Sortez les ciseaux et les calculettes. Dans le 7e arrondissement de Lyon, une nouvelle carte scolaire est en préparation. Sur le papier, le dossier est simple : le quartier de Gerland est en pleine expansion démographique et un nouveau collège doit y ouvrir ses portes pour la rentrée prochaine, rue du Pré Gaudry. Menés en un temps éclair, les travaux sont bien avancés et devraient éviter aux élèves de rejoindre l’un des préfabriqués qui ont fleuri dans la métropole ces dernières années. Reste à définir son secteur de recrutement.                                  

Jusqu’à présent, deux établissements se partageaient les élèves du 7e qui arrivent du primaire. Le collège Georges Clemenceau, dans le quartier de la Guillotière, et Gabriel Rosset, au sud de Gerland, classé en éducation prioritaire (REP). Mais la création d’un troisième collège à proximité change la donne. Quatre écoles seront rattachées au nouvel établissement. Résultat : les collèges actuels perdent des viviers de recrutement et anticipent une évolution des profils sociaux de leurs classes.

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Le collège Georges Clemenceau, dans le 7e arrondissement de Lyon. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Ségrégation en hausse

Au collège Gabriel Rosset, la part d’élèves très défavorisés va augmenter de 5 points (de 52,5% à 57,8%) lors de la rentrée prochaine, selon les projections du rectorat, obtenues par Mediacités. Cette augmentation de la ségrégation reste acceptable pour les services académiques, qui font le pari que l’arrivée de nouveaux habitants plus aisés dans le quartier viendra contrebalancer cet effet. Mais les enseignants ne cachent pas leur inquiétude.

« Nous sommes déjà un collège avec une majorité d’élèves issus de milieux précaires, et nous allons encore perdre en mixité, résume Quentin Beaud, enseignant à Gabriel Rosset et représentant de la CGT. Nous craignons que ça ne renforce l’évitement scolaire. Même si des nouveaux logements se construisent dans le quartier, avec des nouveaux habitants, nous ne sommes pas sûrs que ces élèves se retrouvent dans le collège. »

« On ne peut pas en même temps éviter la création de collèges à 1 000 élèves et ne pas toucher à la structure sociale des établissements », nuance de son côté Guy Charlot, directeur académique des services de l'éducation nationale (Dasen) du Rhône. « Le collège Gabriel Rosset va certes perdre un peu de mixité dans un premier temps », admet-il, tout en estimant que cet effet sera compensé à terme « grâce à l’approfondissement des liens entre le collège et les écoles primaires de son secteur », qui permettra de diminuer les départs vers le privé. En théorie.                     

Savant dosage

Quartier de Revaison à Saint-Priest, celui de Cusset à Villeurbanne… Au total cinq nouveaux collèges vont sortir de terre d’ici 2024 dans la métropole de Lyon. Et à chaque fois, les mêmes interrogations sur leur secteur de recrutement. Trop centré sur les quartiers populaires, et c’est le risque de cumuler les difficultés sociales et de faire fuir les familles vers le privé. Un secteur trop biscornu ou trop étendu pose, à l’inverse, la question de sa lisibilité par les familles et du temps de trajet des élèves. La carte scolaire de la Métropole, disponible ci-dessous, est le résultat de ce savant dosage.

Passez votre souris sur la carte pour consulter les secteurs des collèges :

A Vénissieux et Saint-Fons, deux communes parmi les plus pauvres de l’agglomération, un nouveau collège intercommunal doit voir le jour entre deux quartiers prioritaires, celui des Minguettes et celui de l’Arsenal. Une aberration pour certains parents d’élèves, rassemblés au sein de l’association No Ghetto, fondée par des membres de l’opposition locale (plusieurs d’entre eux figuraient sur la liste d’Yves Blein, candidat LREM aux municipales à Vénissieux l'an dernier).

« On nous dit que le bâtiment sera tout neuf. Mais il pourrait être plaqué or, sans mixité sociale, ça ne servira à rien »

D’après les chiffres du rectorat, en 2018, la part des élèves issus de familles défavorisées fréquentant les deux collèges de Vénissieux Elsa Triolet (82%) et Michelet (74%) était déjà deux fois supérieure à la moyenne de celle des collèges métropolitains (39%). Certains, comme Elsa Triolet, affichent aussi des taux de réussite au brevet très inférieurs à la moyenne nationale, avec même un catastrophique 55% de réussite en 2018 pour le collège Alain de Saint-Fons.

Selon le collectif No Ghetto, dont Mediacités a publié une tribune, installer un nouvel établissement sur ce territoire ne peut donc qu’aboutir à la création d’un collège ghetto. « On nous dit que le bâtiment sera tout neuf. Mais il pourrait être plaqué or, si on n’a pas de mixité sociale ni de réussite scolaire, ça ne servira à rien », s’emporte Farid Ben Moussa, conseiller municipal à Vénissieux et membre de l’association. A la place, l’élu propose d’étendre la carte scolaire pour « sortir les gamins des Minguettes de la cité », en intégrant des critères sociaux et « ethniques » - sans en préciser les contours - pour répartir les élèves entre plusieurs établissements.  

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A l'entrée de l'annexe du collège Alain, à Vénissieux. / © Photo : J.Le Mest/Mediacités.

« Je peux comprendre les critiques sur Vénissieux. Mais la réalité est plus complexe. Ce serait une erreur de vouloir apporter une réponse immédiate et en s’appuyant sur un seul levier », réagit Guy Charlot, pour l’académie de Lyon. « La mixité sociale ne se décide pas dans un bureau. Ce n’est pas juste la question d'où on pose un collège, c’est une question d’ouverture de la cité sur le monde », analyse de son côté Véronique Moreira, la nouvelle vice-présidente de la Métropole de Lyon (EELV) chargée des collèges.

L’exécutif du Grand Lyon doit se pencher dans les prochaines semaines sur un nouveau schéma directeur des collèges, qui fixe les priorités pour les années à venir. « La mixité fait bien sûr partie de la réflexion », souligne l'élue. Mais le sujet n’est pas la seule priorité de la Métropole, qui doit aussi gérer des aspects plus matériels : « Nous avons hérité d’une situation catastrophique causée par un manque d’entretien et d’anticipation quand les collèges étaient de la compétence du département », blâme Véronique Moreira, qui indique qu'un nouveau schéma directeur des collèges doit être présenté à l'exécutif du Grand Lyon courant février. 

Diagnostic en cours

Le débat n’est pas nouveau. Déjà en 2016, une lettre ouverte signée par une centaine d’habitants de l’agglomération lyonnaise réclamait « plus de mixité » dans les établissements. Si le phénomène concerne aussi les écoles primaires ou les lycées, les collèges, compétence conjointe de la Métropole de Lyon et du ministère, sont considérés comme le nœud du problème, le lieu où s’accroît la ségrégation sociale. L’enjeu est d’autant plus important que le rôle des inégalités sociales dans l’échec scolaire est bien documenté. 

Mais avant de lutter contre la ghettoïsation, encore faut-il la mesurer correctement. En la matière, rien n’est simple et peu de données sont accessibles localement. Depuis quelques années, le ministère de l’Education nationale utilise un « indice d’entropie » pour mesurer la ségrégation sociale entre collèges, mais au niveau départemental ou académique seulement. Les pouvoirs publics se montrent très frileux à l’idée de transmettre des informations par établissement.

« La mixité, c’est le monstre du Loch Ness de l’Education nationale »

Un diagnostic a été lancé par la Métropole sous la précédente mandature, en lien avec le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco). « Ce travail a été envoyé au rectorat de Lyon mais n’est pas encore public », fait savoir Etienne Butzbach, ancien maire (PS) de Belfort et coordinateur du réseau « mixité à l’école » pour le Cnesco. Malgré nos demandes, ni l’académie de Lyon, ni la Métropole ne nous ont envoyé de données issues de ce diagnostic.

« La mixité, c’est le monstre du Loch Ness de l’Education nationale. Il existe des indicateurs solides, mais il faut faire attention à ne pas jeter des données en pâture ou à stigmatiser tel ou tel établissement », estime Etienne Butzbach. « Ce qui est certain, c’est que nous avons assisté à un creusement des inégalités ces dernières décennies. Dans l’agglomération de Lyon, on observe une césure est-ouest évidente », résume-t-il.

Des extraits de l’étude sont visibles dans une présentation donnée en 2019 lors d’un colloque. On peut y apercevoir plusieurs graphiques montrant sans surprise une forte surreprésentation des élèves défavorisés dans les quartiers prioritaires de l’agglomération. Alors que la part d’élèves défavorisés est de 39% en moyenne dans les collèges de la Métropole, elle monte à 59% dans les établissements classés REP et REP+, d’après un rapport de l’agence d’urbanisme de Lyon. Entre 2012 et 2016, la mixité sociale n’avait augmenté que dans cinq établissements, selon le même document.

Assignation à résidence

Sur quels leviers les pouvoirs peuvent-ils agir pour augmenter la mixité des établissements ? Premier constat évident : « La ségrégation scolaire est avant tout une ségrégation en termes de logements… Les élèves du collège public sont en très grande majorité ceux qui habitent autour », résume Fabienne Rosenwald, directrice de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) au ministère de l’Education nationale.

« Nous avons un urbanisme qui fonctionne par zones. C’est l’assignation à résidence qui crée la ségrégation », abonde Annie Guillemot, ex-maire (PS) de Bron, qui travaille sur ces questions depuis des années. Augmenter la mixité passerait donc avant tout par une politique de la ville ambitieuse, selon l’ancienne sénatrice.    

« On fait quoi des gosses en attendant que ça change ? »

Un levier insuffisant aux yeux de No Ghetto. « Bien sûr que la ségrégation urbaine existe. Mais changer cela prend des dizaines d’années, avec beaucoup d’argent englouti pour aucun résultat », souligne Farid Ben Moussa. Dans un rapport publié en décembre 2020, la Chambre régionale des comptes fait ainsi un bilan sévère de la politique de ville menée dans le quartier des Minguettes à Vénissieux : 550 millions investis en dix ans, sans changer fondamentalement la donne. Le quartier compte toujours 77% de logements sociaux, facteur de ségrégation important. « On fait quoi des gosses en attendant que ça change ? », lance Farid Ben Moussa.

« On ne peut pas se satisfaire d'un discours qui dit qu'il faut attendre qu'il y ait de la mixité urbaine pour qu'il y ait de la mixité dans les établissements scolaires, il faut travailler aussi à travers les redécoupages de périmètres scolaires », estime aussi Damien Berthilier, ancien adjoint à l’éducation de Villeurbanne et ex-conseiller métropolitain. Selon lui, il existe « une fuite silencieuse » d’une partie des élèves issus des quartiers prioritaires.

Expérimentations sur la carte scolaire

En attendant un rééquilibrage de la politique du logement, notamment via une meilleure répartition des logements sociaux entre communes du Grand Lyon [lire notre décryptage ici], par quoi commencer ?

L’idée de toucher à la sectorisation des collèges suscite une méfiance parmi les responsables locaux. Beaucoup gardent en mémoire l’assouplissement de la carte scolaire lancée sous Nicolas Sarkozy. En 2011, une mission d’information du Sénat avait analysé les conséquences de cette réforme sur la fréquentation de deux collèges du 8e arrondissement de Lyon situés à quelques encablures l’un de l’autre : Henri Longchambon, l’un des plus défavorisés du Rhône, et Paul Grignard, qui bénéficie d’une meilleure réputation.

Le constat était sans appel : l’assouplissement de la carte scolaire a accentué « un évitement massif du collège » Longchambon, avec des départs vers le privé entre le CM2 et la 6e, et un niveau « record » de demandes de dérogations pour inscrire les élèves dans un autre établissement public. Les auteurs du rapport notaient qu’une partie de cet évitement pouvait s’expliquer par la persistance d’une mauvaise image du collège dans « la mémoire des gens du quartier », malgré des résultats scolaires en amélioration.

« Il faut faire attention au “yakafokon”. Il n’y a pas de solution unique »

« Schématiquement, la ségrégation scolaire s’explique pour un tiers par le lieu de résidence, pour un autre tiers par le poids du privé, et pour le dernier tiers par la concurrence entre établissements publics », estime Etienne Butzbach. « Il faut faire attention au “yakafokon”. Sur ce sujet, il n’y a pas de solution unique, mais une multitude d’actions à mener », met en garde le coordinateur du Cnesco, qui suit plusieurs expérimentations conduites en France, dont certaines pourraient prochainement être transposées dans la Métropole de Lyon. « Nous voulons nous en inspirer », indique Véronique Moreira.

A Paris, le conseil municipal a voté au mois de janvier 2017 la création de trois secteurs bi-collèges dans les 18e et 19e arrondissements. L’idée est de mettre en commun des secteurs pour diversifier le recrutement. Soit par le biais des montées alternées (tous les élèves entrant en 6e sont affectés alternativement dans un des deux collèges, une année sur l’autre) soit par un outil de « choix régulé » (un algorithme qui affecte les élèves selon certains critères, sociaux notamment). Avec des résultats intéressants, selon un premier bilan publié en mars 2020. 

« Deux des trois secteurs ont atteint leur objectif de mixité sociale et ont entraîné une diminution de l’évitement vers le secteur privé », résument les auteurs. Le dispositif fonctionne d’autant mieux à Paris que la ville est dense et les collèges parfois distants de seulement quelques centaines de mètres. L’expérience devait être étendue à d’autres arrondissements mais ce projet a été mis en « pause » avant les municipales, et après avoir suscité une fronde d’une partie des parents d’élèves.

« Le premier séparatisme est celui des riches »

Impossible de parler mixité sociale sans évoquer l’impact du secteur privé, qui capte 35% des élèves du secondaire dans la Métropole de Lyon. « Sur la seule commune de Lyon, le privé représente presque la moitié des élèves », souligne Damien Berthilier, ancien adjoint au maire de Villeurbanne. Une « fuite » qui survient principalement au moment de l’entrée au collège. A la rentrée 2020, dans le département du Rhône, la part d’élèves scolarisés dans le privé en collège et lycée était de 33%, contre 18% en primaire et maternelle.

Sur le plan social, l’écart se creuse encore. Entre 2004 et 2017, la part d’élèves très favorisés dans le secteur public est restée stable (autour de 25%), tandis qu’elle a augmenté de dix points sur la même période dans le privé (52% en 2017). « Le repli sur soi n’est pas celui des pauvres. Le premier séparatisme est celui des riches », conclut Etienne Butzbach, du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco).

« Le poids du privé et les stratégies de contournement ne sont pas toujours pensés. Certains établissements privés produisent une réussite artificielle en se débarrassant des moins bons élèves », regrette de son côté Samuel Delor, co-secrétaire CGT – Educ’action 69. Selon le syndicaliste, cette concurrence avec le privé aurait aussi tendance à « contaminer » le public, en incitant au renforcement des « pôles d’excellence », à l’image du lycée du Parc ou de la cité scolaire internationale de Gerland.

« Le privé accueille beaucoup moins d’élèves boursiers, il n’a pas de classe UPE2A [qui accueillent principalement des jeunes migrants] et la majeure partie des enfants en situation de handicap sont dans le public, énumère Damien Berthilier. Il y a ceux qui se sentent dans le ghetto, et ceux qui font tout pour ne pas voir arriver ‘’les autres’’. » 

Le « joker » de la construction

D’autres expériences sont plus radicales. À Toulouse, dans les quartiers du Mirail et de la Reynerie, le département a décidé de fermer deux collèges qui doivent être reconstruits plus loin, et de répartir les élèves dans d’autres établissements plus favorisés en attendant. Perçue comme un moyen de recréer de la mixité sociale, l’option a suscité de vifs débats localement. « Ce projet est l’un des plus intéressant actuellement. La construction d’un nouveau collège peut être utilisée comme un “joker” pour rectifier les erreurs du passé », estime Etienne Butzbach.

À Bron, le « joker » a été utilisé au début des années 2000 dans le quartier de Parilly, se souvient Annie Guillemot. A l’époque, les travaux de rénovation urbaine – avec la destruction de certaines barres d’immeubles – ont été l’occasion de redéfinir la carte scolaire, en fusionnant deux collèges pour former un seul établissement, le collège Théodore Monod, classé en réseau d’éducation prioritaire (REP).

L’ex-maire garde en mémoire que le projet avait été difficilement accepté par une partie des familles. « Ça a été terrible pour les habitants. On détruisait 600 logements et on fusionnait le collège, raconte-t-elle. Je me souviens de gens qui pleuraient dans mon bureau. Des réunions jusqu’à 3 heures du matin avec les parents d’élèves qui avaient peur ou refusaient l’idée de faire un seul collège. Mais au final on a désenclavé, ça nous a pris au moins huit ans, mais aujourd’hui ce collège vit plutôt bien. »

À Villeurbanne aussi, des aménagements à la marge de la carte scolaire ont été tentés. Comme dans le quartier Saint-Jean, un secteur enclavé, de l’autre côté du périphérique. Historiquement, les élèves de l’école primaire Saint-Exupéry de ce quartier prioritaire étaient affectés au collège (REP+) Aimé Césaire de Vaulx-en-Velin, commune toute proche. En 2015, la carte scolaire a été modifiée pour les envoyer dans le collège Jean Macé, à Villeurbanne, qui accueille un public moins défavorisé. « On avait prévu une vingtaine de gamins par cohorte en se disant que des familles allaient contourner la carte pour ne pas envoyer leurs enfants plus loin. Finalement, on est arrivés à 30 ou 40 enfants par an. Certains ont même sortis leurs enfants du privé pour les remettre dans le public », raconte Damien Berthilier, l’ancien adjoint villeurbannais à l’Education.

Dispatcher les élèves

L’idée de « sortir les enfants du quartier » se retrouve dans le concept du « busing ». Un bel anglicisme pour désigner le fait de répartir– souvent en bus donc – les élèves d’un territoire dans plusieurs établissements. Le dispositif avait fait les grandes heures de la politique de ville sous Nicolas Sarkozy. À Oullins, ce système existe depuis 2003 dans le quartier prioritaire de la Saulaie. Chaque année, les élèves de CM1 et CM2 de l’école primaire (35 cette année) sont affectés dans trois autres écoles de la commune. Un car spécialement financé par la commune vient les chercher chaque matin à un point de ralliement au centre du quartier. « L’école était vieillissante, avec des problèmes assez lourds. Elle n’était plus attractive, les parents demandaient des dérogations, explique Patricia Vallon Dauvergne, adjointe à l’Education. Ce système a mis fin à la fuite des effectifs. »

« Le quartier de la Saulaie est enclavé, coupé du reste de la ville par la ligne de chemin de fer. Au début, certaines familles craignaient que leurs enfants soient isolés dans les autres écoles, complète l’élue. Mais finalement tout le monde s’est adapté. La mixité sociale engendrée tire tout le monde vers le haut. » Le dispositif, qui coûte près de 50 000 euros par an à la commune, devrait s’arrêter d’ici 2025 avec la construction d’un nouveau quartier et d’une école flambant neuve sur une friche de la Saulaie. 

Envoyer les élèves dans d’autres établissements, quitte à rallonger leur temps de trajet ? L’idée est plébiscitée par No Ghetto. « De toute façon ça existe déjà, mais de manière informelle, en contournant la carte scolaire. Vous croyez que ça nous fait plaisir que nos gamins fassent une heure de bus pour aller faire du russe dans le centre-ville ? », ironise Farid Ben Moussa.

Ghetto « prison-cocon »

Chaque année des centaines de dérogations à la carte scolaire sont ainsi accordées dans le Rhône. « Mais nous n’avons pas constaté de hausse ces dernières années », pondère Guy Charlot, sans donner de chiffres. Dans la métropole de Lyon, le taux d’évitement (vers un autre collège de secteur ou vers le privé) est de 45% en moyenne, « signe d’une compétition scolaire généralisée et très majoritairement en préférence des collèges privés les plus réputés », indique la Cour des comptes. Mais ce taux est paradoxalement souvent plus faible dans les quartiers populaires : les habitants de ces territoires n’ont tout simplement pas les moyens de partir vers le privé, ou ne connaissent pas assez le fonctionnement de l’Education nationale pour passer entre les mailles de la carte scolaire. 

« Les familles des quartiers populaires ne maîtrisent pas forcément les stratégies d’orientation. Il y a aussi la question de la représentation de ces élèves qui risquent de se faire enfermer dans l’image de leur quartier d’origine », nuance Samuel Delor, co-secrétaire CGT – Educ’action 69. « On sait que le temps de transport est un facteur d’échec scolaire. On ne peut pas envoyer les élèves toujours plus loin », prévient le syndicaliste.

« Attention à ne pas envoyer les élèves à l’abattoir »

De l’avis général, déplacer les élèves n’est donc qu’une piste parmi d’autres. « C’est plus une question de desserte. Si on reste dans les 20 minutes de temps de transport, et que le jeu en vaut la chandelle, on constate une forte adhésion des familles », évalue Etienne Butzbach. « Tout est bon à prendre, mais travailler sur la carte scolaire, c’est rester à la marge », estime Annie Guillemot.

« Il faut garder en tête qu’un ghetto est à la fois une prison et un cocon pour certaines familles. Quand on touche à la sectorisation on se heurte au fait de sortir de son quartier, estime l’ancienne sénatrice. Dans ces quartiers pauvres, il peut exister une certaine solidarité qui peut disparaître en dispersant les élèves ailleurs. Envoyer des gamins plus loin, pourquoi pas. Mais ça doit être préparé au niveau pédagogique. Sans quoi un élève qu’on envoie dans le collège voisin en 6e ne sera pas au niveau, n’aura pas les codes et sera discriminé. Attention à ne pas envoyer les élèves à l’abattoir. »

Filières attractives

Plutôt que d’exfiltrer les élèves du quartier, beaucoup plaident pour une revalorisation de l’offre en formation des établissements des quartiers prioritaires. « Il faut mettre plus d’options attractives dans ces collèges. Le lycée Marcel Sembat a noué un partenariat avec Sciences Po. Le résultat c’est que des élèves qui ne seraient pas là autrement ont choisi de venir », souligne Samuel Delor.

Un discours pas si éloigné de celui de l’Inspection académique. « Au collège Henri Barbusse de Villeurbanne, nous avons créé une classe à horaires aménagés musique, et bientôt une autre centrée sur le numérique. Cela permet de faire revenir des élèves, notamment les filles, qui avaient pu partir ailleurs. Mais ces retours sont toujours très lents et progressifs. Il faut reconstruire la confiance », insiste Guy Charlot, qui évoque aussi les quatre labels "Cité éducative" accordés dans le Rhône par le ministère à Rillieux, Lyon 8e, Vénissieux/Saint-Fons et Vaulx-en-Velin, avec 5,7 millions d'euros alloués sur trois ans

Mais, pour beaucoup d’enseignants, la revalorisation de la formation ne pourra passer que par une augmentation durable des moyens accordés à l’éducation prioritaire. « Quand on voit les baisses de dotations accordées à certains établissements cette année, on n’en prend pas le chemin, fustige un professeur de Vaulx-en-Velin, qui a souhaité rester anonyme. Quand vous voyez qu’au collège de Givors, il a fallu une menace de grève de la faim pour obtenir des miettes supplémentaires… »

Plusieurs interlocuteurs voient dans les mobilisations de parents d'élèves le signe d'une prise de conscience des familles frappées par ces inégalités. « On ne pourra plus échapper à ce débat, les écarts deviennent insupportables », prévient Damien Berthilier. « Ce qui se joue avec la mixité scolaire, c’est notre rapport à la citoyenneté, résume Etienne Butzbach. C’est aussi ce qui pousse les familles à se mobiliser. Il faut en parler, avec les parents, les enseignants, les collectivités. Il y a urgence. Notre société a le sentiment confus que nous avons une bombe sous nos pieds ». 

Cet article concerne la promesse :
« Construire cinq nouveaux collèges au cours du mandat »
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Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).