"Le premier tour des municipales n'a pas eu lieu », titrait une tribune publiée dans Libération du 18 mars dernier. Leurs auteurs, trois enseignants-chercheurs de l’université de Lille et d'Artois , s’élèvent avec force contre la décision prise par le gouvernement d'organiser, malgré l'épidémie de Covid-19, le scrutin puis d'en valider les résultats. « Dans un contexte marqué par la crainte de contamination d’une part importante du corps électoral, où l’abstention a été massive (près de 20 points de plus qu’en 2014), la reconnaissance des résultats du premier tour des élections municipales relève d’une forfaiture démocratique, qui en entache de manière indéniable la légitimité », assènent-ils. Avant de pointer clairement les responsabilités : « La pression des élus, des intérêts corporatistes de leurs associations et des partis les plus municipalisés (Les Républicains au premier chef), anticipant dans ce contexte troublé une "surprime" aux sortants, a été méthodique et cynique ».                                 

Pour ces chercheurs, le scrutin du 15 mars 2020 a donc été sciemment faussé. Une accusation grave que Mediacités a décidé de vérifier. Nous avons passé au crible les résultats du premier tour de 2014 et de 2020 dans les 1 122 villes françaises de plus de 9 000 habitants. Un travail titanesque. Nous avons pris soin de ne prendre en compte que les communes dont les résultats sont comparables, ce qui exclut une vingtaine de communes nouvelles. Le verdict confirme une « sur-prime » aux sortants en 2020. Il y a eu 542 maires sortants élus en 2020 (48 % du total) ; il n'y en avait "que" 474 en 2014 (42 % du total). Mais l'augmentation est très variable d'un département à l'autre. Et il reste à en comprendre la raison.

55% de maires élus dès le premier tour

Notre analyse montre qu'il y a eu 613 maires élus dès le 1er tour en mars dernier dans les villes de plus de 9 000 habitants contre 553 six ans plus tôt. Soit près de 55 % des candidats. Il y a eu aussi beaucoup moins de changements de camp politique : 45 villes avaient basculé dès le premier tour en 2014, le plus souvent de gauche à droite. Il n’y en a eu que 15 cette année, équitablement réparties entre gauche et droite.

En 2020, le score moyen de la liste arrivée en tête est aussi plus élevé qu’en 2014 (51,4 % contre 50 %), alors que l’offre politique s’est enrichie avec l’arrivée des listes de LREM, ce qui aurait dû favoriser un « émiettement » des votes. Enfin, le nombre de maires élus très largement dès le premier tour a explosé. En 2014, seuls 256 des 553 maires élus dès le premier tour avaient dépassé 60 % des suffrages exprimés. Six ans plus tard, ils sont 342 sur 613. La part de maires élus très confortablement dès le premier tour est donc passée de 46 à 56 %. Un saut non négligeable.

Au delà de ce constat, comment s'expliquent ces réélections plus nombreuses et plus aisées des maires sortants ? Il faut sans doute chercher une partie de l'explication dans la crise que traverse le pays. Quand la mer est déchaînée, on préfère avoir un capitaine expérimenté à la barre, et les maires sortants en ont profité à plein. Mais ce n’est pas la seule explication. D'autres raisons potentielles sont totalement décorrélées des conditions particulières dans lesquelles le scrutin du 15 mars dernier a été organisé.

« Les élections municipales de 2014 ont donné lieu à un renouvellement très important, lié à la forte nationalisation du scrutin, reconnaît le politologue Rémi Lefebvre, co-auteur de la tribune de Libération. Ce scrutin de 2014 a donc permis, en quelque sorte, de « purger » la vie politique locale d’élus sortants en fin de course pour les remplacer par une nouvelle génération d’élus. Il y a donc eu d’autant plus de prime aux sortants en 2020 que ces derniers n’étaient pas handicapés par l’usure du pouvoir. »

Des campagnes municipales atones

Une autre piste d’analyse du phénomène tient à la forme des campagnes électorales menées à travers l’Hexagone. « Les campagnes ont été partout très atones, elles manquaient vraiment d’enjeux, poursuit Rémi Lefebvre. Dans ces conditions, il était très difficile de se démarquer et de mener une campagne de challenger. » De plus, comme le souligne Martial Foucault dans l’entretien qu’il nous a accordé, « très peu de maires sortants se présentaient avec l’étiquette LREM », ôtant à ces élections municipales les aspects de votes-sanctions qu’elles revêtent très souvent.

Privés d’ennemis clairement identifiés comme des suppôts du pouvoir en place, les candidats du vieux monde, LR et PS en tête, ont donc pu s’appuyer sur leurs réseaux locaux pour tirer au mieux leur épingle du jeu. La peur liée au coronavirus n'a pu que les servir un peu plus. Mais elle n'explique donc pas tout, loin de là.

Municipales : les maires « sortants » qui s'en sortent le mieux

Voici quelques exemples de progressions de voix remarquables pour les maires sortants entre 2014 et 2020 dans les 4 départements où Mediacités est présent.

Autour de Toulouse :

+ 43 points de hausse pour Marc Péré (DVG) à L’Union, de 31,8% à 75,3% - 5 listes en 2014 / 2 listes en 2020

+ 27 points de hausse pour Jean-Yves Duclos (DVG) à Saint-Gaudens, de 43,7% à 70,5% - 5 listes en 2014 / 2 listes en 2020

+ 18 points de hausse pour André Mandement (PS) à Muret, de 42,1% à 60,1% - 6 listes en 2014 / 6 listes en 2020

+ 15 points de hausse pour René Azema (PS) à Auterive, de 41,4% (cumul des 2 listes de gauche en 2014) à 56,7% - 4 listes en 2014 / 4 listes en 2020

+ 13 points de hausse pour Vincent Terrail-Novès (DVD, ex-LR) à Balma, de 52,2% à 65,4% - 2 listes en 2014 / 4 listes en 2020

+ 13 points de hausse pour Joseph Carles (DVG, ex-PRG) à Blagnac par rapport au score de Bernard Keller (PRG), de 38% à 50,8% - 4 listes en 2014 / 4 listes en 2020

Les très bons résultats de Marc Péré et Jean-Yves Duclos, qui affichent les plus fortes progressions de leur liste entre 2014 et 2020, doivent être relativisés dans la mesure où ils n'affrontaient qu'une seule liste cette année contre quatre en 2014. Les autres élus mentionnés avaient en face d’eux le même nombre d’adversaires, voire davantage qu’en 2014 pour Vincent Terrail-Novès à Balma. Ce dernier est le seul élu de droite d’une ville de Haute-Garonne de plus de 9 000 habitants à repasser dès le premier tour, avec Grégoire Carneiro à Castelginest. Mais ce dernier, réélu à plus de 67%, perd deux points par rapport à son score de 2014. A l’issue du 1er tour, c’est bien la gauche qui reprend des couleurs dans le département, avec 8 élus dès le 15 mars.

Autour de Nantes

+ 25 points de hausse pour Jean-Michel Brard (DVD) à Pornic, de 44,5% à 69,6% - 3 listes en 2014 / 2 listes en 2020

+ 22 points de hausse pour Jean-Claude Pelleteur (DVD) à Pornichet, de 35,9% à 58,1% - 4 listes en 2014 / 4 listes en 2020

+ 20 points de hausse pour Véronique Dubettier-Grenier (DVD) à Carquefou, de 34,5% à 54,3% - 3 listes en 2014 / 4 listes en 2020

+ 16 points de hausse pour Alain Vey (DVD) à Basse-Goulaine, de 62,4% à 78,2% - 2 listes en 2014 / 2 listes en 2020

+ 10 points de hausse pour Fabrice Roussel (PS) à La Chapelle-sur-Erdre, de 45,8% à 55,7% - 3 listes en 2014 / 2 listes en 2020

En Loire-Atlantique, les maires sortants sont loin d’avoir tous bénéficié d’une « sur-prime » et les élus du 1er tour sont même ici moins nombreux qu’en 2014 (12 élus le 15 mars contre 13 il y a six ans). Quatre élus de droite et un élu de gauche réalisent tout de même de belles performances en améliorant sensiblement leurs scores antérieurs. A Pornic et La Chapelle-sur-Erdre, la présence de seulement deux listes cette année et non plus 3 comme en 2014 amoindrit un peu le bon score des deux maires sortants.

Autour de Lille

+ 30 points de hausse pour Mickaël Hiraux (LR) à Fourmies, de 36,8% à 67,1% - 4 listes en 2014 / 4 listes en 2020

+ 28 points de hausse pour Benjamin Saint-Huile (PS) à Jeumont, de 50,2% à 78,5% - 3 listes en 2014 / 2 listes en 2020

+ 22 points de hausse pour Bernard Baudoux (PCF) à Aulnoye-Aymeries, de 47,4% à 69,5% - 4 listes en 2014 / 3 listes en 2020

+ 22 points de hausse pour Gérald Darmanin (DVD soutien LREM) à Tourcoing, de 39,2% à 60,9% - 5 listes en 2014 / 8 listes en 2020

+ 19 points de hausse pour Philippe Parsy (PS) à Annoeullin, de 58,7% à 77,7% - 3 listes en 2014 / 2 listes en 2020

+ 16 points de hausse pour Bertrand Ringot (PS) à Gravelines, de 64,4% à 80% - 3 listes en 2014 / 2 listes en 2020

Dans les 61 villes de plus de 9 000 habitants que compte le département du Nord, 36 maires ont été élus ou réélus le 15 mars dernier. Le 1er tour a tourné au plébiscite dans de nombreuses communes puisque l’édile sortant (ou le nouveau maire) a réuni plus de 60% des suffrages dans 25 d’entre elles. 14 élus ont même dépassé les 70% des voix… Dans l’immense majorité des cas (32 sur 36), ce sont des maires sortants, de gauche comme de droite, qui ont été réélus aisément. La seule bascule observée dans le département a concerné Faches-Thumesnil et elle a profité au candidat de l’union de la gauche, l’Insoumis Patrick Proisy.

Autour de Lyon

+ 37 points de hausse pour Alexandre Vincendet (LR) à Rillieux-la-Pape, de 28,9% à 65,8% - 6 listes en 2014 / 3 listes en 2020

+ 32 points de hausse pour Gilles Gascon (LR) à Saint-Priest, de 32,8% à 64,4% - 5 listes en 2014 / 5 listes en 2020

+ 22 points de hausse pour Véronique Sarselli (LR) à Sainte-Foy-lès-Lyon, de 31,4% à 53,8% - 6 listes en 2014 / 4 listes en 2020

+ 22 points de hausse pour Laurence Fautra (LR) à Décines-Charpieu, de 30,8% à 52,8% - 3 listes en 2014 / 4 listes en 2020

+ 21 points de hausse pour Bruno Peylachon (LR) à Tarare, de 50,8% à 71,8% - 4 listes en 2014 / 2 listes en 2020

+ 11 points de hausse pour Jérôme Moroge (LR) à Pierre-Bénite, de 52,8% à 63,5% - 3 listes en 2014 / 4 listes en 2020

Dans 14 des 30 villes de plus de 9 000 habitants de l’ex-département du Rhône, le premier tour a été décisif. En mars 2014, cela n'avait été le cas que dans 8 communes. 13 des 14 élus du 1er tour étaient maires sortants. La droite peut en revendiquer 12 sur les 14 – seuls Murielle Laurent (PS), réélue à Feyzin, et Alain Viollet (divers gauche) à Corbas, font exception. Dans plusieurs communes de la périphérie lyonnaise, les maires réélus (LR pour la plupart) affichent des progressions spectaculaires. Seul bémol : l’offre était parfois moins complète en 2020 qu’en 2014, comme à Saint-Priest où le RN ne présentait pas de liste. Alexandre Vincendet, patron de la fédération LR du Rhône, réélu maire de Rillieux-la-Pape, peut donc être satisfait du bilan de ses troupes.