«Ici, nous avons desserré. Nous avons desserré pour les briser les mâchoires du Front national ». En assenant cette petite phrase au soir du premier tour des régionales, Xavier Bertrand pouvait être sûr qu’elle serait reprise par tous les médias. Cela n’a pas manqué. Mais, bizarrement, personne ne l’a vraiment remise en cause. Pas plus que l’affirmation qui la précédait. « Le FN a reculé parce que nous avons montré que par le travail, l'engagement et la cohérence, la politique n'était pas morte, qu'elle avait encore un sens, celui de servir pour rendre la vie moins difficile, pour rendre la vie meilleure », s’était vanté le président sortant de la région Hauts-de-France. Mais cette explication est-elle vraiment convaincante ?

Si l’on s’en tient aux apparences, oui. Il y a six ans, la liste alors estampillée FN, menée par Marine Le Pen, avait obtenu 40,64 % des suffrages. Cette année, sous la direction de Sébastien Chenu, elle n’en a attiré que 24,37 %. Un recul spectaculaire qui a conduit des journaux et observateurs aussi avisés que le spécialiste de l’extrême-droite Jean-Yves Camus, à accréditer le fait que Xavier Bertrand « a réussi à faire baisser le score du Rassemblement national ». Pourtant, les raisons de cette chute méritent d’être discutées.

Des transferts d’électeurs peu probables

« Je n’ai pas l’impression qu’il en soit l’artisan, estime pour sa part le politologue lillois Tristan Haute. Le RN est dans une dynamique électorale défavorable depuis les municipales où l’on a observé une forme de repli sur soi. Il a reculé dans un certain nombre de grandes villes et perdu pas mal d’élus dans les conseils municipaux. Mais il a gardé ses bastions, comme Hénin-Beaumont. On retrouve un peu cette dynamique dans ces élections cantonales et régionales. » Une tendance qui dépasse donc l’action du seul Xavier Bertrand. 

Pour affirmer le rôle du président de la Région, il faudrait prouver qu’une partie des électeurs du RN qui étaient aller voter Le Pen en 2015 ont cette fois voté Bertrand. « Cela a pu exister, concède Tristan Haute. Mais, faute d’études, on ne peut pas le quantifier. On peut simplement observer que l’électorat Bertrand, il y a six ans, était très typé socialement, avec du milieu rural, des catégories aisées et des personnes âgées. L’électorat RN était tout aussi marqué : classes populaires, moins diplômées et sans vraiment de dominante d’âge. Il est donc difficile de croire à des transferts entre les deux. »

La conséquence d'une abstention différentielle

Seule certitude, le président sortant du conseil régional a réussi à mobiliser quasiment le même nombre de votants entre les deux élections : 551 122 en 2021 contre 558 420 en 2015. Soit une baisse d’à peine 7 000 électeurs. Un véritable exploit dans un contexte où deux électeurs sur trois ont boudé les urnes. Le Rassemblement national, lui, en a perdu 584 000 en route ! Et ce gros demi-million n’est pas passé chez Xavier Bertrand. Il s’est tout simplement abstenu. 

Dire que l’ex-maire de Saint-Quentin « a fait baisser le RN » paraît donc très exagéré. Et ce ne sont pas ses gains dans trois départements - environ 2 500 dans la Somme et dans l’Aisne, un peu plus de 17 000 dans le Pas-de-Calais -, qui peuvent accréditer l’idée de transferts significatifs. Sans compter que, s’il a gagné des voix, c’est peut-être plus au détriment de la gauche, comme le signale La Voix du Nord. Xavier Bertrand est en effet parvenu à conquérir plusieurs centaines d’électeurs dans des fiefs socialistes comme Douai, Liévin, Lens ou Denain. Et qu’il a même réussi à progresser de 300 voix à Hénin-Beaumont, coeur battant du RN. Mais rien ne prouve qu’il s’agisse d’ex-électeurs du parti lepéniste.

Story telling pour la présidentielle

On soulignera enfin que le recul du RN ne se limite pas aux Hauts-de-France. Il s’observe dans toutes les régions et est même plus marqué, en pourcentage, en Corse, en Auvergne-Rhône-Alpes, dans le Grand Est ou les Pays de la Loire. Au plan national, le parti lepéniste passe ainsi de 27,7 % des voix en 2015 à 19,3 % cette année. « C’est l’abstention différentielle entre le RN et LR et la prime aux sortants qui nous a donné ces scores du 1er tour et mis un coup d’arrêt à la poussée du RN, observe Tristan Haute. Mais nul ne sait si les abstentionnistes aux régionales et aux départementales n’iront pas revoter RN à la présidentielle. » Car si les causes de l’abstention sont complexes, le fait qu’il existe une abstention intermittente est désormais bien documenté.

« Xavier Bertrand a consolidé sa base et profité d’une mobilisation différentielle. Il s’en tire très bien, conclut le politologue lillois. De là à en faire un bon adversaire du RN, c’est finalement adhérer à son storytelling pour la présidentielle. » Un storytelling où il dit de plus en plus ouvertement aux électeurs : pour battre Le Pen, je suis meilleur que Macron. Comme le 14 juin dernier, sur LCI. « Depuis 1998, je suis certainement l'adversaire numéro 1 du Front national, affirmait ainsi le président de la région Hauts de France. En 2012, Jean-Marie Le Pen m'avait placé sur la liste noire des députés qu'il fallait battre à tout prix. Il avait même appelé à voter socialistes pour me faire battre, ils n'ont pas réussi. »