Ce lundi 8 octobre au matin, l’avocate de la Maison de la photographie et la représentante juridique du Conseil régional des Hauts-de-France avaient rendez-vous devant la juge du tribunal administratif de Lille. En jeu, une enveloppe de plus de 14 millions d’euros votée par les élus régionaux le 5 octobre dernier pour réaliser des travaux à l’Institut pour la photographie. Bijou culturel voulu par le président de la Région Xavier Bertrand, la structure est implantée rue de Thionville, dans le Vieux-Lille, depuis 2019.

Ce montant est fortement contesté par Olivier Spillebout, président de la Maison de la photographie, établissement situé depuis plus de vingt ans dans le quartier populaire de Fives. Alors que l’Institut pour la photographie ouvrait ses portes, la Maison de la photo, elle, voyait ses subventions fondre comme neige au soleil et était contrainte de fermer les siennes. De quoi énerver Olivier Spillebout, très procédurier (voir aussi notre encadré « En coulisses » ci-après), qui a décidé de croiser le fer devant les tribunaux.

« Toutes les subventions que peut obtenir l’Institut portent directement préjudice aux autres associations culturelles », martèle Me Héloïse Hicter, son avocate, durant une audience expédiée en une quarantaine de minutes. D’où le recours en urgence déposé par Olivier Spillebout pour rupture d’égalité. Son but ? Bloquer le lancement des travaux de rénovation de l’Institut pour la photographie avant qu’ils ne débutent. Le lieu doit en effet fermer ses portes en fin d’année pour des travaux d‘agrandissement et de mise aux normes. « La délibération n’est pas une subvention, rétorque la représentante juridique du conseil régional. Il s’agit de rénover un bâtiment qui appartient déjà à la région. » En somme, il s’agit de simples « crédits pour travaux », résume la juge du tribunal administratif. Pas de quoi fouetter un chat...

Un manque d’informations ?

Loin d’être déstabilisée par le commentaire de la juge, Me Héloïse Hicter avance son second argument : le « défaut d’information préalable des conseillers régionaux », avant le vote de la délibération. « Il aurait été primordial qu’ils aient des plans, un calendrier… », déplore-t-elle. « Sur le fond, la Région n’a pas été capable de produire le moindre projet scientifique et culturel de l’Institut pour la Photo, qui aurait dû être présenté aux élus avant le vote, ni la moindre vidéo ou présentation du projet architectural pour les millions d’euros de travaux engagés », explique Olivier Spillebout.

Disent-ils vrai ? Le vote des élus était-il suffisamment éclairé ? Nous avons vérifié. En guise de précisions, les élus ont bénéficié d’une annexe d’une seule page. Ce qui est bien maigre… « C’était squelettique, très léger, très factuel et pas du tout à la hauteur de cet investissement, confirme Sébastien Chenu, président du groupe Rassemblement national (RN) au conseil régional. Il y a eu un défaut d’information manifeste. »

Malgré cela, sur le fond, les élus du groupe RN « ne se sont pas opposés au projet », ajoute-t-il. « Mais sur la forme, c’est le reflet de la désinvolture de monsieur Bertrand. J’aurais aimé qu’on nous explique à quelle stratégie territoriale ça correspond ». Sébastien Chenu affirme avoir été contacté par Olivier Spillebout avant qu’il n’entame un recours en justice. « Il m’a indiqué sa démarche de façon factuelle. J’ai pris acte. » « Même si je ne partage pas leurs convictions politiques, j’ai en effet alerté Sébastien Chenu et Karima Delli (EELV) pour qu’ils puissent jouer leur rôle au sein de l’assemblée. Tous deux m’ont fait part de leur malaise au sein de l’assemblée régionale », affirme pour sa part Olivier Spillebout.

Toute l’opposition régionale partage-t-elle la consternation d’Olivier Spillebout et de Sébastien Chenu ? Pas tout à fait. « Nous estimions avoir suffisamment d’informations pour délibérer », commente la conseillère régionale écologiste Katy Vuylsteker. Selon elle, Olivier Spillebout « remet en question notre capacité à voter un dossier. On ne se serait pas prononcé s’il nous fallait des informations complémentaires. » Pour la conseillère régionale, la position d’Olivier Spillebout est tout autre qu’une volonté de défendre les intérêts des élus régionaux. « Il a une lecture politique de ce dossier », assène-t-elle.

Un feuilleton politique

Derrière ce conflit d’apparence juridique, c’est bien une querelle politique qui se profile. Lors de l’audience, la juge ne s’y est d’ailleurs pas trompée. En plein plaidoyer, Héloïse Hicter a tenu à préciser : « Je n’aimerais pas que (cette affaire) soit présentée comme une querelle politique. » « Mais c’est pour ça qu’on est là, l’a coupée la juge. C’est une histoire de querelle politique, pas juridique ! »

Pour Olivier Spillebout, tous ses malheurs découlent de règlements de compte politique successifs. Avec Martine Aubry, sa lecture est simple : la baisse et la suppression des subventions de la ville résulteraient exclusivement de son statut de mari de Violette Spillebout, la candidate LREM aux municipales et rivale de la maire de Lille. Avec Xavier Bertrand, il subirait les mêmes affres puisque le président de la Région est le meilleur ennemi d’Emmanuel Macron et des macronistes. « J’agis donc certes en tant que directeur d’une structure à l’agonie [...], mais j’agis aussi et avant tout en tant que citoyen engagé, vigilant, qui voit depuis trop longtemps les choix culturels faits au service de la politique politicienne et des ambitions personnelles, et pas de l’intérêt général », confie-t-il à Mediacités.

Sébastien Chenu semble partager l’analyse. « C’est gros comme une maison ! » commente l’élu RN, pour qui allouer un tel budget à l’Institut pour la photographie « allait forcément déshabiller l’autre Maison de la photo [...] C’est un règlement de comptes politiciens. » Bizarrement, aucun autre élu régional ne semble épouser cette thèse. Serait-elle trop simpliste ? Qu’en pensera le juge administratif ? Rendez-vous ce vendredi 12 novembre pour l’énoncé du délibéré.

 

Par souci de transparence, Mediacités tient à informer ses lecteurs qu’Olivier Spillebout a déposé une plainte en diffamation à notre encontre, le 28 juillet 2020 par l’entremise de son avocat Me Stéphane Dhonte, à la suite d’un article de Mediacités du 29 mai intitulé « Municipales à Lille : les vraies raisons du divorce Aubry-Spillebout ». Nous nous y interrogions sur l’utilisation des subventions publiques versées à la Maison de la Photographie en indiquant que « la situation était floue », que cette structure était « structurellement déficitaire » et que l’essentiel de ses dépenses servaient à financer le salaire du directeur de la structure (Olivier Spillebout) et les loyers de la Maison de la photographie, dont le propriétaire était le même Olivier Spillebout ainsi que son épouse. Des assertions considérées par ce dernier « comme attentatoire à son honneur ». Le procès doit se tenir le 1er mars 2022 au tribunal correctionnel de Lille.