Avec un taux supérieur à 66 %, les Français ont pulvérisé les records d'abstention à l'occasion du premier tour des élections régionales et départementales. Et encore ! Il faudrait ajouter à ce score un pourcentage important de votes d'électeurs désenchantés, qui accomplissent leur devoir électoral sans aucun enthousiasme. Jusqu’où accepter ce naufrage démocratique qui, ne l'oublions pas, induit des biais colossaux dans la mesure où l'abstention est plus le fait des jeunes et des populations populaires ? Comment l'expliquer et - surtout - comment reconduire les citoyens sur le chemin des urnes ?

Dans le prolongement de nos multiples enquêtes, de notre Manifeste pour engager une transition démocratique ou encore du Livre Blanc pour une démocratie locale renouvelée, co-rédigée avec l'Observatoire de l'éthique publique, Mediacités passe en revue quelques pistes d'action en réponse aux objections les plus couramment avancées par les abstentionnistes.

Changer en profondeur nos modes de scrutin

« Je n’ai pas envie de participer à une course de chevaux entre candidats »

Pour éviter l’effet « course de chevaux », plus encore en cas de scrutin uninominal ou binominal majoritaire, rien de tel que de se tourner vers d’autres méthodes de scrutin. La méthode de Condorcet est la plus célèbre des méthodes alternatives de scrutin. Elle consiste, pour chaque électeur, à composer des binômes de candidats et à préciser, pour chaque binôme, lequel des deux candidats il aimerait voir l’emporter en duel. Le vainqueur de l’élection est celui ou celle qui remporte le plus de duels.

L’un des principaux avantages de cette méthode réside dans sa capacité à faire émerger les candidats les plus consensuels, plutôt que ceux qui peuvent s’appuyer sur la base militante la plus active. En 2007, peu avant l'élection présidentielle, un sondage IFOP avait montré que François Bayrou l’aurait emporté face à Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal si la méthode de Condorcet avait été appliquée.                                  

La méthode de Condorcet semble un bon remède pour éviter le « vote utile », ce choix tactique qui conduit l’électeur à ne pas voter pour le candidat le plus proche de ses idées mais, par sécurité, pour le moins pire. En ce sens, elle réduit l’effet course de petits chevaux dans laquelle beaucoup de Français refusent de s’engager et limite un peu l’hyper-personnalisation. Toutefois, deux contre-arguments sont fréquemment opposés à la méthode de Condorcet : 1/ sa complexité technique, même si cet argument perd peu à peu de sa pertinence à mesure que de nouveaux outils automatisés de comptage se développent ; 2/ et le risque d’une élection sans vainqueur. 

Pour dégager un gagnant à coup sûr, la méthode de Condorcet a été affinée avec celle du jugement majoritaire. Il s'agit de proposer aux votants d’associer à chaque candidat une mention (de "très bon" à "très mauvais", en passant par toute une gamme de nuances). Le vainqueur est celui qui obtient la plus forte moyenne. Ainsi, le soutien réel dont dispose chaque candidat serait clairement établi et le risque d’un procès en illégitimité du vainqueur amoindri.

Réformer les modes de scrutin existants

« Je ne me sens pas représenté par mon vote »

Plutôt que de révolutionner notre système électoral, pourquoi ne pas le bonifier ? Lors du débat d’entre-deux tours de la dernière présidentielle, Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont déclaré leur volonté d’apporter « une part de proportionnelle » pour les élections législatives. Cet engagement, resté lettre morte, devait assurer une meilleure représentativité des choix de la population. Il est toujours à l’étude, le MoDem y incite fortement mais Emmanuel Macron ne montre pas un zèle débordant. Instiller une dose de proportionnelle serait en effet priver un président nouvellement élu d’une majorité confortable et quasi-automatique depuis que les législatives suivent immédiatement le scrutin présidentiel et n'en sont donc plus qu’une validation.                                  

Et pourquoi ne pas imposer le vote obligatoire ? Pour lutter contre l’abstention sans modifier le mode de scrutin, cette perspective a ressurgi dans les débats. Souvent citée en exemple, la Belgique - où le vote est obligatoire depuis la fin du XIXe siècle - affiche des taux de participation proches de 90% bien que les amendes en cas d'abstention (10 à 25 euros en cas de récidive) soient largement virtuelles. Forcer au vote, serait-ce vraiment la solution ? Uniquement si toutes les autres options se sont montrées inefficaces, estime la professeure en sciences politiques Céline Braconnier, dans l’entretien qu’elle nous avait accordé en 2019 (voir ci-après le chapitre « Moderniser l’exercice du droit de vote »). 

Va-t-on résorber l’abstention en ne modifiant que le mode de scrutin ? La méthode ne convainc pas grand monde. En 2004, le sociologue américain Mark Franklin pointait dans une vaste étude un affaissement généralisé de la participation aux élections en Europe depuis 1945 indépendamment du mode de scrutin choisi. Ce qui fait dire à Cécile Braconnier et Jean-Yves Dormagen dans leur ouvrage « La démocratie de l’abstention » que la cause - et donc le remède - à l’abstention sont plutôt à chercher du côté des politiques publiques que des systèmes électifs.

Moderniser l’exercice du droit de vote 

« Je n’habite plus la commune où je dois voter [...] J’avais prévu de longue date d’aller en week-end » 

Le pataquès des livraisons des professions de foi des candidats dans certains territoires montre, en creux, le côté désuet de l’organisation du vote. Notre pays compte 11,4 % de non-inscrits sur une liste électorale (soit plus de 5 millions de Français) car ils n’ont jamais procédé aux démarches nécessaires et environ 7 millions de mal-inscrits (ils sont inscrits ailleurs que là où ils résident). Il y aurait pourtant mille façons de simplifier le processus électoral. 

Pour résoudre le mic-mac administratif des listes électorales, rendons l’inscription automatique ! La France est l’un des seuls pays européens à restreindre le vote aux seuls électeurs qui se sont inscrits sur les listes électorales. De même, pourquoi ne pas simplifier le vote par correspondance ou par procuration ? « Pour voter, il faut s'engager dans des démarches qui peuvent prendre du temps, reconnaît Romain Rambaud, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes. Beaucoup de personnes renoncent, par exemple, à la procuration. Elles n’ont pas la foi. »

Ce spécialiste du droit électoral ne manque pas d’imagination pour faciliter la vie des citoyens : « Le vote à l’urne le dimanche est un peu démodé. Pourquoi ne pas élargir le nombre de jours de votes en autorisant un vote par anticipation le jeudi et un vote plus classique le dimanche ? Cela permettrait à ceux qui partent en week-end d’exercer leur droit de vote. » Cette solution a failli être mise en place pour la prochaine élection présidentielle puisqu'un amendement a été déposé en ce sens, en février dernier, lors de l’examen du projet de loi portant sur son organisation. Il a finalement été largement rejeté car jugé précipité et non consensuel. Les Français ne rejoindront donc pas leurs voisins néerlandais, qui disposent de trois jours pour voter. Malgré la crise sanitaire, ils étaient 79% à se rendre aux urnes lors des législatives, en mars dernier.

Donner une plus grande flexibilité aux Français dans l’organisation de leur emploi du temps permettrait sans doute de raccrocher quelques électeurs happés par le beau temps, les terrasses et autres... fête des pères. « Une façon de voter par anticipation serait d’instaurer le vote par correspondance », reprend Romain Rambaud, qui y voit une alternative à la procuration. Alors que la prochaine élection présidentielle aura lieu en plein milieu des vacances de Pâques (les 10 et 24 avril 2022), étaler et délocaliser le vote apparaît comme une bonne option.

Quant au vote électronique, en partie pratiquée en Estonie depuis quinze ans, Romain Rambaud n’y croit pas trop : il serait trop exposé à des manipulations et cyberattaques. En 2017, ce sont ces menaces qui ont mené à l’annulation du vote numérique pour les Français résidant à l’étranger, appelés à se prononcer pour les élections législatives. En outre, le sociologue Gilles Toulemonde rappelait récemment dans Le Monde que le taux de participation des électeurs estoniens s’était peu à peu tassé, malgré le vote électronique, jusqu’à retrouver son niveau préalable.

Malgré tout, le professeur de droit public Romain Rambaud est catégorique : la façon dont on vote en France est de moins en moins adaptée à nos modes de vie contemporains. « Il faut utiliser les bons outils, conclut-il. On est un pays conservateur, dont les techniques sont trop anciennes. »

Rendre les élections plus accessibles pour les jeunes 

« Je n’y comprends rien et je ne vois pas l’impact qu’aura mon vote » 

Ils ont été de 84 à 87% à bouder le premier tour des élections régionales, selon les sondages. Et ce n’est pas la première fois ! Aux élections municipales de mars 2020, 70% d’entre eux se sont abstenus. Les 18-24 ans sont souvent les premiers à déserter les bureaux de vote. Les raisons d'un tel désintérêt sont nombreuses : méconnaissance des enjeux, sentiment de ne pas être écouté… En 2017, seuls 13% d’entre eux se sentaient suffisamment représentés en politique. Alors, comment peut-on réussir à les mobiliser davantage ? 

Pour Alban Genty, co-fondateur de l’application Vote & Vous, il est indispensable de moderniser nos outils pour faciliter la compréhension des enjeux électoraux. Il milite pour le développement de plateformes adaptées à chaque profil : ceux qui veulent lire, tester leurs connaissances ou encore poser des questions aux politiques. Son application, un « Tinder politique » comme il la désigne, permet aux citoyens de répondre à des questions, préalablement soumises aux candidats d’une élection et de découvrir de quel parti ils se rapprochent le plus. Elle a été téléchargée 350 000 fois lors des élections européennes de 2014 et 100 000 pour la présidentielle de 2017. Faute de financements, son édition 2021 n’a pas vu le jour.

Si la mise en place d’applications adaptées peut aider à mieux saisir les enjeux d’une élection, le désengagement des plus jeunes semble venir avant tout d’un manque d’éducation à la citoyenneté. « L’éducation civique à l’école est un cours en plus, mais n’est pas au cœur de l’éducation », regrette Alban Genty. L’école n’a-t-elle pas pourtant pour objectif de « faire partager les valeurs de la République » et de permettre aux futurs citoyens d’avoir toutes les armes en main pour « exercer leur citoyenneté » ?

« L’école républicaine devrait faire plus et surtout plus pratique, estime Céline Braconnier, dans l’entretien qu’elle nous accordait en 2019. La politisation ne devrait pas être seulement un héritage transmis en famille mais aussi une ambition scolaire. » Faute de mieux, l’éducation à la citoyenneté est reprise en main par des associations, telle Citizen-Ship, qui ambitionne d’impliquer les 10-25 ans dans « l’apprentissage de la culture du débat, la connaissance pratique et participative des institutions ». Alban Genty regrette que ces structures ne soient pas davantage financées pour être capables « d’engager les jeunes ».

Et pourquoi ne pas les impliquer plus tôt ? « À 16 ans, les jeunes Français acquièrent déjà un bon nombre de droits civiques. Ils peuvent travailler, consentir à l’impôt, souscrire à la Sécurité sociale. [...] Plus important encore, à 16 ans en France, on devient responsable pénalement », plaidaient les signataires d’une tribune, parue dans Le Journal du dimanche à l’occasion des élections municipales de 2020. Même si avancer l’âge du vote ferait mécaniquement augmenter l’abstention, elle serait aussi le moyen d'accorder une place plus importante à la démocratie chez les plus jeunes.

Instaurer une culture démocratique

« Cela ne m’intéresse pas et puis, de toute façon, les choses sont décidées sans moi »

La démocratie ne se limite pas au vote. Et certainement pas à un seul vote, tous les cinq ans, qui écrase toute vie politique : celui de l’élection présidentielle. Tous les amoureux de la démocratie le disent et le répètent : la démocratie est un processus, une dynamique constante de débats qui aboutit à des compromis. Pour l'alimenter, il convient donc de recréer des lieux d'échanges et de mobilisation.                               

Autrefois, les partis politiques notamment jouaient ce rôle. Ce n’est plus le cas. Leurs adhérents ont fondu comme neige au soleil. Les Républicains revendiquaient 58 000 adhérents fin 2019 alors qu’il en comptait 238 000 quatre ans plus tôt ! Le PS ? Il totaliserait désormais moins de 20 000 membres et les Écologistes environ 10 000. C’était aussi le rôle des militants associatifs ou syndicaux. Or « le militantisme de terrain, qui assurait historiquement un lien entre le vécu quotidien des citoyens, leur espace de vie et les institutions politiques et républicaines, n’a pas été remplacé », relève encore Céline Braconnier dans une tribune publié dans le journal Le Monde, le 23 juin dernier.

Pour compenser ces manques, on a vu apparaître une floraison d’outils de consultations. Les élus ont multiplié les budgets participatifs, les conseils de quartier, les ateliers urbains, les tables de quartier, voire les conventions citoyennes inspirés de la fameuse Convention citoyenne pour le climat. Mais la « démocratie participative » est née avec des bonheurs variables. La participation citoyenne est rarement à la hauteur des espoirs. Et le risque de récupération-manipulation par les équipes au pouvoir, comme ici avec la Convention citoyenne d'Occitanie, jamais très éloigné.  

Pour décloisonner la vie démocratique et favoriser l'engagement citoyen, encore faut-il prévoir des moyens. Au lendemain du premier tour des régionales et départementales, l’idée de « Bourse de la démocratie », portée initialement par le MoDem, a été de nouveau évoquée. L’idée est simple : il s’agit attribuer des financements publics en amont des élections à tous ceux qui souhaiteraient se présenter aux suffrages. Et cela sans attendre le lendemain du vote et le remboursement des frais de campagne en fonction des résultats. Ainsi, chacun s'engagerait avec un peu plus d'égalité sur la ligne de départ d’une campagne. C'était le sens de la mesure 5 de notre Manifeste pour une démocratie locale réelle.

https://www.mediacites.fr/manifeste-25-propositions-municipales-2020/

La sixième mesure de ce même Manifeste propose de « donner la possibilité à tous les candidats de se former avant le scrutin, afin de diversifier l'origine sociale des futurs élus ». Là encore, une idée « d'école de la démocratie » toute simple. On le voit, c'est en fait toute une culture démocratique qu’il s'agit de réinstaurer. Le goût pour la politique peut-il seulement être réveillé ? Le politiste Guillaume Gourges, spécialiste de la démocratie participative, voit notamment dans la multiplication des listes citoyennes aux dernières municipales le début d’une repolitisation des citoyen à partir du local, comme il nous l'indiquait l'année dernière dans une interview.

Le chercheur en sciences politiques Julien Talpin a une approche plus incisive. « La démocratie, c’est d’abord le conflit », rappelle l’auteur de Bâillonner les quartiers, comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires. Ferme partisan de la promotion de contre-pouvoirs, il considère que toute évolution repose sur la capacité des citoyens à s’auto-organiser indépendamment du tout pouvoir politique. Seules « ces formes d’auto-organisation permettent de formuler des idées et des intérêts qui demeurent souvent tus ou invisibilisés dans les dispositifs classiques de participation », insiste-t-il. Ce qui suppose que les élus acceptent d’accorder moyens et pleine autonomie à des collectifs citoyens… c'est-à-dire à perdre un peu de leur pouvoir. Charge à ces citoyens, par exemple, de contrôler l’action publique via des audits citoyens ; ou de veiller au juste versement des subventions publiques au sein de commissions ad hoc composées en partie d'habitants tirés au sort. On en est loin.

Transformer le rôle des élus en animateurs du débat public

« Je n’attends plus rien des politiques »

 « Nous ne donnons plus envie ». Alors qu’il s’apprête à quitter la scène politique après quarante années d’engagement, le président du conseil départemental du Nord Jean-René Lecerf est dépité. Et un peu nostalgique de ces campagnes d’autrefois où il allait de réunion publique en réunion publique et jusque dans les maisons de retraite pour débattre et convaincre. La première raison de l’abstention réside sans nul doute dans la défiance vis-à-vis du personnel politique. Et même si elle est parfois injuste — car excessive et systématique —, elle mine la démocratie représentative, socle de notre système.

Comment faire ? Sans doute convient-il d’instaurer un rééquilibrage en faveur de la démocratie directe via des outils en vogue tels que les référendums locaux ou le droit d’interpellation citoyenne… Cela suffira-t-il ? Sans doute pas. Jo Spiegel, ancien maire de Kingersheim (1989-2020), en Alsace, voit plus loin. Pour lui, l’enjeu est de bâtir une « démocratie de construction » afin de changer le rapport à la décision mais aussi à l’élu. L’objectif, dit-il, est de « réconcilier le citoyen et l’élu, la représentation et la participation et la phase décisionnelle et la phase décisive ». En ce sens, l’élu n’est plus le représentant jupitérien du peuple mais l’animateur du processus de décision.

Soyons concrets. À Kingersheim, le conseil municipal est à l’opposé d’une chambre d’enregistrement classique, c’est-à-dire fermée où le public n’a pas le droit à la parole. C’est au contraire le moment qui vient clôturer la séquence démocratique ouverte en amont lors de conseils dits participatifs. Ces conseils réunissent les élus et les citoyens sur un sujet donné jusqu’à aboutir à un compromis et c’est ce compromis qui sera validé en conseil municipal. En s’inspirant de la démocratie athénienne, Jo Spiegel compare le conseil municipal à l’ecclesia (rôle décisionnel) et le conseil participatif à l’agora (ouvert aux citoyens). Le citoyen s’engage alors seulement s'il perçoit que son action peut déboucher sur des résultats tangibles.

Lutter contre l’abstention massive passe donc aussi par la reconquête de la confiance des électeurs en leurs élus. Ce qui suppose une profonde remise en cause. La classe politique doit se glisser davantage dans le rôle d’animateur du débat public. L’élu doit aussi reconnaître qu’il ne sait pas tout sur tout et accepter de changer d’avis. Cette posture nouvelle faite d'humilité et de pédagogie, c’est aussi du respect pour les citoyens. Et sans doute le meilleur moyen de le ramener aux urnes. Mais cette mue n'est pas si simple à opérer car elle va à rebours de la professionnalisation de la vie politique. En tout cas, une chose est sûre : la démocratie est une chose trop précieuse pour être laissée aux seuls professionnels de la politique.