Un contrôle de police qui tourne très mal. Le 3 juillet, un jeune homme de 22 ans est tué par un agent. Des violences urbaines éclatent aussitôt au Breil, quartier sensible de Nantes. Sensible, mais pas au point d’être désigné «  de reconquête républicaine » - comme le sont Bellevue, Malakoff ou Les Dervallières. Et donc pas au point de bénéficier des 15 à 30 policiers de sécurité et du quotidien (PSQ) qui seront répartis sur ses trois voisins en janvier 2019. Pourtant, les alertes sont fréquentes au Breil : six jours avant le tir mortel, une adolescente avait déjà été blessée à l’arme lourde.          

« Un jour de février, à 11 heures, la préfecture m’a demandé de désigner quatre quartiers de reconquête républicaine. Puis, à 14 heures, il n’en fallait plus que trois, raconte Gilles Nicolas, adjoint à la sécurité de la mairie de Nantes. Je n’ai pas choisi les trois pires . J’ai opté pour un quartier où la délinquance est très prégnante, Bellevue [le 18 juillet, un homme de 34 ans y a été tué par balle, NDLR], un autre où elle est moins importante mais à un niveau tout de même élevé, Malakoff, et un dernier où elle est encore un cran moins haute, Les Dervallières. Et ce, dans le but de varier et d’adapter les dispositifs en fonction du degré de délinquance. »          

Consensus pour une PSQ plus étendue

A Nantes, les politiques - toutes étiquettes confondues - rejoignent la position de la mairie (PS), qui avait demandé à ce que l’ensemble des quartiers sensibles de la ville bénéficie des renforts de la police de proximité à la sauce Emmanuel Macron. Et pas seulement ces trois là. Les députés LREM de Loire-Atlantique, comme le nouveau ministre de la Transition écologique François de Rugy, ont même signé un communiqué commun en ce sens le 4 juillet dernier. « C’est parce que nous sommes convaincus de l’efficacité du dispositif PSQ qui sera expérimenté dans les quartiers de Malakoff, Bellevue et Dervallières en 2019, que nous suggérons que celui-ci soit ensuite étendu aux autres quartiers de Nantes où les problèmes d’insécurité sont les plus importants », plaident-il.

« La lutte contre la délinquance, c’est comme Sisyphe et le rocher »

Même écho dans l’opposition municipale. La veille du drame du Breil, Julien Bainvel (LR), avait alerté Mediacités sur les tensions dans le quartier dont il est originaire et élu. Pour autant, il ne reproche pas à la mairie de ne pas l’avoir désigné comme quartier de reconquête républicaine. A ses yeux, «  le vrai sujet, c’est que l’État attribue plus globalement des forces supplémentaires. Nous avons besoin de renforts rapides et de moyens humains pérennes sur l’ensemble de la ville. » «  On ne peut pas mettre des effectifs supplémentaires de policiers de sécurité et du quotidien partout, se justifie Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur. J’ajoute déjà 10 000 forces de l’ordre supplémentaires sur le quinquennat. En général, les quartiers de reconquête républicaine désignés sont ceux les plus en difficulté. »

Déplacement de la délinquance

Secrétaire départemental du syndicat SGP FO Police, Stéphane Léonard dénonce une autre limite du déploiement des policiers de sécurité et du quotidien sur trois quartiers nantais seulement. « Les cités ont leur trafic, cela arrive par vague, la délinquance se déplace en fonction de notre présence. C’est pour cette raison qu'il aurait été plus pertinent de prévoir un renfort significatif de policiers sur l’ensemble de la ville », estime-t-il lui aussi. « La lutte contre la délinquance, c’est comme Sisyphe et le rocher : un combat sans cesse renouvelé », se défend simplement le «  premier flic de France ».

« Un coup de feu mortel partirait sûrement quand même avec la PSQ »

Par ailleurs, le policier syndicaliste Stéphane Léonard déplore que « la colonne vertébrale de la police que sont les unités de roulement [police-secours, NDLR], [ait] été cassée en deux » avec des effectifs presque divisés par deux depuis le début des années 2010. Reste que Nantes n’est pas sous-dotée en policiers nationaux. En comparaison avec les autres villes de l’Ouest, elle est même plutôt bien lotie : environ 900 policiers y sont affectés, soit 2,9 pour 1000 habitants. Au Havre, autre ville de l’Ouest à bénéficier d’un déploiement de la PSQ, ce ratio tombe à 2 ‰. Il plafonne à 2,3 ‰ à Rennes qui, malgré ses demandes répétées, n’a pas été choisie compte tenu d’un niveau de délinquance moins élevé que dans la Cité des Ducs.

« Les policiers vont se faire lyncher »

Quoi qu’il en soit, le deuxième syndicat de police de Loire-Atlantique n’accueille pas à bras ouvert l’arrivée de la future PSQ à partir de janvier. « En multipliant les services, on diminue les forces alors qu’il faut renforcer les sections de roulement », argue Stéphane Léonard, également déçu des faibles effectifs de PSQ prévus. « Les collègues qui vont débarquer en petite patrouille dans ces quartiers chauds auront des problèmes. Ils vont se faire lyncher et ça va faire un flop », prédit-il.

L’esprit d'une police de proximité établie dans une zone bien précise, si on lui en donne les moyens, pourrait réduire les tensions dans les quartiers sensibles, estime Mathieu Zagrodzki, chercheur au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (Cesdip) : « Un coup de feu mortel partirait sûrement quand-même avec la PSQ. En revanche, elle pourrait constituer un outil pour mieux prévenir les émeutes qui ont suivi car elle est censée offrir des relais dans la population susceptibles de calmer les protagonistes des violences urbaines. Cela enclencherait un cercle vertueux. » Telle est l’essence même de la PSQ : une police plus proche du terrain pour créer du lien avec la population. A condition de lui en donner les moyens.

Les pétitions sécurité : un autre outil pour renouer avec les habitants

Le dispositif semble unique en France. Pour rapprocher la police des attentes des Nantais, la mairie propose depuis 2013 aux habitants de huit quartiers populaires (Malakoff, Nantes Nord, Dervallières, Breil Malville, Nantes Erdre, Doulon Bottière, Nantes Sud, Bellevue) de réclamer par voie de pétition des renforts de sécurité. Aucun nombre de signatures minimal n'est exigé. « Nous regardons au cas pas cas. Si tous les habitants d’une tour la signent, nous la prenons en compte et nous préparons une réponse commune avec le procureur », précise Gilles Nicolas, adjoint à la sécurité de Nantes et ancien commissaire. S’ensuit une réunion avec les habitants, la police, la justice et les bailleurs sociaux pour énumérer les difficultés. « Il n’y a pas de budget spécial dévolu à la résolution des problèmes soulevés par les pétitions, poursuit l'élu. S’il faut des sous, nous les mettons. La solution ne réside pas forcément en l’augmentation de la présence policière. Cela peut être un aménagement urbain qui permette d’éviter une double entrée dans un immeuble, ce qui écarte les trafics. »

« La PSQ vise à améliorer le lien police-population. Pour ce faire, il faut donner du pouvoir aux habitants », justifie encore Gilles Nicolas. « Il ne s’agit pas de recevoir les complaintes des riverains du centre-ville parce qu’ils n’ont pas de place pour stationner. Ce qui m’intéresse, ce sont les préoccupations réelles des habitants et comme je suis un élu de gauche, de ceux des quartiers populaires. » D’ailleurs, enchaîne-t-il, « s’il y a des trafics de stupéfiants mais que cela n’est pas ce qui embête le plus les habitants, tant qu’il n’y a pas de rodéos qui frôlent les poussettes, je m’en fiche. » Sauf que « si quelques chefs de file nourrissent toute la cité en échange de leur silence, distribuent des billets aux jeunes pour qu’ils sifflent quand la police arrive, ces caïds se retrouvent protégés par le système », lui oppose Stéphane Léonard, secrétaire départemental de SGP FO Police.

Depuis la mise en place du dispositif il y a cinq ans, une vingtaine de pétitions ont émergé. Un faible nombre qui, selon le chercheur Mathieu Zagrodzki, s’explique par le fait que seuls ceux qui disposent du plus fort « capital culturel s’approprient ces outils de démocratie locale ».