Jeanine en tremble encore d’émotion. « J’ai pu parler à Monsieur Wauquiez ! », lance-t-elle au téléphone à sa fille, restée dans le Cantal. La militante quinquagénaire a fait le déplacement à Lyon pour venir féliciter son champion. Les Républicains ont installé leur quartier général dans le quartier de la Confluence, à deux pas de l’hôtel de région. Sur la grande terrasse du très huppé restaurant Selcius, quelques seaux à champagne font leur apparition, commandés par les fidèles du patron de la droite locale.

Tout sourire, le voici qui déambule, donne une accolade aux barons de la droite lyonnaise (Philippe Cochet, François-Noël Buffet, Jérémie Bréaud), remercie les Jeunes républicains, petites mains de la campagne, s’agenouille quelques secondes pour glisser trois mots à un enfant devant les caméras. Le héros de la soirée savoure : deux ans après la débâcle des Républicains aux élections européennes, qui avait précipité son départ de la tête du parti, Laurent Wauquiez est définitivement de retour.

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Laurent Wauquiez au quartier général des Républicains à Lyon, le 27 juin 2021. Photo : MP

La prophétie s’est réalisée. Archi-favori des sondages, le président sortant a été reconduit dimanche à la tête de la région Auvergne-Rhône-Alpes avec près de 55,2% des suffrages. Loin devant la coalition de gauche (EELV – PS – LFI – PCF) formée pour tenter de le détrôner (33,62%) et un Rassemblement national dépouillé de ses électeurs (11,18%). Une victoire écrasante mais dans le contexte d'une abstention toute aussi écrasante : deux électeurs d'Auvergne-Rhône-Alpes sur trois (66,63%) ne se sont pas rendus aux urnes.

« On gagne toujours à rester fidèle à ce qu’on est »

Au Selcius, quelques applaudissements fusent au moment de l’annonce des résultats, avant de s’estomper quand Xavier Bertrand apparaît sur le plateau de CNews, la chaîne allumée pour l'occasion. Le score de Laurent Wauquiez place l'Auvergnat parmi les élus de droite les mieux réélus en France, devant son rival des Hauts-de-France, victorieux avec « seulement » 53% des voix. De quoi le remettre dans le jeu pour l'élection présidentielle de l'an prochain.

Quelques minutes plus tard, Laurent Wauquiez fend la foule et s’installe derrière le pupitre très officiel – bordé des drapeaux français, européen et régional – installé au centre de la salle. « On gagne toujours à rester fidèle à ce qu’on est (…). La victoire de ce soir, c’est la victoire d’un cap clair », lance-t-il. En trois minutes calibrées pour les chaînes nationales, Laurent Wauquiez rabâche une dernière fois les mots-clefs de sa campagne : « Le respect de la parole donnée », « la défense des classes moyennes », « le travail plutôt que l’assistanat », « la bonne gestion plutôt que l'argent magique », la « sécurité » érigée en priorité absolue ou encore « le refus de tout compromis avec le communautarisme ».

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Laurent Wauquiez lors du second tour des élections régionales, le 27 juin 2021. Photo : MP

Comme un signal envoyé au reste de la droite, Laurent Wauquiez érige le « bon sens » en ligne directrice de son action. Dans son discours, les « habitants d’Auvergne-Rhône-Alpes » sont déjà remplacés par « les Français » qui « attendent du courage » de la part du personnel politique, notamment face « à ceux qui dégradent la France ». Des formules attrape-tout et au populisme assumé, qui résonnent avec son surnom de « mini-Trump », donné par Najat Vallaud-Belkacem pendant la campagne. Qu’importe, aux yeux de Laurent Wauquiez, les résultats de ce soir lui donnent raison.

Tout au long de son premier mandat, Laurent Wauquiez n’a eu de cesse de faire de la région son laboratoire. Une collectivité inlassablement présentée comme « la mieux gérée de France » (une analyse très contestable), sabrant les subventions au monde associatif et laminant la formation professionnelle, au bénéfice des aides aux chasseurs et des communes de droite, au risque de nourrir les procès en clientélisme [Lire notre dossier : « Région sauce Wauquiez »]. Une région érigeant la sécurité en priorité absolue, quitte à parsemer le territoire de caméras de surveillance et à promettre le développement de la reconnaissance faciale pour le prochain mandat. Une région transformée surtout en machine de communication au service de son chef.

« Laurent Wauquiez a gagné sur des valeurs simples », abonde le sénateur LR François-Noël Buffet, croisé parmi les fêtards. Il souligne le retour en force de la droite au niveau national : « Il y a un besoin de repères, qui trouve une réponse avec Les Républicains partout en France. » Au milieu des militants en costume-cravate, le pantalon vert de l’ancien candidat aux élections métropolitaines ne passe pas inaperçu. L’intéressé admet « une petite provocation » adressée aux adversaires écologistes.

La défaite en chantant

Face au bulldozer Wauquiez, Fabienne Grébert (EELV) sauve les meubles. Les listes de l’écologiste réunissent au niveau régional près de 33,62% des suffrages. Le score dépasse de deux points le poids cumulé des trois listes de la gauche (celle de Fabienne Grébert, celle de la socialiste Najat Vallaud-Belkacem et celle de la communiste Cécile Cukierman) lors du premier tour. « Nous allons au-delà de l’arithmétique », s’enflamme, sur la plateau de France 2, l’ancienne ministre de François Hollande. Elle veut voir dans le résultat de sa partenaire verte « une appétence pour une gauche rassemblée ».

Vers 21 heures, Fabienne Grébert s’exprime depuis un bar du quartier de la Part-Dieu, à Lyon, où l’attendent quelques dizaines de militants. Après avoir instruit le procès en extrémisme de Laurent Wauquiez - « Sa victoire est acquise grâce aux voix du FN dont il a allégrement siphonné les idées. Les digues ont sauté » - elle s’attelle à voir le verre à moitié plein. « Notre progression dans les urnes nous permet de penser que nous avons remporté la victoire des idées, soutient-elle. Il nous reste à gagner la bataille électorale. »

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Fabienne Grébert, le 27 juin 2021. Photo : NB/Mediacités.

Dimanche soir, dans l’attente des résultats définitifs, les écologistes pensaient pouvoir compter sur un groupe d’une trentaine d’élus dans le prochain hémicycle régional. « Nous sommes la première force d’opposition face à la droite extrême et à l’extrême-droite. Nous sommes la force politique montante », se félicite leur cheffe de file qui s’enorgueillit de réaliser « un des meilleurs scores de l’écologie en France ». La défaite en chantant…

Pourtant, Fabienne Grébert accuse 375 000 voix de retard sur Laurent Wauquiez (586 000 voix environ contre 961 000 voix pour le candidat LR). L’écologiste n’aura jamais vraiment inquiété la réélection d'un patron d’Auvergne-Rhône-Alpes ultra-clivant et taxé de clientélisme. La stratégie d’EELV d’une candidature autonome a condamné la candidate à un score sous la barre des 20%, au soir du premier tour. L’alliance, compliquée, avec les socialistes, les communistes et les insoumis scellée à six jours de la fin de l’élection ne lui a pas permis d’enclencher une dynamique. A fortiori dans un contexte d’abstention massive.

« On a bien fait de partir seul pour montrer que l’écologie est la force centrale »

Pas de quoi remettre en cause les choix passés pour autant. « On a bien fait de partir seul au premier tour pour montrer que l’écologie est la force centrale, défend un membre de l’équipe de campagne de Fabienne Grébert. C’est important dans le récit politique. » Dans d’autres termes, la candidate promeut la même idée devant les micros et les caméras en appelant les partis qui l’ont soutenue à poursuivre le rassemblement : « Que naisse ici, dans toutes les régions, une nouvelle force politique autour de l’écologie. »

Pour trouver une ambiance de défaite, ce dimanche 27 juin, il fallait finalement se tourner du côté du RN. Le parti de Marine Le Pen qui avait misé sur Andréa Kotarac, un transfuge de La France insoumise, dégringole. À 11,48%, son score est divisé par deux par rapport à 2015. Pire : les listes de celui qui a été rebaptisé « Kotacrash » sur Twitter perd des voix entre le premier et le deuxième tour. Il pâtit autant de la démobilisation des électeurs d’extrême-droite que du braconnage de Laurent Wauquiez sur les thèmes de prédilection du RN (sécurité, « communautarisme », etc.). « Avec un tel taux d’abstention, on ne pouvait pas espérer de grands changements », se résigne Andréa Kotarac, interrogé sur France 3. Dans l’hémicycle régional, pour les sept années à venir (les prochaines élections auront lieu en 2028), le Rassemblement national cède à EELV le titre de premier groupe d’opposition.

Mathieu Périsse  et  Nicolas Barriquand
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).