C’est une anomalie démocratique. Demain, l’élection de la présidente du troisième organe politique le plus puissant du Grand Ouest, après le Conseil régional de Bretagne et celui des Pays de la Loire, se fera sans les électeurs. Les 98 nouveaux conseillers de Nantes Métropole (ré)éliront Johanna Rolland à la tête d’une collectivité forte d’1,3 milliard d’euros de budget et de 3220 agents. Un automatisme, étant donné le poids démographique de Nantes et celui de ses élus au sein de l’institution (48 sur 98, dont 39 soutiens pour la socialiste cette année). Une - relative - spécificité si on compare la Métropole à d’autres, comme Lille, Bordeaux et bien sûr Lyon où pour la première fois cette année, les conseillers métropolitains ont été élus au suffrage universel direct. « On a fait une campagne pour en fait deux élections, admet d’ailleurs la cheffe de file écolo, Julie Laernoës. Démocratiquement ça pose question »                

Souvent sans en avoir conscience, les rares électeurs nantais à s’être déplacés dans leur bureau de vote le 28 juin (30,96 % de participation) auront donc non seulement choisi leur maire, mais aussi la présidente de leur Métropole. Bien sûr, celle-ci aurait pu préférer laisser ce siège à un autre élu nantais. Par souci de « respiration démocratique », comme l’envisageait, par exemple, Laurence Garnier (LR) durant la campagne municipale. Voire, carrément, à un représentant d’une autre commune, comme le souhaitait Margot Medkour. « La métropole nantaise c’est l’ultra concentration des pouvoirs, sans rien laisser aux autres communes de la métropole », expliquait à Mediacités la tête de liste “Nantes en commun.e.s”, en février dernier. 

Mais la maire réélue de Nantes n’est pas sur cette ligne, « pas sérieuse », voire « aventureuse », comme la jugeait Pascal Bolo, durant la campagne. « Au fond, la question qui se pose autour du mode d’élection, c’est de savoir si l’intercommunalité doit rester un simple outil technique portant les projets des communes-membres (et de leurs maires). Ou s’il faut continuer à lui transférer de nouveaux domaines de l’action publique, au point de finir par la transformer en une collectivité à part entière ? » notait le sociologue Rémy Le Saout dans une interview publiée dans nos colonnes, il y a deux ans. A Nantes, la question reste entière, même si des enjeux très politiques devraient marquer le conseil métropolitain de demain.

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Crise sanitaire et distanciation sociale obligent, le premier conseil du mandat Rolland 2 s'est tenu à la Cité des congrès, comme les conseils communautaires / Photo : Antony Torzec

1. Quelle équipe autour de Johanna Rolland ?

« Je ne peux rien vous dire à part que Fabrice Roussel et Bertrand Affilé seront toujours à mes côtés ». En quelques mots glissés à Mediacités il y a une semaine, Johanna Rolland, résumait le (non-)changement politique en cours. Comme elle le fait depuis six ans, la maire de Nantes continuera de s'appuyer sur les maires socialistes de La Chapelle-sur-Erdre et de Saint-Herblain. Ils sont aujourd’hui respectivement premier vice-président en charge des coopérations métropolitaines, du dialogue citoyen et du tourisme et deuxième vice-président en charge des déplacements. Ce dernier domaine représente  le premier poste de dépense métropolitain (143,53 millions d’euros d’investissement en 2020) et comprend « la première décision à voter de ce mandat, comme je l’ai dis et redis, la gratuité des transports en commun le week-end et la baisse de 20 % sur les abonnements de la TAN », précise Johanna Rolland. Coût cumulé ? 15 millions d’euros par an.

À cette colonne vertébrale, s’ajoute l’éternel porteur d’eau Pascal Bolo. Bien que rétrogradé dans la hiérarchie des adjoints, ce dernier tient toujours les cordons de la bourse (finances, développement économique) à la Ville, et vient d’ajouter à ses compétences la sécurité. Il devrait hériter du même périmètre à la Métropole. « Les deux institutions sont tellement imbriquées sur le plan financier et salarial. C’est une question de cohérence et d’efficacité politique à chaque fois  » argumentait-t-il fin 2019. Avec une incertitude sur la présidence de la Semitan (TAN). Du côté de la plus grosse SEM de Nantes Métropole l'espoir est vif que Pascal Bolo la conserve au vu de l'importance des projets à venir (trois nouvelles lignes de tram, "RER nantais" poussé par les écolos) et de l'impact financier mais l'incertitude est totale. La peur du vert en somme.

Par ailleurs, Johanna Rolland a promis de booster lors de ce mandat la coopération entre Nantes Métropole et les territoires voisins. C'est d'ailleurs l'objet de l'accord signé entre Territoires44 et la candidate socialiste. C'est l'ancienne plume du président irlandais, Aziliz Gouez, par ailleurs porte-parole de Place Publique, qui pourrait empocher la vice-présidence en charge de cette coopération entre les territoires. Ce soutien à l'association "A la Bretagne" a bien l'intention également de promouvoir le rattachement de la Loire-Atlantique à la région Bretagne.

2. Quel poids pour les écolos ?

De leur côté, les écologistes récupéreront pour sûr le « paquebot » du traitement et de la valorisation des déchets. Une vice-présidence qui reviendra logiquement à l’élue EELV nantaise Mahel Coppey. « Elle est très Rolland-compatible » confirme un acteur du secteur. Le budget est d’environ 75 millions d’euros par an (5,4 % du fonctionnement de la Métropole) pour 273 agents de collecte. Un secteur toujours socialement sensible avec en ligne de mire l’extension du système Tri’Sac au troisième sac vert, malgré un bilan contrasté critiqué avant tout par… les écologistes, puis LREM et LR. Il serait également logique qu’ils obtiennent les déplacements doux, notamment la politique vélo qui doit changer de braquet après quelques déraillements. À la Ville de Nantes c’est un spécialiste du secteur, Simon Citeau, qui tient le guidon depuis une semaine. Mais il n’est pas élu à la Métropole contrairement à l’actuel titulaire du poste, le socialiste Thomas Quéro.

Quant à la cheffe de file écolo, Julie Laernoës, elle devrait hériter d’un large portefeuille comprenant notamment l’énergie, le climat, l’alimentation, le développement durable, etc. Dans son escarcelle, également, la présidence du conseil d’administration du nouveau MIN (Semminn). Un vrai pouvoir, donc, qui, bien plus qu’à la Ville de Nantes, laisse présager des frictions avec la vieille garde socialiste, à l’image d’un Bertrand Affilié parti seul sans EELV au second tour des municipales à Saint-Herblain. Transfert du CHU, Arbre aux hérons, vidéosurveillance, franchissement de la Loire, construction de parkings autour de la gare... Autant de sujets métropolitains et de points de désaccords sur lesquels les Verts ont obtenu une « liberté de vote », lors de la fusion PS-EELV à Nantes. De quoi laisser un peu de place à la politique dans des délibérations essentiellement techniques ?

Peut-être. D’autant que les Verts voient leur contingent à la Métropole gonflé par l’arrivée de petits nouveaux, tel Jean-Sébastien Guitton, qui a mis fin à 37 ans de règne du centre-droit à Orvault. Arrivé à vélo pour sa première visite au Champ de Mars (siège de la Métropole) il transporte un dossier métropolitain éminemment sensible dans sa sacoche, celui du contournement routier de sa commune à 30 millions d’euros. Un symbole de ce nouvel équilibre peut-être : les trois derniers changements de pied de Johanna Rolland – moratoire sur la 5G, non-extension de la Cité des congrès et le refus de l’implantation d’Amazon à Carquefou – s’avèrent des concessions à l’aile verte de sa majorité...

3. A gauche, un savant jeu d'équilibre politique

Après ces élections municipales si particulières, à l’échelle métropolitaine, Nantes Métropole s’ancre encore un peu plus à gauche, en faisant basculer Sainte-Luce-sur-Loire et Thouaré-sur-Loire, en plus d’Orvault donc. Mais une gauche qui se détache doucement du PS. Dans le détail, on compte huit maires PS à Nantes Métropole (neuf en 2014), auxquels s’ajoutent six divers gauche et un écologiste. « Nous sortons renforcés de ces élections avec autour de 65 élus (sur 98) environ dans la majorité. Après il est vrai que c'est une majorité plus diverse politiquement, plus citoyenne, avec de nombreux non encartés par exemple » euphémise Fabrice Roussel qui préside le groupe des élus SRRD (socialiste) qui comptera de 34 à 42 membres selon nos projections (contre 41 en 2014). « Cette progression se fait grâce aux alliances des écologistes à gauche » se permet de rappeler Julie Laernoës.

 

Dans ce jeu de savants équilibres politiques, tous les regards se tournent vers les cinq élus métropolitains de la liste Rezé citoyenne, qui a triomphé du socialiste Gérard Allard à Rezé. « Nous sommes très courtisés », s’amuse leur chef de file, Hervé Neau. Le nouveau maire (ex-PS) de la troisième commune de l’agglomération nantaise (43 000 habitants) ne veut pas d’une vice-présidence pour lui. Et martèle son idée « d’un moratoire sur les grands projets d’aménagement métropolitains ainsi qu’une modification du Plum (Plan local d’urbanisme métropolitain, NDLR) pour la partie rezéenne ».

Les conseillers de Rezé citoyenne peuvent-ils alors vraiment siéger dans le principal groupe de la majorité ? Ou, plus logiquement, au sein du groupe écologiste, rencontré à plusieurs reprises ces derniers jours, qui passerait alors à 16, voire 21 membres suivant les cas (contre 13 aujourd’hui) ? A moins que, troisième option, ils ne constituent un groupe de la « gauche citoyenne » avec les nouveaux maires d’Indre et de La Montagne, Fabien Gracia et Anthony Berthelot. Après tout, le règlement intérieur de la collectivité datant de 2014 fixe à deux le nombre de membres nécessaires pour constituer un groupe. Qui donne droit à des collaborateurs, mais aussi à un temps de parole plus important… Une perspective qui ravirait "Nantes en commun.e.s", pour qui il y a un « besoin d’un discours alternatif remettant en cause le modèle de métropolisation, de l’attractivité et de la bétonisation à outrance ».                

Même du côté du très fidèle groupe communiste – qui a soutenu sans états d’âme le projet urbain YelloPark, par exemple – on négocie sec. Son chef de file, Aymeric Seasseau, qui portera cette fois le brûlant dossier de l’Arbre aux hérons en tant qu’adjoint à la culture de Nantes, peut toujours compter sur sept membres estampillés PCF. En balance, il y a la création d’un assemblage plus large en copie-conforme de Gauche commune créé à la Ville de Nantes (10 membres), s’appuyant sur les élus de l’ex-aile gauche du PS (Génération.s, Gauche démocratique et sociale) figurant sur la liste Rolland. Mais la bienveillance de certains envers La France Insoumise grippe le processus. « C’est toujours compliqué à la Métropole », laisse simplement filtrer Aymeric Seasseau.

4. Les minorités de droite et du centre et LREM, l’union en question ?

À droite, il y a comme un air de déjà vu. Laurence Garnier (LR) et ses colistiers souhaitaient ardemment une fusion la liste LREM de Valérie Oppelt dans l’entre-deux tours nantais. Avant d’être rapidement et fermement éconduits par la députée macroniste. Cette dernière a d’ailleurs égratigné une nouvelle fois la droite nantaise lors du premier conseil municipal, le 3 juillet. « Nous siègerons et voterons dans un esprit constructif et non dans une volonté d’opposition systématique ». Ce qui n’empêche pas le groupe métropolitain de l’Union de la droite et du centre (UDC), qui comptera 26 à 29 membres selon nos calculs (contre 31 sortants), de draguer ouvertement les six conseillers métropolitains d’En Marche (trois nantais, un herblinois, un sebastiennais et un bouguenaisien). 

 

« La logique voudrait que nous formions un groupe élargi, allant de la droite jusqu’aux marcheurs en passant par le centre, argumente la nouvelle-venue Sandra Impériale (divers droite), qui vient de ravir Bouguenais à la gauche et à la surprise générale, avec soutien de la députée Modem Sarah El Hairy, nouvelle conseillère métropolitaine nantaise… Il faut aussi une Métropole renouvelée, plus souple et plus territoriale "à la bordelaise". Pourquoi rigidement réserver les vice-présidences à la majorité ? », poursuit-elle.

Tout juste retraité de la politique, Marc Reneaume, "Monsieur finances" de l’opposition à la Métropole pendant six ans, ne dit pas autre chose : « On est toujours très minoritaires en sièges, plus qu’en voix. J’espère que le groupe le plus large possible sera formé en faisant en sorte que les élus s’y sentent bien ensemble ». Question de « cohérence » au vu des proximités programmatiques (hormis sur le CHU et un peu sur l’Arbre aux hérons) et de bases électorales assez proches. Il sera d’ailleurs intéressant de noter comme les uns et les autres vont s’unir ou non sur la critique, l’approbation ou l’opposition des dossiers à voter. Avec en toile de fond un glissement de la droite vers le centre des maires de la minorité élus autour de Nantes : on n’y compte plus que quatre maires divers droite (contre 7 en 2014) et on ne trouve plus d’étiquette partisane. 

« Ce rapprochement, c’est hors de question » répond sèchement le marcheur Mounir Belhamiti, qui avait quitté la majorité socialiste pour créer le groupe métropolitain “Les Progressistes”, en janvier 2019, avec quatre autres élus. Un groupe de marcheurs qui pourra d'ailleurs être reconduit, fort de six membres. Selon nos informations, une pierre d’achoppement demeurerait : l’intégration du franc-tireur de Saint-Herblain, Matthieu Annereau, opposant de longue date au déménagement du CHU que soutiennent ses petits camarades. Qui a dit qu'à Nantes Métropole les enjeux étaient techniques et pas politiques ?