Une « nouvelle espérance » pour la droite, « les cartes sont rebattues » pour la gauche, un « scandale démocratique » pour l’extrême-droite. Au soir du premier tour des élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, chaque formation politique entend imposer sa propre analyse du scrutin, pour se poser en grand vainqueur, en outsider qui monte, ou en victime d’un malentendu électoral.

Reste une certitude : celle d’une désaffection sans précédent du jeu politique par les électeurs. Une abstention massive s’est emparée de la région : du Cantal à la Haute-Savoie, en passant par la Métropole de Lyon, plus de 67% des électeurs ne sont pas allés voter, contre 51% en 2015.

« Je suis venue plus par habitude, j’ai l’impression que la politique n’intéresse plus grand monde », soufflait Véronique, une jeune retraitée croisée au bureau de vote numéro 43 de Villeurbanne. Dans ce quartier des Gratte-Ciel, fief des socialistes, à peine 18% des électeurs s’étaient mobilisés dimanche à 18 heures. A Saint-Fons, en banlieue lyonnaise, seuls 13% des inscrits se sont rendus aux urnes dimanche. Une crise politique aiguë qui rend toute interprétation du scrutin un peu vaine.

En Haute-Loire, plus de 67% pour le seigneur Wauquiez

Dans ce désert démocratique, le président sortant d'Auvergne-Rhône-Alpes règne en maître. Dans son fief de Haute-Loire, le seigneur Wauquiez obtient plus de 67% des voix. Aussitôt les premiers résultats connus, il s’est empressé de prendre la parole depuis son siège de campagne, dans le quartier de la Confluence à Lyon, pour se féliciter d’un « choix net pour un cap clair ». Un cap qui l’a amené, tout au long de la campagne, à préempter de plus en plus ostensiblement les discours et les obsessions de l’extrême-droite. Pari gagnant : avec 43,79% des voix, Laurent Wauquiez, qui souhaite jouer sa partition lors de la prochaine présidentielle, peut estimer que sa stratégie est validée.

Dans son discours, l’ancien patron des Républicains empile les éléments de langage sur les « valeurs » qu’il entend incarner. Un corpus idéologique qui ne surprend plus personne à force d’avoir été rabâché tout au long du mandat [lire notre dossier Auvergne-Rhône-Alpes : région sauce Wauquiez] : « Le travail plutôt que l’assistanat », « la promotion du mérite plutôt que le nivellement par le bas », « l’importance de la fermeté plutôt que le laxisme », « la défense de notre mode de vie plutôt que le communautarisme ». Et « tout simplement le bon sens » pour chapeauter l’ensemble.

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Laurent Wauquiez pendant la campagne électorale. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Dans une campagne étouffée par l’ambiance sécuritaire, les sondeurs promettaient le rôle de dauphin de Laurent Wauquiez à Andréa Kotarac. Le candidat du Rassemblement national ressort finalement essoré du scrutin, avec seulement 12,33% des voix, contre 25% en 2015 pour son prédécesseur Christophe Boudot. Un siphonnage en règle. Andréa Kotarac a beau attribuer ce revers à l’abstention massive, crier au « scandale démocratique » en évoquant les courriers de maires pro-Wauquiez envoyés à la veille du scrutin, ou appeler à un « sursaut de tous les patriotes » pour le second tour, le constat demeure : une partie de ses électeurs ont trouvé dans Laurent Wauquiez un substitut plus satisfaisant.

Les macronistes de la région sont les autres grands perdants de la soirée. Emmenée par le député (LREM) de Villeurbanne Bruno Bonnell, omniprésent pendant la campagne, la majorité présidentielle est rayée de la carte de la région. Avec 9,87% des suffrages, Bruno Bonnell tire sa révérence, toute fusion avec une autre liste étant politiquement impossible. Un désaveu cinglant pour le gouvernement. Désormais orphelins, ses électeurs se retrouvent devant un choix cornélien : sortir leur nuancier pour distinguer les lignes identitaires de Laurent Wauquiez et d’Andréa Kotarac, voter pour des candidats de gauche écologistes dépeints en « khmers verts » par une large partie des cadres de la Macronie, ou rejoindre le flot des abstentionnistes.

Performance en trompe-l'oeil

Face au (très gros) score du candidat LR, Fabienne Grébert a créé la (petite) surprise de ce premier tour. Avec 14,45% des suffrages, l’écologiste devance nettement sa rivale socialiste Najat Vallaud-Belkacem (11,4%) mais aussi et surtout le RN Andréa Kotarac. Déjouant les sondages, elle termine deuxième de ce premier round, ce qui la place, de fait, en principale adversaire du président sortant de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Une performance en trompe-l’œil : elle est davantage la conséquence de la faiblesse du candidat d’extrême-droite dans les urnes que du score de Fabienne Grébert.

Il n’empêche ! Ce dimanche 20 juin, ses partisans veulent croire que la victoire est toujours possible. « Grébert, faut mettre Wauquiez par terre ! », chantent-ils dans le bar du 3e arrondissement de Lyon où ils se sont réunis. Chaleureusement accueillie par le maire Grégory Doucet, la candidate y délivre un discours offensif. D’abord grave, quand elle met en parallèle l’histoire de la lutte pour le droit de vote avec l’abstention historique du scrutin. « Nos concitoyens sanctionnent un système cynique, un système où tout semble joué d’avance », analyse-t-elle. Puis bagarreur, en installant le duel avec son adversaire : « Ce soir, nous pouvons renverser l’affairisme et le clientélisme (…). J’ai la responsabilité de rassembler ceux qui refusent de laisser la région à la droite extrême et à la droite du RN. Il n’y a pas de fatalité à une société qui promeut la haine. »

Plus tard dans la soirée, Fabienne Grébert retrouve Najat Vallaud-Belkacem à la préfecture du Rhône. Devant les caméras et les appareils photos, les deux femmes posent « rassemblées ». « Nous sommes unies, sans l’ombre d’une hésitation », commente l’ancienne ministre de François Hollande. La grande perdante de la soirée se range derrière Fabienne Grébert.

« Si les socialistes étaient arrivés en tête, cela aurait plombé la petite chance qu’il nous reste de gagner »

C’était l’élection dans l’élection : qui de l’écologiste ou de la socialiste devancerait l’autre à l'issue du premier tour ? « Cela fout bien les boules d’être autant derrière », enrageait, dans la soirée, un membre de l’équipe de la candidate PS. Un an après le doublé lyonnais (ville et métropole), les résultats de ce dimanche confirment le prédominance locale d’EELV au sein de la gauche. Pour la seule ville de Lyon, Fabienne Grébert recueille 22,66% des voix contre 13,78% pour Najat Vallaud-Belkacem. Même dans le bastion socialiste de Villeurbanne, elle creuse l’écart (24,20% des suffrages contre 18,56%). 

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Fabienne Grébert et Najat Vallaud-Belkacem, le 20 juin 2021. Photo : M.Périsse/Mediacités.

« Si les socialistes étaient arrivés en tête, cela aurait plombé la petite chance qu’il nous reste de gagner, pense le vice-président (EELV) du Grand Lyon Jean-Charles Kohlhaas, ancien conseiller régional. Je suis sûr que l’électorat a plus envie de voter pour une tête de liste écologiste que PS. » Reste que même en additionnant les bulletins de vote qui se sont portés sur leurs noms, les deux représentantes de la gauche sont loin de faire jeu égal avec Laurent Wauquiez.

Fabienne Grébert l’avait bien compris en dramatisant plus que d’autres la faible participation : « La gagnante de la soirée, c’est l’abstention, et la perdante, c’est la démocratie. » Seule une mobilisation plus forte des électeurs de gauche pourrait lui laisser l'espoir d'entraver la réélection annoncée de Laurent Wauquiez dimanche prochain. Mission impossible ?

Mathieu Périsse  et  Nicolas Barriquand
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).