Jour de rentrée ce lundi 2 septembre dans l’extension toute neuve du collège Alain, située à Vénissieux. Dans une salle de classe en préfabriqué – en jargon technique, on dit « modulaire » –, se pressent les journalistes qui suivent la visite du président de la Métropole David Kimelfeld. Mais celui qui pose les questions à l’architecte du bâtiment, c’est justement le patron du Grand Lyon. L’air subjugué, il l’interroge sur la durabilité de la construction. « On en a pour trente ans ! », répond son interlocuteur. Et les conditions de confort et de travail ? « Il y a une grande évolution dans la qualité entre ce qui se faisait avant et maintenant, on a fait des progrès énormes sur l’insonorisation, par exemple », répond encore l’architecte… qui n’est autre que le responsable du patrimoine immobilier du Grand Lyon.

Quinze jours plus tard, même endroit, mais son de cloche totalement différent. Les professeurs qui viennent d’investir les lieux dressent le bilan de la rentrée. L’équipe est jeune et plutôt remontée. Le premier étage est encore en travaux, jusqu’à la fin du mois au moins. Une prof, agacée : « Ils nous avaient promis que le bâtiment serait fini ! On utilise des salles qui ne sont pas équipées pour les cours ». Pour trois de ses collègues, le sujet du moment, c’est la chaleur : « La clim s’est mise en erreur dans tout l’autre bâtiment, il fait 50 degrés dans les modulaires. Tôt ou tard, des élèves vont tourner de l’œil... » Une représentante des professeurs fait la moue : « Probablement qu’il va faire très chaud quand il fait chaud et très froid quand il fait froid… C’est la joie des préfab’ ».

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L'annexe temporaire du collège Alain, à Vénissieux. Photo : J.Le Mest/Mediacités.

Les collégiens d’Alain et leurs professeurs ne seront pas les seuls à subir les variations de température. Mediacités a recensé les collèges – compétence du Grand Lyon depuis la création de la Métropole en 2015 – qui comptent ou compteront des bâtiments modulaires cette année scolaire 2019-2020. Ils sont au nombre de quatorze sur 79 établissements publics. D’après nos calculs [lire en bas notre méthodologie], environ 1950 adolescents sont concernés par ces préfabriqués. A Alain, classé en REP+ (Réseau d’éducation prioritaire), 138 élèves ont effectué leur rentrée dans un bâtiment temporaire assemblé en quelques mois sur un terrain à deux kilomètres de l’établissement, qui se trouve dans la commune de Saint-Fons. Notre collecte d’informations nous a permis de réaliser la carte interactive ci-dessous.

> passez votre souris sur les points de localisation des collèges pour afficher les informations relatives à chaque établissement.

 

Extensions en urgence

picto colleges1Que révèle cette multiplication de modulaires ? Avant tout, la forte augmentation du nombre de collégiens, selon Eric Desbos, conseiller métropolitain (Modem) chargé de l’éducation, des collèges et des actions éducatives : « Le dynamisme économique fait qu’on a beaucoup plus d’habitants, qui viennent avec leurs enfants. On a 5400 élèves supplémentaires sur ce mandat [2015-2020]. Lors du précédent, ils étaient seulement 350 pour tout le Rhône ». L'élu va un peu vite en besogne... Vérification faite, sur la base des chiffres des dossiers de presse de rentrée du département – jusqu’à 2015, c’est cette collectivité qui gérait les collèges –, les effectifs des collèges du Rhône ont augmenté de 3000 élèves (et non de 350) entre 2011 et 2014. Les nouvelles arrivées se sont toutefois accélérées depuis 2015, avec environ 7000 élèves supplémentaires pour la Métropole, collèges publics et privés compris. Face à l’afflux, au plan de rénovation légué par le département se sont ajoutés, dans l’urgence, des projets de construction et d’extension. Budget total des investissements : 270 millions d’euros.  

Pour aller vite, la Métropole opte pour des préfabriqués. Ouvert à la rentrée 2017 dans le 8e arrondissement, le collège Alice-Guy a été construit en moins d’un an à l’aide de modulaires. Il accueille 500 élèves. C’est pour l’instant le seul collège complet construit ainsi. A la rentrée prochaine, le collège Marius-Berliet, lui aussi en préfabriqués, ouvrira à Saint-Priest. Les modulaires, à structure bois ou métallique – deux marchés à bons de commande de la Métropole, passés en 2017 et 2018, permettent l’un ou l’autre des matériaux –, ont par ailleurs été utilisés pour construire des extensions, parfois pérennes, parfois temporaires en attendant la fin de travaux de rénovation. C’est le cas du collège Alain de Saint-Fons. L’extension doit ainsi permettre de rénover le collège, très dégradé, et d’attendre l’ouverture d’un nouvel établissement pour les enfants de Saint-Fons et Vénissieux, dans un contexte d’effectifs en forte hausse (797 élèves à la rentrée 2019).

« On construit des logements partout sans penser à prévoir les collèges et les écoles ! »

Les bâtiments modulaires en eux-mêmes semblent plutôt de qualité – de l’intérieur, l’annexe du collège Alain, avec ses salles de classes équipées, ses couloirs et ses faux plafonds, ressemble à un établissement classique. Mais l’anticipation, ou plutôt le manque d’anticipation, interroge : la Métropole a attendu janvier 2019 pour voter, à la dernière minute, les crédits nécessaires. En même temps que d’autres préfabriqués pour les collèges Michelet (Vénissieux, 180 élèves concernés) et Clémenceau (7e arrondissement, pour 180 élèves également à partir de janvier 2020), le tout pour 15 millions d’euros . Des constructions de collèges sont prévues à proximité de tous ces établissements, mais les extensions se sont avérées indispensables en attendant.                

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A l'intérieur de l'extension provisoire du collège Alain. Photo : JLM/Mediacités.

Le cas du collège Simone-Lagrange, classé REP+, à Villeurbanne, est également révélateur. Il a ouvert à la rentrée 2017, dans les bâtiments du collège Jean-Vilar, fermé quelques années auparavant. « A l’époque, on nous avait assuré qu’il n’y aurait plus jamais besoin d’un collège à cet endroit », grommelle Aline Guitard, enseignante à Simone-Lagrange après l’avoir été à Jean-Vilar pendant huit ans (et, par ailleurs, secrétaire de la section lyonnaise du Parti communiste). La réouverture devait être transitoire, dans l’attente de l’ouverture du collège en construction dans le quartier proche de Cusset. Seuls le rez-de-chaussée et le premier étage avaient été désamiantés et rénovés. Pour finir, le transitoire va durer… et doit même s’étendre.

« On a rénové le premier étage. Puis j’ai vu les chiffres, et donc on rénove le deuxième étage… Mais au galop ! », concède Eric Desbos. Non sans conséquences financières : « C’est du gaspillage, il y a deux phases de désamiantage, alors que ce qui coûte cher, c’est l’installation de l’infrastructure de protection, s’exaspère Aline Guitard. On va devoir casser le CDI pour l’agrandir et le foyer pour faire un ascenseur… Ils ont été construits il y a deux ans ! C’est un manque d’anticipation, on construit des logements partout sans penser à prévoir les collèges et les écoles ! »

La faute à l'ancien Rhône ?

En défense, Eric Desbos égratigne ses prédécesseurs : « Le département avait beaucoup ralenti les investissements les deux dernières années, sachant qu’ils allaient nous passer le bébé ». Critique un peu facile : en 2014, le département du Rhône budgétait 55,5 millions d’investissement dans ses 109 collèges, un chiffre en légère baisse par rapport aux années précédentes mais en forte hausse par rapport aux 46,5 millions d'euros investis en 2011. Avec le passage à la Métropole, l’investissement dans les 79 collèges du territoire a cependant augmenté : il est de 68 millions pour l’année 2019, selon les chiffres communiqués par Eric Desbos.

L’élu pointe aussi une différence de tempo entre construction privée et publique : « Ce qui motive le privé, c’est le pognon ! Les immeubles poussent très vite, les promoteurs sont très réactifs. Nous, avec les marchés publics, c’est beaucoup plus lent. Cusset (Villeurbanne), c’est le seul collège traditionnel qu’on fait : on l’a lancé en 2015, il va atterrir en 2022… au mieux ». Les autorisations d’urbanisation sont pourtant gérées par la Métropole.

Le conseiller du Grand Lyon insiste aussi sur l’importance des réserves foncières pour les équipements publics lors des opérations d’aménagement urbain. Il illustre son propos par une anecdote : « En 2014-2015, le département a demandé à la Métropole un terrain dans le 7e arrondissement pour un collège. Le Grand Lyon avait d’autres projets et a refusé. Aujourd’hui, c’est sur ce même terrain, à Pré-Gaudry, que l’on va construire… un collège ». Signe, selon lui, que la gestion par une seule collectivité, désormais, permet de gagner en efficacité.

picto colleges4Aujourd’hui, les estimations d’effectifs se font en partenariat : « L’Education nationale nous fournit les chiffres des élèves du primaire, et applique un coefficient pour l’évasion dans le privé, détaille Eric Desbos. Depuis 2015-2016, on s’appuie aussi sur l’agence d’urbanisme ». Ce qui n’empêche pas, les services de tomber de leur chaise à chaque rentrée face à certaines augmentations, comme ce fut le cas en 2018 pour Saint-Fons et Saint-Priest. Conséquence, le projet Marius-Berliet a été débloqué dans la foulée pour être mené, lui aussi, au pas de charge.

« A 700 en REP+, c’est totalement pas tenable »

Selon la délibération votée en décembre 2018 pour programmer cet établissement, deux des trois collèges publics de Saint-Priest avaient dépassé leur capacité d’accueil à la rentrée 2018, le collège Colette, classé REP, se dirigeant même vers les effectifs astronomiques de 870 élèves. Alors même que la Métropole revendique depuis le début de son plan de constructions la mise en place de collèges « à taille humaine », ne dépassant pas 600 ou 700 élèves.

Un enjeu crucial pour ceux situés en REP et en REP+, comme l’explique Mickaël Goyot, enseignant gréviste à Barbusse, à Vaulx-en-Velin, pour réclamer un taux d’encadrement plus fort à l’Education nationale. En 2014, le collège avait alerté sur cette question, alors que ses effectifs montaient : « A 700 en REP+, c’est totalement pas tenable. A un moment, pendant des travaux, nous avons eu seulement 500 élèves. Même en n’ayant que quatre classes, je connaissais tous les élèves qui bougent un peu, je pouvais les interpeller par leur prénom dans les couloirs, ça fait descendre les choses tout de suite. A 700, on ne connaît pas tout le monde ».

picto colleges2Pour Aline Guitard, l’enjeu est également pédagogique. En REP+, les enseignants se voient attribuer par l’Education nationale une part de leur dotation horaire globale, qui définit leurs effectifs, pour un usage non fléché, défini par l’équipe pédagogique. A Simone-Lagrange, ce volant horaire permet de travailler en petits groupes les mathématiques et le français, mais n’augmente pas avec les effectifs d’élèves : « Notre question est de pérenniser ce dispositif qui marche très bien, explique l’enseignante. On a pu au moins le maintenir en 6e ».

Le collectif REP+, monté à partir de Barbusse et réunissant douze des seize collèges de la Métropole classés dans cette catégorie, défend un seuil de 550 élèves maximum par établissement. Eric Desbos lui-même a indiqué en conseil métropolitain, en décembre dernier, avoir reçu comme conseil de l’Education nationale de conserver un seuil de 600 élèves pour un collège classé en éducation prioritaire. Mais même sur les nouveaux projets, l’objectif ne sera pas tenu. Les futurs établissements de Saint-Fons-Vénissieux et de Saint-Priest, sont déjà calibrés pour 750 élèves, alors même qu’ils ont toutes les chances, comme les collèges voisins, d’être classés en REP ou REP+. Confronté à la question, Eric Desbos grimace : « On n’arrivera pas à faire des petits collèges. On est plutôt partis sur 700... Même s’il sera possible de faire moins parfois ». Sous réserve de nouvelles surprises à la rentrée 2020…

Notre méthodologie

Dans le Grand Lyon, 1950 collégiens environ sont scolarisés dans des préfabriqués. Ce chiffre a été calculé à partir des données diffusées par la Métropole recoupées auprès des collèges concernés par des extensions ou autres travaux (en tout, nous avons contacté 18 établissements). Nous avons considéré qu’une salle de classe compte en moyenne 25 élèves, chiffre retenu par plusieurs chefs d’établissement pour évaluer le nombre d’enfants en modulaire. Pour plus de précisions, consultez notre carte interactive. A noter que, comme c’est le cas pour toutes les salles d’un établissement, une classe d’un préfabriqué n’est pas forcément occupée 100% du temps.

Arts plastiques et latin pour lutter le phénomène de « collèges ghettos »

Avant son ouverture, l’extension du collège Alain a suscité de vives critiques à Vénissieux, portées notamment par le conseiller municipal d’opposition (PS) Lotfi Ben Khelifa et le blogueur Farid Ben Moussa, bête noire de la municipalité communiste. En cause notamment, les emplacements sur l’avenue de la République de l’extension et du futur collège, qualifiés de « collèges ghettos ». Si les deux lieux n’offrent certes pas un cadre enthousiasmant – l’extension se trouve à proximité d’une station-service, et le futur collège se trouvera en face... d’une agence Pôle emploi –, ils sont pourtant moins enclavés que l’existant. A Vénissieux, les collèges Elsa-Triolet et Paul-Eluard sont au cœur des Minguettes, et à Saint-Fons, le collège Alain dans la cité des Clochettes, une zone par ailleurs concernée par le plan de prévention des risques technologiques de la vallée de la chimie.

La localisation n’est cependant pas le seul critère permettant d’apporter plus de mixité dans les collèges et d’éviter l’effet ghetto. « Plutôt que d’envoyer ces enfants là loin, propose Nadia Mousson, mère d’élève et présidente de l’association PEEP des parents d’élèves du collège Alain, pourquoi ne pas faire venir ici les bons éléments ? Pourquoi ne pas ouvrir des options qui donnent envie aux élèves de 6e, artistiques, scientifiques ? Je suis pour la mixité, mais dans les deux sens ». La Métropole et l’Éducation nationale ont suivi le même raisonnement, en lançant un programme « Collèges TOTEM ». Le but ? Donner des spécialisations à certains collèges REP ou REP+ pour les rendre plus attractifs.

A Alain, le projet porte sur des espaces plus attrayants et modulables, pour faire baisser les appréhensions des parents face à ce collège qui pâtit d’une mauvaise réputation et fidéliser l’équipe enseignante. A Jean-Mermoz, classé REP, dans le 8e arrondissement de Lyon, une classe à horaires aménagés pour les arts plastiques devrait être expérimentée l’année prochaine en lien avec le quartier en pleine rénovation. Le dispositif est pour l’instant trop récent pour être évalué. Mais Mickaël Goyot enseignant du collège Barbusse, à Vaulx-en-Velin, signale que dans son établissement une classe à horaires aménagés musique et des options allemand bilingue, latin et grec ont permis d’attirer des élèves de famille d’un niveau social plus élevé. « Après, nuance-t-il, c’est peut-être aussi parce qu’elles se disent que dans ces classes, leur enfant sera mieux protégé. »

 

Cet article concerne la promesse :
« Construire cinq nouveaux collèges au cours du mandat »
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