De la 5G, des hologrammes permettant aux proches de rendre visite à des malades confinés, de la réalité augmentée pour aider les visiteurs à se repérer dans le dédale de l’établissement, de la reconnaissance faciale pour que les personnels accèdent aux zones dûment autorisées, le recours à l’intelligence artificielle à partir d’enceintes connectées, intermédiaires déshumanisés visant à faire gagner du temps utile aux infirmières… Bienvenue… non pas dans le futur CHU de Nantes mais au Yonsei University Health System, un hôpital qui doit ouvrir en février 2020, à une quarantaine de kilomètres au nord de Séoul, en Corée du Sud.

Présenté de cette façon, l’établissement semble faire la part belle aux gadgets de toute sorte. Mais la comparaison avec le futur CHU de Nantes était trop tentante. Car sur le site internet du projet nantais, la promesse est claire : avec le transfert du CHU sur l’île de Nantes, il s’agit ni plus ni moins de « réinventer l’hôpital pour anticiper la médecine de demain ». Un enjeu majeur pour que cet établissement maousse dont le coût est estimé, pour l’heure, à 953 millions d’euros, ne soit pas obsolète le jour de sa livraison prévue en avril 2026. A ce prix-là, ce serait quand-même dommage. 

« Le risque pour un établissement d’être obsolète le jour de son inauguration est important »

« Entre les avancées de la médecine et celle des technologies numériques, l’exercice de prospective s’avère très compliqué », pose pourtant Pierre-Louis Laget, qui a la particularité d’être médecin et chercheur en histoire de l’art. Sur le sujet, le ministère de la Santé, qui subventionne le futur CHU nantais à hauteur de 23,05 %, fait même preuve d’un certain fatalisme. « Le problème, c’est que bien souvent, entre l’idée même d’un hôpital et son ouverture, il s’écoule au moins 10 ans », reconnaît Yann Bubien, directeur adjoint du cabinet d’Agnès Buzyn.  Le risque pour un établissement d’être obsolète le jour de son inauguration est important. C’est même la grande question». Dans le cas du CHU de Nantes, il se sera même passé quasiment 20 ans, puisque la décision de regrouper l’Hôtel-Dieu et le CHR Nord-Laënnec a été prise au tournant des années 2007-2008. Et la grande question peut se muer en crainte…          

La direction se veut rassurante

Directrice générale adjointe du CHU, Laëtitia Flender parle, elle, d’une simple « préoccupation », contrebalancée par « la méthode employée : 400 personnes mobilisées, 65 groupes de travail mêlant professionnels de santé et patients. Sur le fonctionnement, chaque mètre carré des 8 000 locaux a été passé au crible. Autant de garanties pour assurer un projet structurellement fort », promet-t-elle. Président de la commission médicale d'établissement (CME), le Professeur Gilles Potel assure également que « la conception architecturale anticipe les évolutions futures ».

A vrai dire, ce souci a toujours existé quelles que soient les époques et les modes en matière de construction hospitalière. « Par exemple, durant la seconde moitié du XXe siècle, la tendance était aux édifices monumentaux "monobloc", "monospace" ou "en croix", reproduits à l’identique aux quatre coins de la France. L’idée était de réaliser une trame fonctionnelle avec des étages agencés de la même façon. Pour, pensait-on, adapter plus facilement les fonctions », explique Raymond Bertrand (Patriarche), architecte canadien qui a notamment œuvré sur les hôpitaux de Chicago et de Montréal. « Mais avec le recul, nous nous sommes rendus compte que cette flexibilité n’était pas utilisée et que les évolutions passaient plutôt par des extensions. »

« Peut-être auraient-ils pu mettre davantage l’accent sur l’innovation »

Aujourd’hui, la mode architecturale est au pavillonnaire « avec des bâtiments plus bas ayant une destination propre en fonction, par exemple, des spécialités », enchaîne Pierre-Louis Laget. « Nantes s’en rapproche », complète Raymond Bertrand qui évoque « un projet certes exemplaire sur la plan architectural mais dont l’ampleur est trop importante. Peut-être auraient-ils pu mettre davantage l’accent sur l’innovation ».

C’est qu’en matière d’hôpital “du futur”, tout n’est pas question d’architecture. Mais surtout de technologie et de prise en compte de la révolution numérique. Or sur ce sujet, la France - et donc Nantes - semble plutôt à la traîne. « Si rien ne change, les investissements constructifs continueront à parer d’habits neufs des modes de fonctionnement obsolètes », écrit joliment Louis Omnès, ancien directeur de l’Hôpital européen Georges Pompidou (HEGP) de Paris, devenu consultant numérique, dans son ouvrage Concevoir & Construire un hôpital numérique . « Il ne s’agit donc plus de construire un bel édifice architectural faisant la fierté des élus politiques et des professionnels locaux, mais de donner vie à un hôpital ‘numérique », prévient-il.          

Une composante numérique pas suffisamment prise en compte ?

De quelle façon ? « En mettant cette question au cœur de la phase de programme. Donc très en amont et process par process, discipline par discipline, secteur (administratif, logistique, déchet…) par secteur. Car le numérique a un impact sur tout. » Un exemple : « Nous parlons beaucoup de l’hôpital zéro papier. Il convient donc de réfléchir aux répercussions que cela engendre sur le nombre de bureaux, pour les administratifs comme pour les soignants. Une véritable stratégie numérique conduite dans un établissement hospitalier permettrait d’économiser au moins 20% de la surface initialement envisagée ».

Le futur mastodonte nantais s’annonce-t-il comme un modèle en la matière ? « Je ne me prononcerai pas sur ce dossier précis », coupe l’auteur. Cet autre interlocuteur, qui souhaite conserver l’anonymat, nous en dit plus : « A l’exception de quelques aspects liés notamment à la robotisation des transports ou à l’automatisation de la biologie, la composante numérique au sens large n’a pas été prise en compte ». Qu’en ressort-il ? « Une gabegie de mètres carrés, visible au nombre de bureaux, de blocs opératoires, de lits… » Au passage, ce témoignage va plutôt à l’encontre des craintes exprimées notamment lors de l’enquête publique où la relative petite taille de l’emprise foncière a été maintes fois pointée du doigt…          

A l’étranger, « Faire des CHU de plus de 1000 lits devient vraiment rare »

« En France, chaque médecin veut son bureau, sa salle d’attente, voire son bloc ! C’est impensable dans les pays Anglo-saxons où les médecins ont leur propre bureau à la faculté mais pas forcément à l’hôpital », complète Raymond Bertrand. « Le virage ambulatoire couplé à la révolution numérique avec l’essor de la téléconsultation fera aussi que demain, nous aurons besoin de moins de lits ». Sur ce point, le futur CHU de Nantes a bien revu à la baisse (-13,3 %) son chiffrage par rapport à aujourd’hui. Mais est-il allé suffisamment loin? Le nouveau nombre - 1 394 - n’est pas sorti de nulle part. « Ce dimensionnement est issu d’un calcul des tutelles, fonction de nombreux critères », répond la DGA. Et comme nous pouvons le lire dans le rapport de l’enquête publique : « Il correspond largement aux besoins de soins grandissants de la population ; en cohérence avec les prévisions de vieillissement et de croissance démographique de la population des Pays de la Loire ».          

Il n’empêche : à l’étranger, « faire des CHU de plus de 1 000 lits devient vraiment rare », constate Raymond Bertrand qui met en avant l’aspect financier. « Plus le projet est lourd, plus l’enveloppe est difficile à contrôler. Si bien que parfois, il est préférable de réaliser deux CHU de 500 places et de mutualiser leurs fonctions ». Le futur CHU de Nantes apparaît comme « relativement standard et c’est sans doute dû à une phase de programmation sans doute trop conventionnelle ». A ses yeux, l’hôpital du futur « sera essentiellement composé d’un plateau technique très pointu. Tout le reste (administratif, logistique, blanchisserie, production alimentaire…) pouvant être externalisé et mutualisé entre différents établissements. Y compris la partie hôtelière ».

Obsolescence non programmée

Louis Omnès abonde. « L’hôpital de demain aura deux rôles principaux : la prise en charge des Urgences, des patients lourds et aigus. Et à côté, un rôle d’animateur de réseau de soins, pouvant aller jusqu’au domicile. En lien avec tous les autres établissements et soignants du territoire, jusqu’à la maison de santé ». Pour le CHU de Nantes, le Pr Potel évoque bien cette ambition territoriale, mais - seulement ? - à travers les autres établissements publics du secteur composant le groupement hospitalier de territoire (GHT) « qui prend de l’ampleur ».          

Au ministère de la santé, Yann Bubien, ancien directeur du CHU d’Angers, « ne se prononcera pas sur le fond du dossier ». Tout juste concède-t-il « avoir du mal à croire que ce soit n’importe quoi. C’est un beau projet, travaillé depuis longtemps avec d’excellents médecins, dans une ville en pleine expansion démographique ». De son côté, l’économiste de la santé Frédéric Bizard, déjà très remonté contre l’organisation de notre système de soins déplore « qu’aucune réflexion ne soit menée en amont sur le nouveau modèle hospitalier et l’impact qu’aura par exemple la révolution numérique. Dans ce contexte, il paraît irresponsable de dépenser un milliard d’euros pour bâtir un établissement qui, forcément, ne sera pas à la page ».

>>> Lire le premier volet de notre décryptage :
https://www.mediacites.fr/nantes/decryptage-nantes/2019/07/04/chu-a-un-milliard-nantes-en-aura-t-elle-pour-son-argent/

 

« Je ne parlerai pas de ce dossier ». « Je ne peux rien vous dire sur ce sujet ». « Dossier trop politique. Je n’en dirai pas plus ». Des semaines d’enquête et une constante : qu’ils soient politiques, médecins, syndicalistes… ils sont très peu à bien vouloir s’exprimer ouvertement sur ce dossier du futur CHU de Nantes. Des professionnels de santé vont même jusqu’à évoquer une « omerta totale ». La direction du CHU nous a en revanche accordé 45 minutes d’entretien.