Pas de doute, l’image en impose. Blotti entre les falaises creusées du sillon de Bretagne, l’Arbre aux hérons trône dans un nid de verdure pour devenir « un jardin urbain unique au monde ». Cette image de synthèse projetée vendredi aux quatre coins de la salle d’exposition de Nantes Métropole au cours de la conférence de presse de présentation du projet donne à rêver la « future Tour Eiffel de Nantes » comme aime à le répéter le président de la CCI, Yann Trichard.

Les teints sépia de la photo 3D, les proportions non respectées, l’environnement urbain redessiné, l’omniprésence du végétal… l’image est splendide, forcément sublime, mais n’est pas réelle. Ce qu’il faut, c’est faire rêver. Les citoyens, bien sûr mais en premier lieu les futurs financeurs. Et pour leur donner envie, rien de tel que des « personnalités » du monde économique pour apporter leur soutien.

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L'Arbre aux hérons, tel que dessiné par François Delarozière et présentée par Johanna Rolland, en juillet 2021. / Image : Compagnie La Machine

Devant la presse se présentent tour à tour le président du fonds de dotation, Bruno Hug de Larauze, également président d’IDEA Groupe et président de la CCI des Pays-de-la-Loire ; Yann Trichard, déjà cité ; Lionel Fournier, président de Dirigeants Responsables de l’Ouest et même, en guest-star nettement plus rock n’roll que ces patrons en costard, Ben Barbaud, le patron du Hellfest. Personne ne dit combien il va offrir en don défiscalisé pour l’Arbre aux hérons mais tous louent le « projet novateur, ambitieux et fédérateur ».

Comme le reste de la communication, le dossier de presse « présentation des études » d’une quarantaine de pages fait lui aussi la part belle aux images léchées concoctées par la compagnie La Machine. Les détails pleuvent sur la fabrication des éléments de l’ « œuvre » mais seules quelques pages évoquent – très brièvement - les études techniques et économiques réalisées sur les derniers mois. Vingt ans après les premières esquisses de l’Arbre aux hérons par François Delarozière et la Compagnie La Machine, des questions restent donc en suspens. Pour passer « du rêve » à la réalité, Mediacités les a listé… Et elles ne manquent pas.

Bidule_carre_512pxA quoi correspondent les 52,4 millions d’euros  annoncés ? Et seront-ils suffisants ?

35 millions d’euros. C’est la première estimation qui avait été avancée par les concepteurs, il y a une dizaine d’année. Depuis, selon Pierre Orefice et François Delarozière, les deux patrons, créateurs et chevilles ouvrières des Machines de l’île, les coûts de production ont augmenté, des études complémentaires ont été effectuées et le projet s’est enrichi d’une ménagerie mécanique dans l’Arbre. D’où ce surcout de 17 millions d’euros. Soit, tout de même 48,5 % d’augmentation.

Mais à quoi correspondent les 52,4 millions annoncés ? Présenté dans le dossier de presse annexe, un tableau donne quelques indications. Ce budget, plus que réduit, ne recense que trois postes : la fabrication des éléments de l’Arbre, les études et les provisions pour dépassement. Un peu court pour un budget d’investissement… Un peu court pour comprendre l’ampleur du dérapage. Un peu court pour évaluer à sa juste valeur un tel investissement .        

Budget invest
Extrait du dossier de presse de l'Arbre aux hérons présenté par Nantes Métropole.

Les questions qui demeurent :

  • Le budget prévisionnel d’investissement réalisé par la compagnie La Machine a-t-il été contrôlé et validé par un organisme indépendant ?
  • Des aménagements (routiers, parkings, transports publics…) seront nécessaires avant l’ouverture de l’Arbre aux hérons. Ont-ils été programmés et pour quel coût ?
  • Johanna Rolland a fait le choix d’acheter l’Arbre aux hérons à la compagnie la Machine par la signature d’un marché d’achat d’œuvre d’art. Cette procédure devra être adoptée en conseil métropolitain. Il n’y aura donc pas d’appel d’offre pour la fabrication de l’Arbre aux hérons. Quel sera le contenu de ce marché et les incidences pour la collectivité ?
  • Le marché d’achat d’œuvre d’art signé entre Nantes Métropole et la compagnie La Machine assurera-t-il le respect inconditionnel des 52,4 millions d'euros annoncés ?

Bidule_carre_512pxQuel budget de fonctionnement pour l’exploitation de l’Arbre aux hérons ?

C’est la grande inconnue depuis le départ et l’on n’est guère plus avancé après la dernière conférence de presse. Pour le moment, personne n’a encore osé avancer le moindre chiffre sur ce que coûtera l’attraction une fois construite, année après année. Interrogés pendant la conférence de presse, les deux concepteurs n’ont apporté qu’une réponse : « L’exploitation de l’Arbre aux hérons, comme l’Éléphant ou le Carrousel des mondes marins, s’autofinancera à hauteur de 80 à 85 % ». Entendez par là, prévoyez un complément de 15 à 20 % que la collectivité devra supporter. 15 à 20 % de combien, impossible de le savoir. Dans un rapport de décembre 2017 consacré au Voyage à Nantes, la Chambre régionale des comptes estimait que la collectivité devait, bon an, mal an, combler un écart de quatre millions d’euros entre les recettes et les frais pour les activités de La Machine.

Un autre poste risque notamment de gonfler la note : la maintenance et la rénovation. Comme Mediacités l’a documenté au fil de plusieurs enquêtes, l’entretien des machines coûte cher. Cet Arbre de fer, de bois et d’éléments naturels sans protection (contrairement au Carrousel des mondes marins qui possède un toit) nécessitera un entretien complexe et régulier. A titre de comparaison, la subvention votée fin juin par la Métropole pour l’entretien décennal du Carrousel des mondes marins s’élève à 950 000 euros. Pour rappel, le grand manège de l’île de Nantes a couté 10 millions d’euros à l’origine. Cinq fois moins que l’Arbre aux hérons. Faut-il prévoir un budget rénovation décennal pour l’Arbre aux hérons de 5 millions d'euros ?

Les questions qui demeurent :

  • Quand sera présenté le budget de fonctionnement détaillé ?
  • Pour permettre une évolution positive constante de la fréquentation, les « nouveautés » sont nécessaires. Quels sont les projets en ce sens ?
  • Quelle est la hauteur du budget annuel maintenance et rénovation ?

Bidule_carre_512pxLes financeurs publics et privés seront-ils au rendez-vous ?

Nantes Métropole pour un tiers, d’autres acteurs publics (État, Région des Pays de la Loire et Département de la Loire-Atlantique...) pour un deuxième tiers et des fonds privés pour le troisième. Si la facture de l’Arbre aux héron s’est soudainement enchéri de 17 millions d’euros, la répartition de son financement est en revanche restée la même et répond toujours à « la règle des trois tiers » définie dès le lancement du projet. Reste désormais à trouver cet argent.

Côté Nantes Métropole, son déblocage dépendra du vote des élus, prévu à la fin de cette année. Pour ce qui est des autres acteurs publics, la Région et le Département ont annoncé mettre respectivement 4 et 6 millions d’euros dans la corbeille. L’État contribuera aussi au financement du projet pour un montant de 1,7 million d'euros dès 2021, puis « participera à son financement sur la période 2022-2026 » a annoncé le premier ministre Jean Castex en février dernier. Il reste donc 6 millions d’euros à trouver dans les caisses publiques (Etat, Europe…).

Quant aux mécènes privés, 6 millions sur les 17,5 attendus ont été collectés à cette date. Objectif annoncé par le président du fonds de dotation : trouver 2 millions d’euros par an. Mais c’est sans compter les frais de fonctionnement du fonds de dotation qui s’élèvent entre 250 000 et 300 000 euros par an.

Interrogée par Mediacités, Karine Daniel, ex députée PS et aujourd’hui directrice du fonds explique que « cette confirmation du projet va donner une assise importante pour trouver de nouvelles entreprises partenaires, notamment à l’échelle nationale et internationale ».

Les questions qui demeurent :

  • Nantes Métropole attendra-t-elle d’avoir les garanties financières suffisantes de la part des acteurs publics et privés pour lancer la construction ?
  • Quelle stratégie pour toucher les entreprises nationales et internationales ?

 

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Le dessin du projet d'Arbre aux hérons. / Image : Compagnie La Machine

Bidule_carre_512pxTous les tests techniques ont-ils été réalisés ?

Un modèle réduit de l’Arbre aux hérons a subi des tests dans différents bureaux d’études « parmi les meilleures références européennes et mondiales », peut-on lire dans le dossier de presse. Un dossier technique de 3 000 pages rassemble les données collectées mais ce document reste confidentiel pour le moment. Cependant, d’après nos informations, de nombreuses questions de sécurité, hors incendie, ont seulement été définies. Mais pas encore résolues, comme par exemple celle de l’exposition à la foudre. Le vieillissement des matériaux reste également à évaluer, ce qui pourrait influer sur le coût de la maintenance et de la rénovation.

Les questions qui demeurent :

  • Nantes Métropole attendra-t-elle les conclusions de toutes les études pour lancer la construction ?
  • Selon les concepteurs, l’arbre en lui-même pourra résister à des vents de 200 kilomètres heure et les hérons à des vents de 95 kilomètres heure. Selon Météo France, sur les 30 dernières années, le vent a soufflé en moyenne chaque année 1,3 jours à plus de 100 kilomètres heure. Et le dérèglement climatique n’arrangera rien. Quel dispositif et quel coût pour éviter aux hérons de prendre réellement leur envol une fois par an ?
  • Quel est l’impact environnemental du projet ?

Bidule_carre_512pxLe projet sera-t-il voté par les élus de Nantes Métropole à la fin de cette année comme prévu ?

Lors du dernier conseil métropolitain, Johanna Rolland a promis une « méthode » et de la « transparence ». La maire de Nantes et présidente de la Métropole a annoncé la constitution en septembre prochain d’un « groupe politique transpartisan » chargé d’examiner ce projet avant le vote du dossier à la fin de cette année.

Interrogée par Mediacités, Johanna Rolland s’est dit prête à prendre le temps de la concertation. « Si on met en place ce groupe transpartisan c’est bien pour que tous les sujets puissent être étudiés. Par exemple, la question du bilan carbone du projet fait partie des choses que nous avons évoquées. ».

Dans un communiqué envoyé pendant la conférence de presse de vendredi, les élus écologistes de Nantes ont rappelé leur opposition au projet pendant que l’opposition de droite évoquait un « arbre à millions ».

Les questions qui demeurent

  • Johanna Rolland attendra-t-elle que tous les sujets soient épuisés au sein de ce « groupe politique transpartisan » pour mettre le dossier à l’ordre du jour d’un conseil communautaire, quitte à retarder une nouvelle fois la construction de l’« œuvre » ?C’est bien le conseil métropolitain et non le conseil municipal de Nantes qui aura à se prononcer sur la construction ou non de l’Arbre aux hérons. A la Métropole, les groupes politiques sont plus nombreux et des fractures pourraient s’opérer à l’intérieur de chaque groupe politique, notamment entre les élus nantais et les élus des autres communes. Ainsi, à droite, les conseillers communautaires hors Nantes sont moins hostiles au projet que leurs homologues nantais. Ces fractures au sein des groupes pourraient-elles mettre à mal la majorité qui semble se dégager en faveur du projet ?
  • Des riverains rassemblés autour du collectif « la commune de Chantenay » s’opposent au projet. Ils dénoncent le manque de transparence et brandissent le risque d’augmentation des prix de l’immobilier dans le secteur.
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Diplômé du CFPJ (après une Licence de Communication), j'ai débuté ma carrière dans le groupe Europe 1 (Europe 2, Europe 1), avant d'occuper un poste de journaliste au sein de la rédaction de Radio Fidélité à Nantes. Après une année passée à la rédaction française de Radio Vatican à Rome, j'ai fait un retour à Radio Fidélité en tant que rédacteur en chef jusqu'en avril 2017. J'ai réalisé quelques piges également pour Télénantes, France 3, France Bleu et La Croix. Depuis septembre 2017, je collabore avec Médiacités Nantes et les radios RCF des Pays de la Loire (RCF Anjou, Vendée et Sarthe).