Il ne doit son salut qu’aux voix de l’opposition. Ce mardi 15 décembre, Bruno Bernard (EELV) a pu mesurer la fracture qui s’est creusée au sein de sa propre majorité sur le dossier de l’OL Arena - une première depuis les élections de juin dernier. Le président de la Métropole de Lyon a réussi à faire adopter la délibération consacrée au projet de nouvelle salle événementielle porté par Jean-Michel Aulas, mais dans la douleur. Dans son assemblée de 150 conseillers, 27 se sont abstenus et 12 ont voté contre.

Plus inquiétant pour le patron du Grand Lyon : parmi les 58 élus du groupe écologiste - le cœur de sa majorité -, 27 n’ont pas suivi la ligne de leur chef (20 abstentions, 4 contre et 3 n’ont pas pris part au vote), selon un décompte de l’AFP. Le reste de la fronde a été menée par les alliés de gauche de Bruno Bernard : communistes, insoumis et les élus du groupe « Lyon en commun » de Nathalie Perrin-Gilbert. Le temps d’un vote, Bruno Bernard a donc perdu la majorité théorique de 84 conseillers dont il dispose. Mais il a pu compter sur le soutien de ses groupes d’opposition, de David Kimelfeld à la droite, en passant par Gérard Collomb et ses fidèles.

Asvel, bowling et vague de surf

Hérité de l’ère Collomb-Kimelfeld, le texte acte la poursuite du projet de construction d'ici 2023 d’une salle de type « Arena » de 15 000 places à Décines-Charpieu, à un jet de pierre du grand stade de l’Olympique lyonnais. Ce complexe s’inscrit dans un projet plus vaste baptisé « OL Vallée », qui comprend également un centre de loisirs (salles de sport, bowling, restaurants, vague artificielle de surf…) dont l’ouverture est prévue début 2021. L’Arena accueillera les matches internationaux de l’Asvel, le club de basket de Villeurbanne racheté par Tony Parker, qui s’est rapproché de l’OL pour l’occasion, ainsi que des concerts ou des spectacles, pour un total de 80 à 120 événements par an.

Pour ce projet, qui nécessite une modification du plan local d’urbanisme (PLU-H), une concertation préalable a été organisée du 15 juillet au 15 octobre à la demande de la Métropole de Lyon. La délibération étudiée par les élus mardi matin avait pour but d’en « tirer les enseignements » avant de poursuivre la procédure avec une enquête publique début 2021. Autrement dit : l’exécutif de Bruno Bernard ne souhaitait pas remettre en cause la pertinence du projet de Jean-Michel Aulas. Tout au plus a-t-il indiqué avoir obtenu des garanties de la part de l’OL sur l’impact environnemental et le modèle économique de cette future Arena.

« Sur ce coup, la majorité n’est pas au rendez-vous de nos engagements environnementaux »

Problème : nombre d'élus et de militants écologistes du Grand Lyon se sont opposés pendant des années à la construction du grand stade à Décines [lire notre dossier]. Leur demander aujourd'hui de soutenir l'Arena du patron de l'OL, c'est les forcer à avaler un boa constrictor... Pour beaucoup d'entre eux, cette nouvelle salle ne fait que conforter un modèle dépassé, aux clauses environnementales insuffisantes, pour le seul bénéfice d’un acteur privé.

Ces derniers jours, le dossier a fait l’objet de nombreuses discussions internes dans les rangs des écologistes. Une consultation organisée parmi les élus métropolitains, puis parmi les élus municipaux et métropolitains de la seule ville de Lyon, ont l'une après l'autre mis en évidence l’absence de majorité en faveur de cette délibération, comme l’a évoqué aussi Rue89Lyon. « Il y a eu des discussions dans le groupe écologiste de la Métropole, mais il n’y avait pas de consensus, résume le conseiller métropolitain Hugo Dalby. Bruno Bernard souhaitait qu'on vote en faveur du texte. Une majorité des élus n'y était pas favorable. »

Elu sous l’étiquette Génération écologie (un parti partenaire d'EELV), dans la circonscription de Villeurbanne, Hugo Dalby a diffusé un communiqué en fin de semaine dernière pour dénoncer « un projet anti-écologique » et demander le retrait pur et simple de la délibération. « Nous sommes dans la majorité, ce n’est pas un vote de défiance envers l’exécutif. Mais, sur ce coup, elle n’est pas au rendez-vous de nos engagements environnementaux », estime-t-il. Pour lui, les engagements demandés à l’Olympique lyonnais sont « minimalistes » et n’empêcheront pas la collectivité de supporter certains coûts liés au projet, notamment en termes de desserte de transports en commun. Comme un écho aux polémiques de la construction du grand stade...

Une « blague »

Parmi les élus écologistes « frondeurs » figurent des piliers de la nouvelle majorité lyonnaise comme Nadine Georgel, la maire du 5e arrondissement, ou Bertrand Maes, adjoint de Grégory Doucet chargé du numérique. Dans un mail interne adressé aux élus municipaux que Mediacités s’est procuré, ce dernier dézingue la délibération de Bruno Bernard sans ménagement. « Tout le paragraphe “environnement” est une blague (...), tacle-t-il. Visiblement, la concertation était là pour faire joli. Les soi-disant engagements n'en sont pas. »

Le texte prévoit la mise en place d’une « politique de communication très active » de l’OL groupe pour « réduire l’usage de la voiture individuelle » ? Un message « du même niveau que “pour votre santé évitez de manger gras salé sucré” sur les publicités des Big Macs », ironise Bertrand Maes. Pour l'adjoint au maire de Lyon, « le besoin fondamental de cet équipement de grande envergure (dont l'impact environnemental est par nature très élevé) n'est pas établi ».

« Sur cette délibération, il y avait un malaise en interne. Le texte n'était pas à la hauteur de ce qu'on pourrait attendre d'élus écologistes. Les engagements demandés ne sont ni précis, ni mesurables. C'est dommage », explique Bertrand Maes à Mediacités. L'élu lyonnais espère que l'épisode servira de « signal d'alarme » au sein de la majorité, mais assure que les divergences entre les élus et l'exécutif métropolitain ne sont pas nombreuses : « Des sujets un peu clivants comme celui-ci, nous n'en avons pas 36. » 

Sur le terrain, l’association Agir pour l'environnement jonageois (APEJ), active dans l’Est lyonnais, se montre aussi réservée. Son président Sébastien Meunier s’inquiète en particulier des nuisances qu’occasionnera l’arrivée d’un public de « près d’un million de personnes par an » sur le trafic et les transports locaux. Surtout, le militant pointe une participation « rachitique » des habitants lors de la concertation préalable : elle n’a recueilli que 200 contributions. « Pour un projet qui va toucher un bassin de vie de 60 000 habitants, ça n’est pas satisfaisant », regrette-t-il.

« Faire de la politique autrement, c’est aussi exprimer ses désaccords »

Au sein d'EELV, la délibération a causé des remous. Des motions ont été votées par les militants du parti des deux circonscriptions métropolitaines de l’Est lyonnais : Rhône-Amont (celle de Décines-Charpieu) et Porte des Alpes. Toutes deux ont marqué leur opposition au projet. « Il ne paraît pas opportun pour le territoire. Il ne permettra pas de résoudre les enjeux pour lesquels nous avons été élus », défend Matthieu Vieira, conseiller métropolitain et référent du groupe Rhône-Amont, qui rassemble une vingtaine de militants à jour de cotisation.

Le jeune élu assume ces divergences : « Faire de la politique autrement, c’est aussi exprimer ses désaccords. Personne ne peut croire qu’une majorité de 84 personnes est toujours sur la même ligne. Nous ne sommes plus dans le système du petit chef qui existait pendant la précédente mandature. »

Numéro d'équilibriste

Lors de sa prise de parole au moment du vote, Vinciane Brunel Vieira, co-présidente du groupe Les Ecologistes, s'est donc livrée à un numéro d’équilibriste. « Une partie de notre groupe fait aujourd’hui le choix de ne pas soutenir cette délibération, non-convaincue de l’opportunité du projet », a-t-elle fait savoir. A l’entendre, le projet Arena, concerté, installé sur une friche industrielle polluée et dans un secteur bien desservi par les transports en commun, ne serait pas comparable avec celui du grand stade qui a laissé « des cicatrices » dans l’Est lyonnais, après avoir été « passé en force avec une consultation bâclée », pour s’implanter sur des terres agricoles et sans infrastructures préexistantes.

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Le grand stade de l'Olympique lyonnais à Décines. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

L’élue a aussi rappelé que les négociations menées par la Métropole, notamment par la vice-présidente à l’Urbanisme Béatrice Vessiller, avaient permis d’obtenir des avancées : réduction de l’impact carbone, garanties sur un écart obligatoire de cinq heures entre les événements organisés dans l’Arena et ceux du grand stade afin d'éviter des bouchons monstres, création d’un réseau des salles indépendantes… « Cette salle Arena n’est pas un projet écologique. Nous n’avons pas cependant la volonté de bloquer les projets privés, mais plutôt d’œuvrer à leur réorientation si nécessaire », a-t-elle résumé.

Les rouges taclent les verts

Pas de quoi convaincre l’aile gauche de la majorité. Ses représentants ont tour à tour rappelé leur position. Nathalie Perrin-Gilbert (Lyon en Commun) a marqué son opposition à « un grand projet inutile sur notre territoire ». L’adjointe à la Culture du maire de Lyon a mis en cause le modèle économique de l’Arena - « les grandes salles ne sont pas la poule aux œufs d’or à laquelle les grands actionnaires ont bien voulu croire ces dernières années » -, ainsi que son approche culturelle « basée sur la tendance à l’uniformisation des propositions faites au public ». « Le compte n’y est pas », a-t-elle conclu.

« Si je comprends bien, il nous est proposé finalement la création d’une soixantième commune dans la métropole de Lyon, dite "OL Land" », a fustigé de son côté Idir Boumertit pour le groupe Métropole insoumise, en questionnant le regroupement des activités de loisirs décidés « en dehors de toute cohérence » par un acteur privé. « Nous avons décidé de nous y opposer. C’était vrai pour vous hier chers collègues, ça l’est toujours pour nous aujourd’hui », a-t-il lancé.

Une analyse proche de celle de Raphaël Debû, pour le groupe communiste. « Il nous est proposé de poursuivre sur la voie du sport business que l’ensemble des formations de la majorité ont dénoncé depuis plusieurs années », a estimé le secrétaire départemental du PCF. Avant de s'adresser à Bruno Bernard : « On ne peut pas dire que ça s’inscrive dans votre “dernier mandat pour le climat”. Ce projet ne reflète en aucun cas les priorités que nous ambitionnons de donner à notre collectivité. »

Le show Collomb

Après cette séance de lavage de linge en public, l’exécutif, soutenu sans surprise par le groupe socialiste, a finalement reçu le renfort de l’opposition. Catherine Panassier, du groupe des Progressistes a d’abord loué « l’outil de rayonnement » formé par la future Arena, tandis que Laurence Fautra, la maire (LR) de Décines-Charpieu, a apporté l’aval de la droite, non sans réclamer « de réelles retombées économiques » pour l’Est lyonnais. « Nous nous sommes déjà fait avoir une fois avec le grand stade », a-t-elle rappelé.

Facétieux, Gérard Collomb s’est délecté de son rôle de soutien de la majorité, pour mieux souligner la division du camp écologiste tout en ressassant les vieilles antiennes du collombisme sur l’attractivité de la Métropole. « Ce rapport nous fait chaud au cœur », a commencé l’ancien baron de Lyon, vantant un « grand projet », « de ceux qui font rayonner une métropole et lui donnent toute son attractivité ». L’ex-ministre n’a pas hésité à surjouer son enthousiasme envers la politique de Bruno Bernard : « Ce sera là sans nul doute le grand projet qui marquera votre mandat. Quand votre vision s’inscrira dans la droite ligne de ce que nous avions prévu à l’époque, vous nous trouverez toujours à vos côtés. »

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Gérard Collomb, satisfait, après son intervention lors du conseil métropolitain en visio. Capture d'écran.

Premier avertissement pour l'OL

« Gérard Collomb, non, nous n’avons pas la même vision du territoire », lui a répondu Bruno Bernard, avant d'énumérer ses griefs à l’encontre du grand stade. La Métropole n’a « pas son mot à dire » sur le contenu de l’OL Vallée, s'est-il aussi défendu, pas plus que sur l’arrivée d’une salle de spectacle de 15 000 places : « Ce n’est pas la culture que je préfère, mais cela répond à un besoin de la population ». Et de conclure : « La question n’est pas de savoir si on est pour ou contre ce projet, qui est un projet privé. Mais il doit encore être amélioré pour être le plus écoresponsable possible et être acceptable par les populations de l’Est de Lyon, pour qui tout n’a pas été rose depuis dix ans. »

Un appel à la négociation avec l’OL de Jean-Michel Aulas sur le dos duquel frondeurs du jour et exécutif pourraient se réconcilier ? « Au fond, notre message s’adresse plus aux responsables de l’Olympique lyonnais qu’à Bruno Bernard, admet Matthieu Vieira. S’ils veulent que le projet soit voté quand il repassera en conseil, il va falloir qu’ils aillent beaucoup plus loin. »

[Article mise à jour le mercredi 16 décembre, avec la réponse de Bertrand Maes]