350 millions de tonnes de sable, de gravier et de gravillons par an ! Voilà ce que consomme chaque année la France pour construire des bâtiments, des routes, produire du verre ou de la peinture, des engrais ou des cosmétiques... Deuxième ressource naturelle la plus exploitée au monde en volume (après l'eau et devant le pétrole), d'après l'ONU, les granulats sont omniprésents dans notre quotidien. Sans que nous le remarquions toujours. Afin de faire face à nos besoins permanents, les carrières jalonnent donc l'ensemble du territoire français. Pourtant, elles sont inégalement réparties à travers le pays. Quasiment 10 % de la production nationale de granulats est extraite de l'une des 171 carrières que compte la région Pays de La Loire. Soit l’équivalent de 32,9 millions de tonnes en 2018.

Les deux départements littoraux, la Loire-Atlantique et la Vendée, figurent parmi les 10 principaux producteurs, extrayant respectivement 3 % et 2,5 % de la production française de granulats. Le graphique ci-dessous permet d’observer une diminution de cette production depuis une dizaine d’années. Suivant la tendance nationale, la région des Pays de la Loire revient en 2018 à son niveau du début des années 1990. En dépit de ce ralentissement, on continue d'extraire du sol de Loire-Atlantique deux fois plus de sable et gravier que dans la moyenne des départements français. Après avoir occupé la tête du classement de 2006 à 2010, puis en 2015 et 2016, le département est redescendu à la troisième place en 2018, derrière le Bas-Rhin et les Bouches-du-Rhône.

Un besoin annuel de 36 millions de tonnes de granulats en Pays de la Loire

Selon la Dreal (Direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement) des Pays de la Loire, les granulats parcourent en moyenne 20 kilomètres entre leur lieu d’extraction et de consommation. A Saint-Colomban, au sud de Nantes, où sont installées deux de ces carrières exploitées par Lafarge et GSM, 70 % à 75 % des matériaux extraits sont utilisés pour fabriquer du béton. Et 90 % sont vendus dans un rayon de 50 kilomètres autour des exploitations. Pas de doute, la grande majorité des granulats servent donc à répondre à la demande de la région, hyper consommatrice.

Pour ses besoins en logements, équipements ou infrastructures de transport, la région aurait besoin de 36 millions de tonnes de granulats par an, soit un peu plus que ce qu'elle produit, indique la Dreal. Par comparaison, les besoins de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (Paca) sont évalués à un peu plus de 28 millions de tonnes. Cette réalité s’explique en partie par le solde naturel positif des Pays de la Loire, de plus en plus attractifs. Logements, voiries, routes, crèches… : la métropole de Nantes et le littoral doivent modeler leurs territoires et s’organiser pour accueillir, en moyenne, 20 000 nouveaux habitants par an.

Vu du ciel, l'impact des carrières sur le paysage

À Saint-Colomban, les manifestations contre leur extension font désormais partie des habitudes. Alors que la population de la commune doit se prononcer sur un projet d'extension des deux sablières sur 70 nouveaux hectares (elles en occupent déjà plus de 100), le débat porte sur la transformation du territoire. Car pour extraire leurs précieux matériaux, les carrières redessinent littéralement les paysages. Au point qu'en Loire-Atlantique, principale concernée, certains craignent à terme de ne plus reconnaître le visage du département.

« La commune de Saint-Colomban se retrouve cernée par deux sablières gérées par les géants GSM et Lafarge », note Sylvain Jallot, codirigeant de l’association de protection des espaces agricoles et naturels "La Tête dans le sable". La sablière GSM produit 400 000 tonnes de sables et de matériaux recomposés par an. Depuis 2004, la surface d’exploitation de la sablière a explosé, atteignant désormais plus de 60 hectares.

La seconde sablière, exploitée par le groupe LafargeHolcim, couvre de son côté une cinquantaine d’hectares. 300 000 tonnes de sable et de granulats en sont extrait en moyenne chaque année pour couvrir les besoins de la construction ou celle des maraîchers industriels qui utilisent annuellement 500 000 tonnes de sable pour favoriser la pousse des légumes et faciliter leur ramassage mécanique.

Malgré leur ampleur, les deux entreprises ne comptent pas s’arrêter aux transformations visibles sur les deux images ci-dessus. En 2022, elles espèrent respectivement obtenir des autorisations d’extension de 30 et 40 hectares supplémentaires. Pour ce faire, les carriers doivent obtenir que soient modifiés le Plan local d'urbanisme (PLU) de la commune ainsi que le Schéma de cohérence territoriale (SCOT), en démontrant l’intérêt public majeur de leur projet (lire notre enquête sur leur lobbying local). Mais qu’est-ce que l’intérêt public majeur ?

Les besoins de l'industrie du BTP

C’est sur ce point que les associations écologistes locales et les carriers divergent. Faut-il plutôt défendre les intérêts économiques d’un projet ou le droit de vivre dans un environnement sain ? Le 9 janvier prochain, une consultation publique doit permettre aux citoyens de trancher cette question. Une avancée démocratique sur laquelle plane la menace du lobbying mené par les deux géants depuis plusieurs années, comme le démontre l'enquête publiée par Mediacités cette semaine.

« On oublie que le sable est la deuxième ressource la plus consommée au monde après l’eau », regrette Sylvain Jallot qui déplore le fait que la consommation de sable ne soit pas anticipée sur le long terme, alors même qu’il s’agit d’un matériau non-renouvelable. Il faut en moyenne 200 tonnes de sable pour construire une maison de taille moyenne, 3 000 pour un hôpital, 30 000 pour un kilomètre d'autoroute... Sur les 502 millions de tonnes de minéraux extraits en France en 2018, 70 % proviennent des carrières de granulats. Cet engouement pour le sable et les graviers peut s’expliquer si l’on regarde de plus près la composition du béton, dont les trois quarts sont composé de sable et de granulats.

En outre, les chantiers routiers et ferroviaires ainsi que la construction de voiries et de réseaux divers (assainissement, etc.) absorbent plus de 60 % de la production française de granulats. Le reste est consacré au secteur du bâtiment.

Quelles sablières pour demain ?

Les carriers sont toutefois forcés de réfléchir sur le long terme. Depuis 1993, les conditions de réaménagement des carrières sont définies au préalable par une autorisation d’exploitation. L’objectif est d’anticiper la valorisation des sites en les destinant à un nouvel usage : loisirs, agriculture, espaces naturels, etc.

L’Union Nationale des Industries de Carrières et Matériaux de Construction (Unicem) s’est préoccupée dès les années 1970 des possibilités de réaménagement des carrières en fin de vie. Celles-ci sont devenues les arguments de communication des entreprises exploitantes. Pourtant, l’Unicem ne rend pas publics les projets de réaménagements envisagés dans l’ensemble des carrières en activité.

L’analyse inédite des données du service géologique national livre un aperçu de ce que deviendront ces carrières. Ainsi, en France, 23 % des carrières en activité seront transformées en plans d’eau et en zones humides. Un chiffre qui atteint plus de 54 % dans les Pays de la Loire.

Pour les exploitants, la carrière n’est qu’une zone de destruction temporaire, avant la configuration d’un nouveau paysage. L’écosystème des carrières, atypique et humide, crée une rupture avec le paysage et contribue, selon certains spécialistes, au développement de la biodiversité lors de la recolonisation par des espèces animales et végétales pionnières. Ces arguments ne convainquent pas les opposants à l’expansion des carrières, qui redoutent, outre la destruction des paysages, un assèchement des sols, des pollutions, la dégradation de la biodiversité, ainsi qu’une concurrence déloyale des carriers sur le foncier agricole.


Retrouvez tous les épisodes de la série que Mediacités consacre
à la crise du logement à Nantes et dans sa métropole

Cette enquête fait partie d’une série consacrée au logement à Nantes et aux tensions qui règnent sur les marchés de la construction et de l’immobilier dans l’agglomération. Idées reçues sur le marché de l’immobilier, parcours du combattant des locataire, poids des promoteurs… Au fil des semaines, plusieurs enquêtes vous emmèneront dans les coulisses de la crise du logement.