Cette fois, l’heure est enfin au déconfinement. Et avec lui éclot la peur de voir la crise économique s’enraciner. L’économie… L’une des compétences propres d’une collectivité plutôt discrète, voire attentiste, jusqu’ici dans la gestion de la crise : le conseil régional. Pourtant, « il ne peut qu’avoir un rôle important, analyse Éric Landot, avocat spécialiste des collectivités locales. En matière économique, c’est lui le pilote de l’avion ». Un rôle d’autant plus important que la collectivité sera attendu au tournant de la relance : beaucoup l’oublient, mais les élections régionales doivent justement se tenir dans moins d’un an désormais, en mars 2021.

Rien d’étonnant, donc, à ce que l’on voie émerger depuis quelque temps une personnalité plutôt inaudible jusqu’ici : Christelle Morançais. Dans une crise d’où émerge la figure symbolique du maire, et notamment la nantaise et socialiste Johanna Rolland, la présidente (LR) de la Région Pays de la Loire a enfourché le cheval économique pour exister. Depuis elle le clame sur tous les tons et tous les médias, même nationaux : « Il est vraiment très urgent de faire redémarrer nos entreprises et de sauver le maximum d’emplois là où le taux de contamination et de propagation du virus est très faible ». Fustigeant même, au détour du débat sur la réouverture des plages, « encore trop de décisions guidées par la bureaucratie parisienne ».        

-36 % d’activité économique

Pour l’ancienne dirigeante d’entreprise, qui n’a dans les jambes qu’un demi-mandat  après, avoir succédé « par surprise », de son propre aveu, à son mentor Bruno Retailleau, en 2017, le mur à escalader est sacrément haut. En Pays-de-la-Loire (8e région française sans fusion en 2015, 5,1 % du PIB national), le recul de l’activité économique est aussi vertigineux qu’au niveau national : -36 % en mars par rapport à mars 2019 et -33 % en avril. Avec comme principaux secteurs touchés la construction (-88 % en mars) et l’industrie (- 40 % en mars). « Ça a été l’arrêt total pendant six semaines durant lesquelles on a fait beaucoup d’administratif. Les chantiers ont ensuite repris doucement, avant tout dans tous les secteurs où il n’y a pas de contact avec le public » se désole ainsi un acteur nantais du BTP.

Mais l’été s’annonce également orageux pour le tourisme, l’hôtellerie, la restauration et le petit commerce, dans la 5e région la plus prisée des vacanciers hexagonaux. Seules l’agriculture et la pêche, autres secteurs piliers, s’en sortent un peu mieux que les autres, avec un recul de 10 % « seulement » de l’activité. Malgré l’attractivité forte des abords de la Loire (+30 000 habitants par an dans la région, dont presque un tiers pour Nantes Métropole) émerge également un autre motif d’inquiétude. On compte ici bien plus d’emplois ligériens dans les PME, et les entreprises de taille intermédiaire qu’ailleurs, notamment dans l’industrie, en sous-traitance donc plus dépendante (lire notre reportage aux Herbiers). Sans compter les très petites entreprises (91 % des sociétés ligériennes) plus fragiles encore.

Impossible donc de rester les bras ballants. En session extraordinaire dématérialisée, les 93 conseillers régionaux ont approuvé mi-mars six mesures d’urgence pour soutenir les entreprises, des plus petites (TPE) à celles de taille intermédiaire (ETI). 38 millions d’euros de crédits nouveaux (pour un budget annuel habituel de 100 millions d’euros) débloqués en appui du désormais fameux fonds de solidarité national (FNS) de l’État. A l’heure actuelle, 25 000 entreprises ont déjà bénéficié de toutes ces aides. Le 15 avril – et à l’unanimité – la Région a ensuite voté la création d’un fonds territorial de résilience de 32 millions d’euros (dont 7,9 venant de la Région et 8,1 par la Banque de territoires), destinées uniquement aux société de moins de dix salariés, réalisant moins d’un million d’euros de chiffre d’affaires et qui ne touchent ni le premier, ni le second volet du FNS. Ces prêts - et non des subventions - s’élèvent de 3 500 à 10 000 euros et sont sollicités depuis deux semaines par environ 70 TPE chaque jour, selon les premiers retours.

« Des avances remboursables qui ne font pas le chiffre d’affaires. Pour les compléter, il faudrait un abandon de charges, une mesure qui ne peut nécessairement être que nationale » modère Olivier Morin, président de la CPME Pays de la Loire . « La logique de subventions, choisie dans certaines collectivités locales, a posé la question de leurs ressources à terme : elles voient une partie de leurs dépenses augmenter et leurs recettes fondre pendant cette crise » rappelle de son côté Lucie Etonno, co-présidente du groupe écologiste, qui a participé aux discussions.        

« Personnalisation à l’extrême »

Car en réalité la moitié restante de ce fonds de résilience est abondé par 73 collectivités ligériennes, en fonction de leur nombre d’habitants. Nantes Métropole, par exemple, contribue à hauteur de deux millions d’euros ; le Département de Loire-Atlantique – qui a parallèlement annoncé son propre plan de relance de 21 millions d’euros – y verse, quant à lui, 2,9 millions d’euros. Pourtant, c’est bien Christelle Morançais qui se met en avant, affirmant avoir personnellement « lancé l’appel […] » et s’affichant seule avec le préfet Claude D’Harcourt lors de la visioconférence de presse d’annonce.

« Il n’y a pas de concurrence entre nos dispositifs, mais une complémentarité, avance celle qui a prospéré dans l’immobilier à l’origine. L’État et la Région sont main dans la main pour ne laisser aucune entreprise au bord de la route ». Manière de se créer une stature politique depuis le bâtiment ocre du conseil régional, à l’est de l’Ile de Nantes. Il faut bien cela : selon un sondage Harris Interactive paru en décembre dans Le Figaro et Régions Magazine, seuls 19 % des habitants de la région interrogés pouvaient citer son nom. Soit le troisième plus mauvais score national .        

Pas dupe, l’écologiste Lucie Etonno prévient : «  Il ne faudrait pas que ce soit juste de la personnalisation à l’extrême. L’échelon régional n’est pertinent que s’il coordonne et copilote avec les autres. Aujourd’hui le fonds de résilience est géré uniquement par l’administration régionale, sans comité de suivi avec les autres collectivités ». De son côté, Christophe Clergeau, défait en 2015 et chef de file de l’opposition socialiste depuis, s’impatiente : « On a voté tous les plans, ils n’étaient pas originaux, mais nécessaires. Que fait-on après ? On attend toujours. Il faut subventionner les entreprises pour la reprise d’activité (réorganisation des entrepôts, des chaînes de production, etc.) et les recapitaliser par des fonds d’investissement régionaux ou des prêts obligataires », plaide-t-il.

La stratégie individuelle de Christelle Morançais a néanmoins été réitérée fin avril avec l’annonce conjointe avec la préfecture et l’ARS des Pays-de-la-Loire du versement de 1000 euros à chaque étudiant infirmier ou élève aide-soignant ligérien. Une récompense de leur engagement face au Covid-19, financée à égalité avec les services de l’État (3,75 millions d’euros chacun). « La majorité voulait mettre 300 ou 400 euros d’aide et sous notre pression on arrive à 1000 euros. Mais la personnalisation n’est pas nouvelle : c’est la marque de fabrique et le style de Christelle Morançais depuis le début. La nôtre est plus collective. Les électeurs ferons leur choix le jour venu » anticipe déjà son adversaire PS Christophe Clergeau, qui trouvait pourtant la nouvelle présidente « apaisée et rassembleuse » à sa prise de fonctions, fin 2017.

Quand on interroge le cabinet de la principale intéressée, l’ambigüité n’est pas totalement levée. Certes, on évoque sobrement la mise en avant « des actions du conseil régional ». Mais on se félicite aussi de la visibilité des « prises de position » et des « interventions médiatiques de la présidente ». De fait, ces dernières sont de plus en plus nombreuses. Dans la presse locale, bien sûr. Mais aussi, à l’image d’autres présidents de région bien plus connus – et ambitieux – comme Xavier Bertrand, Laurent Waquiez ou Valérie Pécresse, sur les antennes des radios nationales et des chaînes d’information en continue.

Une stratégie active de communication que Christelle Morançais a réussi à dupliquer, à son échelle de notoriété, pour la première fois il y a six mois. À son cabinet on rappelle ainsi que son « coup de gueule sur LinkedIn lors des grèves en décembre, avait été remarqué par [la journaliste de RTL] Alba Ventura, ce qui lui avait valu également une grosse séquence médiatique ». Depuis le Sénat, son prédécesseur, Bruno de Retailleau vante quant à lui, une élue qui a « su immédiatement être à la hauteur de la fonction, conjuguant ses qualités de volontarisme et de rassemblement. Elle l’a encore montré dans cette crise, soutient-il à Mediacités. La réactivité de la Région a été exemplaire : elle a été parmi les toutes premières à venir en aide aux entreprises ».

Des nouveaux au cabinet

Louangeuse et sans surprise, la remarque témoigne d’ailleurs du poids que conserve l’actuel président du groupe LR au Sénat à la Région. L’entourage de Christelle Morançais garde largement la coloration de la brève époque où il dirigea la collectivité (décembre 2015-octobre 2017). Ses quatorze vice-présidents n’ont changé qu’à la marge. Aux manettes de l’administration régionale, on trouve des anciens du conseil départemental de la Vendée, à droite depuis toujours. Tels le directeur général des services Xavier Daudin-Clavaud ou le directeur des ressources humaines Vincent Lecomte. Côté communication, la directrice générale Maud Brétignière, ex de l’agence nantaise Eluère et Associés, tout comme le conseiller personnel François-Xavier Richard, issu du privé mais ancien conseiller de Retailleau, occupent toujours leur poste.

Reste que la première femme présidente de la Région Pays-de-la-Loire commence doucement et discrètement à poser sa patte sur la machine régionale. En témoigne l’arrivée à l’automne dernier comme chef de cabinet de Jacques Batardière, au parcours plutôt au centre-droit qui officiait dans ce rôle à la mairie de Reims. Et celle d’Hubert Jamault (qui a travaillé dix ans pour la députée de Paris LR-Les Populaires Brigitte Kuster), comme directeur de cabinet.

Parallèlement au renforcement de son équipe Christelle Morançais a également pris du galon chez Les Républicains. Après avoir fait partie pendant un an du « shadow cabinet » de Laurent Wauquiez, cette adhérente de l’UMP depuis 2002 obtient, en octobre dernier, un poste beaucoup moins « fantôme » : l'une des vice-présidences du parti, aux côtés de son nouveau président Christian Jacob. A un an des élections régionales, « l’invitée surprise » de 2017 commence à sortir doucement de l’ombre Retailleau et à se faire un nom. A condition qu’elle soit réussie, la gestion régionale des conséquences économiques de la crise du Covid-19 pourrait lui donner l’occasion d’y associer un bilan.

Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.