Suffit-il de crier fort pour se faire entendre ? A Lille, Martine Aubry porte un regard circonspect sur les pétitions dégainées au moindre accroc. Et a tendance à faire fi des râleurs qui oublient l’intérêt général au profit d’intérêts particuliers. « Courir derrière les pétitions, c’est facile, mais comment recréer de la citoyenneté ? s’interrogeait-elle en octobre dernier, lors de sa conférence de rentrée.  Il faut aussi savoir dire non à ces citoyens qui se disent, j’ai tous les droits, tout de suite et maintenant. Faire de la politique, c’est tourner le dos à la démagogie. »

Qu’en sera-t-il face à ce collectif de parents d’élèves bien décidés à obtenir le retour de l’école le mercredi matin, en lieu et place du samedi matin ? Souvenez-vous. En 2014, lors de la réforme des rythmes scolaires, 2,58% des écoles en France choisissaient de faire classe le samedi matin quand 97,42% optaient pour le mercredi matin. Parmi les exceptions françaises : Lille et Hellemmes. Martine Aubry, fervente opposante à l’école des quatre jours, expliquait alors avoir opté pour le samedi dans l’intérêt de l’enfant : « La quasi-totalité des pédagogues et des chrono-biologistes disent qu’avec la coupure du vendredi soir au lundi matin, les enfants oublient le rythme scolaire en se couchant souvent tard et ont une incapacité à se reconcentrer le lundi ».

Le samedi ? "Inefficace" et "entaché d'absentéisme"

Trois ans plus tard, l’heure du renouvellement de la dérogation par le ministère de l’Education nationale est arrivée. Un rendez-vous qu’une poignée de parents ont largement anticipé. « On a constitué le collectif en avril 2016, d’abord autour de 18 parents élus dans les conseils de 11 écoles publiques », raconte Mélanie Legrand, juriste de 35 ans et maman d’une petite fille inscrite en maternelle dans le quartier Moulins. Motivée, la jeune femme affûte les arguments lors de son congé parental. Depuis janvier, Ingrid Brulant, 40 ans, ancienne salariée de la banque Accord (groupe Auchan) et maman de trois enfants, a pris le relais à temps plein. « On dénonce l’inefficacité du samedi, assure-t-elle. Cette cinquième vraie matinée de cours est entachée par l’absentéisme ». Elle serait aussi source de retard dans les programmes scolaires car « les instits ne font pas de français ou de maths quand il y a trop d’absents ».

En quelques semaines, le collectif (dont le noyau dur est composé de quatre papas et quatre mamans) a pris du poids. Fin janvier 2017, il comptait des parents-relais dans plus de 70 écoles sur les 86 de Lille et d’Hellemmes. Peu à peu, leur engagement est devenu un combat. « Je ne comprends pas que les valeurs de la République puissent aller à l’encontre des administrés, surtout dans une ville qui prône la démocratie participative », assène Mélanie Legrand. « Tout le monde pensait qu’on n’avait aucun pouvoir d’action dans cette histoire mais le collectif a ouvert le débat », reconnaît Guillaume Secalati, enseignant de la brigade REP+ (zones en difficultés).

Cet instituteur de 39 ans effectue des remplacements sur des écoles régies par des rythmes différents. « Lorsqu’il y a école le samedi matin, on compte, en moyenne, de 7 à 9 absents. Alors on s’adapte à cet absentéisme et à l’état de fatigue des enfants ». Il regrette que l’élue lilloise Charlotte Brun, adjointe chargée des politiques éducatives, ait « dressé un portrait caricatural du collectif pour décrédibiliser la cause ». « Non, ce ne sont pas des parents bobos, assure-t-il. Oui, il y a des parents qui veulent préserver leur week-end. Et alors ? Quel est le problème de vouloir passer deux jours complets avec ses enfants ? »

Un débat "biaisé"

Pour Martine Aubry et Charlotte Brun, impossible de ne pas mettre l’enfant au cœur des discussions. Selon les chrono-biologistes, l’école le samedi matin évite trois couchers tardifs trois soirs de suite, soit « une rupture désynchronisante ». L’ouverture du samedi permet aussi aux parents, plus disponibles, de mieux discuter avec les enseignants. Autre argument massif – mais occulté, celui-là, par la mairie : le passage au mercredi aurait des conséquences économiques importantes. Lille est l’une des villes de France qui a le plus investi sur les temps scolaire et périscolaire. Que deviendraient les 700 agents et personnels associatifs mobilisés pour assurer les NAP (Nouvelles Activités Périscolaires) ? En cas de mise en place de la cantine le mercredi, il faudrait aussi ouvrir des négociations syndicales. Surtout, la ville ne veut pas mettre en péril l’activité des centres sociaux, des associations ou du LUC (Lille Université Club) qui accueillent des milliers d’enfants le mercredi.

« Le débat est biaisé. On entend des parents parler de leur fatigue à eux, poursuit Charlotte Brun, qui dit vouloir dépassionner le débat. Être parent, c’est aussi ne pas calquer son besoin de repos sur celui de l’enfant. Être parent, c’est apprendre à se décentrer autour de l’intérêt de l’enfant. La décision ne peut pas juste servir le confort de quelques-uns ». Dépassionner le débat ? Sur ce point, c’est raté ! Car ces arguments sont de plus en plus difficiles à entendre. « Dans cette histoire, tempête Ingrid Brulant, on considère les parents comme des bourreaux, les enfants comme des victimes et la mairie comme le sauveur.  Stop ! Il faut faire confiance aux familles. »

Le collectif, qui a obtenu le soutien des professeurs Hubert Montagner, ancien directeur de recherche à l’Inserm, et François Testu, président de l’Observatoire des rythmes et des temps de vie des enfants et des jeunes (ORTEJ), multiplie les rendez-vous. Auprès des élus, des syndicats d’enseignants, du rectorat... Mais pas question de serrer les rangs autour d’un camp syndical ou politique. « Nous sommes apolitiques », insiste Ingrid Brulant. D’ailleurs, aucune critique n’a été formulée contre la réforme des rythmes scolaires décidée par François Hollande. En revanche, le collectif a très mal vécu la récupération politique de leur combat par le FN lors d’un conseil municipal.

La force du groupe anti-samedi tient à son pragmatisme. Pour peser, ses membres ont lancé des questionnaires dans toutes les écoles. Quitte, parfois, à afficher une certaine naïveté. « On a tenu à faire toutes les sorties d’écoles, raconte Mélanie Legrand. A Lille-sud, on a découvert l’illettrisme et la difficulté de parents à remplir le questionnaire. Mais on veut donner la parole à ceux qui ne s’expriment pas. » Les résultats de leur enquête sont nets : 77,4% des participants choisissent le mercredi. Un chiffre contesté par la municipalité car seules 20% des familles ayant des enfants scolarisés ont répondu.

Verdict après le 9 mai

« Ce n’était pas à nous de faire ce sondage, rétorque Ingrid Brulant. Mais quand on voit le passage en force de la mairie en 2014 et l’absence de concertation, ça fait peur ! Il y a une ambiance de désinformation qui nous dérange. » Pour emporter le morceau, le collectif a investi Facebook et inondé le réseau social des données collectées dans les écoles. De Lille-sud au Vieux-Lille, en passant par Fives, la pression a été maximale. Peu de gens savaient, en effet, que la dérogation ministérielle pour le samedi arrivait à échéance et que l’Éducation nationale avait donné jusqu’au 24 février aux conseils d’écoles pour s’exprimer sur la meilleure organisation de la semaine scolaire.

Désormais, la balle est dans le camp de Guy Charlot, le Directeur académique des services de l’Éducation nationale (DASEN). Charge à lui de décortiquer les remontées des conseils d’écoles et d’examiner le cas des 1 661 écoles du département du Nord, dont les 7% de communes concernées par le samedi matin. « La décision sera annoncée après le 9 mai, confie-t-il à Mediacités. La priorité doit être accordée aux enfants. Je n’ai pas tous les éléments sur l’absentéisme le samedi matin, mais c’est vrai qu’en maternelle le taux est plus important qu’en primaire où il se situe entre 0% et 30% selon les écoles. »

A peine 900 écoles en France font classe le samedi matin

Impossible d’avoir des données plus précises. La municipalité de Lille et l’éducation nationale ne livrent aucune statistique. Le collectif, lui, avance une estimation de 20% d’absentéisme dans les classes primaires. Pour y voir plus clair, la commune associée d’Hellemmes a pris les devants en organisant une consultation complète qui aboutit à des résultats très nets en faveur du mercredi (voir encadré ci-dessous). Au-delà des chiffres, le DASEN retient surtout un élément : « Le taux de fréquentation évolue quand les équipes enseignantes rappellent que l’école est obligatoire. Certaines familles pensent que l’école est à la carte, que c’est un bien de consommation. L’argument de l’absentéisme du samedi avancé par ce collectif me gêne beaucoup ».

Les chiffres nationaux montrent une érosion progressive du nombre de communes ayant opté pour l’école du samedi matin. Elles étaient 2,57% en 2014, 2,3% en 2015 et 1,8% à la rentrée 2016. « L’école le samedi matin ne concerne plus qu’à peine 900 écoles en France », nous dit-on au service presse du ministère de l’Éducation nationale. Le discours des chrono-biologistes est de proposer le moins de coupures de rythme dans la semaine. » Tiens donc ! Voilà que les chercheurs se divisent sur la question. Claire Leconte, professeur de psychologie de l’éducation de l’Université de Lille 3 et conseil de la ville de Lille, persiste et signe : « Étant donné que beaucoup d’enfants vont, de toute façon, en collectivité le mercredi matin et doivent donc se lever, mieux vaut privilégier le samedi car cela évite la grande rupture de deux jours du week-end », écrivait-elle récemment au collectif des parents. Sans les convaincre.

Hellemmes plébiscite le mercredi

A Hellemmes, commune associée à la ville de Lille, le maire Frédéric Marchand a décidé de jouer la transparence : 999 questionnaires ont été retournés à la mairie sur 1 722 élèves hellemmois (soit une participation de 68%). Le résultat est sans appel : 76,2% des familles optent pour une scolarisation le mercredi matin, contre 15,9% pour le samedi (7,9% ne se prononcent pas). Le maire a lancé cette consultation pour lutter contre l’absentéisme scolaire. « En école maternelle, la fréquentation se situe entre 20% et 30% le samedi matin et entre 75 et 80% en primaire », explique Frédéric Marchand. Et les chiffres sont encore plus bas dans les quartiers populaires de la ville.

Six conseils d'école sur sept ont choisi le mercredi
Pour l’élu, encore carté au PS mais engagé derrière Emmanuel Macron, l’heure est venue d’écouter les parents et les enseignants. « Le collectif de parents m’a interpellé par rapport à leur vécu. Ce ne sont pas des opposants politiques mais des gens structurés qui tiennent parfaitement la route. Je pars du principe qu’il faut faire confiance aux gens. » Dans sa commune, six des sept conseils d’écoles ont choisi le mercredi (un conseil d’école ne s’est pas réuni). Fort de ces résultats, Frédéric Marchand entend saisir l’Education nationale. « On me dit que c’est de la démagogie mais on se trompe. Il y a un véritable mouvement de fond. Les directeurs d’écoles et les enseignants ne sont pas contre le samedi mais s’il n’y a que cinq élèves présents, que fait-on ? »

Au directeur académique de trancher
A Lomme, l’autre commune associée à la ville de Lille mais située dans une autre circonscription académique, l’école est proposée le mercredi matin. Et le taux d’absentéisme est proche de zéro. Le Directeur Académique des services de l’Education nationale (DASEN) va devoir trancher. « Mes critères de décision sont définis par les textes, précise Guy Charlot. Je ne peux généraliser ma décision que si je l’impose à tout un territoire et il n’y a pas de dérogation possible pour le mercredi ». En clair, si le DASEN maintient le samedi sur la circonscription lilloise, Hellemmes - qui en fait partie - ne pourra pas demander de dérogation…