Les tractations de couloir se sont multipliées ces derniers jours en prévision du conseil métropolitain d’installation, prévu ce 9 juillet à 10 heures. Mais depuis la fin de la semaine dernière, les jeux sont faits. Fort d’environ 35 élus, le groupe SRCP (socialiste) de la métropole devait officialiser ce lundi son soutien à Damien Castelain, le président en exercice, ce qui lui procurera automatiquement une majorité absolue. « Lamentable… », souffle un observateur de la vie politique locale. Car, de l’avis quasi général, la Métropole européenne de Lille (MEL) a pâti d’un mandat chaotique - notamment en raison des ennuis judiciaires de son président - et perdu de sa superbe. Sans oublier des dossiers polémiques parmi lesquels le déménagement du siège dans l'immeuble du Biotope, une décision étrillée par la Chambre régionale des comptes. Il était donc urgent de changer de braquet. Et pourtant, rien ne semble devoir changer...                    

A nouveau « faiseuse de rois » comme en 2014, Martine Aubry a sacrifié son « ami Rudy », maire (divers-gauche) de Mons-en-Baroeul et unique autre candidat déclaré à la présidence, qui fut l’un de ses vice-présidents lors qu’elle dirigea la métropole entre 2008 et 2014. « C’est quelqu’un que j’apprécie particulièrement, il connaît bien la métropole et très très bien les affaires financières et budgétaires et, en plus, qui a bossé… », explique-t-elle à Mediacités, jeudi 3 juillet, en marge d’une conférence de presse de présentation du projet du groupe SRCP. Bref le candidat idéal. Pourquoi ne pas l’avoir choisi alors ? « Parce qu’il a dit qu’il allait présenter un projet mais qu’on s’aperçoit qu’il n’en a pas, poursuit la maire de Lille. C’est cela qui me gêne. S’il fait ça pour faire plaisir à tout le monde, alors là cela ne me va pas. »

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De gauche à droite : Patrick Geenens, Martine Aubry, Roger Vicot et Audrey Linkenheld, le 2 juillet, lors de la présentation du projet socialiste pour la MEL. Photo JT pour Mediacités.

Rudy Elegeest n’a-t-il pas théorisé que le temps n’était plus aux projets tout ficelés et qu’il se donnait 100 jours pour affiner, avec les élus et les citoyens, un projet commun pour la métropole ? « Ce n’est pas crédible, ça ne marchera pas ! », tonnent en substance Martine Aubry, Audrey Linkenheld et Roger Vicot, le trio qui compte vraiment au sein du groupe socialiste. « Rudy est dans le flou », ajoute le maire de Lomme Roger Vicot. Audrey Linkenheld, nouvelle 1ère adjointe à la maire de Lille, remue le couteau dans la plaie : « C’est dommage, car il avait le profil idéal et qu’on l’adore. »

Lâchage en règle

C’est ce qu’on appelle un lâchage en règle. Car depuis vingt ans, Rudy Elegeest est un fidèle et loyal compagnon des socialistes, même s’il n’a jamais été encarté au PS. Pour comprendre, il convient d’ajouter une lecture politique à cet arbitrage. Rudy Elegeest aurait commis une faute majeure en attaquant frontalement le président Castelain, aux côtés d’élus de droite, lors de l’Appel de Warneton. « Moi, quand j’ai des choses à dire à Damien Castelain, je lui dis en direct, poursuit Martine Aubry. Je n’ai pas besoin de mettre mes critiques sur la place publique à Warneton ou ailleurs. En plus, cela ne ressemble pas à Rudy. Je le lui ai dit. Il aurait dû rester au-dessus de la mêlée. Mais il s’est fait manipuler par Darmanin. »

Darmanin. Le gros mot est lâché. Pour Martine Aubry, le ministre de l’Action et des Comptes publics Gérald Darmanin est l’épouvantail. Celui qui, début juin, a eu le culot de lancer des « petites attaques » à l’ancienne sur le déclin présumé de Lille ou de la métropole. Tout juste si Rudy n’a pas trahi son camp. Et comme le maire de Mons-en-Baroeul semble flotter ces derniers jours avec un projet qui n’en est pas un (la partie publique se résume à 8 pages de lignes directrices) et qu’il semble même revenir, assure le camp Aubry, sur l’utilité d’une mesure redistributive – « l’attribution de compensation » – qui était son cheval de bataille, alors autant repartir avec Damien Castelain malgré tout.

Le « silence assourdissant » de la maire de Lille

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Rudy Elegeest, maire de Mons-en-Baroeul, le 27 juin dernier à Lille. Photo Sarah Alcalay.

Lorsqu’il apprend le choix de ses « amis », Rudy Elegeest accuse le choc. « Warneton, Darmanin, l’attribution de compensation à laquelle je crois plus que jamais, l’absence supposée de projet, tout cela n’est qu’artifice, analyse-t-il pour Mediacités. Le but n’est pas là. Le but, c’est d’obtenir le maximum pour Lille lors du prochain mandat de Damien Castelain (…). Je suis choqué parce que Martine Aubry choisit quelqu’un de plus à droite que moi mais aussi parce qu’elle couvre des pratiques contestables. » Plus que jamais, le maire de Mons se dit convaincu de la valeur de sa méthode : prendre le temps de débattre en début de mandat – « comme Martine Aubry l’a fait en 2008 » – pour définir ensemble les grands axes. Une méthode d’autant plus nécessaire à ses yeux que la donne a changé avec la crise sanitaire et la nécessité d’un plan de relance massif.

Pour Rudy Elegeest, la meilleure preuve de l’artifice des arguments avancés par Martine Aubry et ses proches tient au « silence assourdissant » de la maire de Lille à son égard. « Je ne l’ai plus vu depuis l’anniversaire du décès de mon ami Pierre de Saintignon, en mars. Et elle ne répond même pas à mes textos. Elle avait les moyens de garder une grande métropole à gauche. Tout cela m’attriste profondément. La logique du guichet, où chaque ville défend son intérêt, l’a à nouveau emporté. »

Un statu quo confortable

Le maintien du statu quo à la tête de la MEL est une solution de confort pour Martine Aubry. Durant le mandat 2014-2020, elle a obtenu nombre d’arbitrages favorables – « sans doute même plus que lorsqu’elle présidait la métropole entre 2008 et 2014 », estime Rudy Elegeest. Dans les prochaines années, la maire de Lille a encore bien besoin de la puissance financière de la MEL pour mener à bien ses grands projets structurants : la rénovation urbaine, les nouvelles lignes de tramway, Saint-Sauveur, Fives-Cail… Un vieux connaisseur de la vie politique locale renchérit : « Pierre Mauroy se servait du conseil régional, dirigé par son ami Noël Josèphe, comme d’un tiroir-caisse ; Martine Aubry fait de même avec la MEL. »

Avec Damien Castelain, la négociation sera facile pour Martine Aubry. « Il a tellement envie de se maintenir à la présidence qu’il serait prêt à signer en blanc n’importe quoi », persiffle le collaborateur d’un maire de la métropole. La maire de Lille a rencontré Damien Castelain vendredi 3 juillet. Parmi les points non-négociables abordés : le départ du directeur général des services, Bruno Cassette, qui focalise de très nombreux griefs de la part des élus – et non des moindres – mais aussi des agents. Autre élément central de la négociation : l’adoption par Damien Castelain d’un mode de gouvernement « plus collectif, partagé et adapté à une vision métropolitaine », qui serait inspiré du fameux « G10 », ce groupe de dix vice-présidents que Martine Aubry réunissait toutes les trois semaines lorsqu’elle présidait la métropole.

La perspective du « 4e tour »

C’est donc un président sous étroite surveillance que Martine Aubry s’apprête à soutenir. Mais au fait, n’est-il pas trop affaibli juridiquement pour rempiler ? Et que pense la maire de Lille, signataire de la charte de l’association de lutte contre la corruption Anticor (cf document ci-après) des mises en examen du président Castelain alors qu'elle s'engage à « suspendre de ses fonctions électives tout élu mis en examen pour des atteintes à la probité » ?

Courrier de MAubry à Anticor

« Vous ne m’emmènerez pas sur ce terrain-là, répond-elle sèchement à Mediacités. Si l’un de mes élus à Lille est impliqué dans une affaire, je le démets immédiatement. Quant à Damien Castelain, il sait très exactement ce que j’en pense (…) Ce que je peux vous dire, c’est qu’il a été possible de travailler avec lui et que je ne regrette pas de l’avoir choisi comme président en 2014. »

La perspective du « 4e tour » – c’est-à-dire le tour judiciaire – prend donc tournure. Avec un président reconduit le 9 juillet… jusqu’à sa convocation inévitable au tribunal correctionnel et son éventuel empêchement. Deux élus de son groupe Métropole Passions Communes (MPC) convoitent déjà la succession : le maire de La Madeleine, Sébastien Leprêtre ; et l’ancien vice-président (UDI) de l’Assemblée nationale et nouvellement réélu maire de Hem, Francis Vercamer. Qu’en pense Martine Aubry ? « Leprêtre ne sera jamais élu président. C’est l’un des élus le plus à droite de la métropole et il est haï par énormément de maires du groupe MPC. » Alors, Francis Vercamer ? « Eh bien, c’est pas mal Vercamer… », ose la maire de Lille. Avant d’enchaîner : « Mais on n’en est pas là. » Pour le moment, il convient évidemment de parler « projet ».                    

Vous avez dit arithmétique ?

Pour obtenir une majorité le 9 juillet, le futur président doit obtenir au moins 95 voix sur les 188 conseillers métropolitains. Le nombre de conseillers dépend de la taille des communes (Lille en compte 33, Tourcoing 14, Roubaix 13, etc.) mais les plus petites disposent toutes forcément d’un représentant, ce qui leur offre une meilleure représentativité. Ainsi, les 426 328 habitants de Lille, Tourcoing et Roubaix ont le même nombre de conseillers (60) à la MEL que les 162 888 habitants des 60 plus petites communes. Soit une représentation 2,6 fois supérieure pour ces derniers (1 élu pour 2 714 habitants contre 1 élu pour 7 105 habitants des villes de Lille-Roubaix-Tourcoing).

A la MEL, il est possible de former un groupe politique (et donc d’obtenir des moyens financiers, matériels et humaines) à partir de seulement 4 élus. Dans l’assemblée précédente, 8 groupes coexistaient. Tous appartenaient à la majorité. L’un d’eux n’était composé que d’élus de Villeneuve d’Ascq, ce qui va totalement à l’encontre d’un « esprit métropolitain ». Les derniers comptages avant l’élection du nouveau président, le 9 juillet prochain, donnent 70 à 75 élus pour le groupe MPC (Damien Castelain), 35 pour le groupe SRCP (Martine Aubry), 37 pour le groupe MCU – Métropole Avenir (Gérald Darmanin). Les écologistes (Stéphane Baly) devraient réunir 9 ou 10 élus, le groupe Villeneuve d’Ascq (Gérard Caudron) 6, l’ex-Gidec (Bernard Gérard) 16, le groupe APM (Rudy Elegeest) 7, et le groupe communiste 4.