Souvenez-vous, le 10 juillet 2016. L'équipe de France devait remporter la coupe d'Europe de football. Son Euro, joué devant son public. Toutes les conditions étaient réunies pour une grande liesse collective. Et puis, après 109 minutes d'un match globalement apathique, un Portugais venait gâcher le dimanche soir de millions de Français, en décochant une frappe lointaine, puissante, précise, à ras de terre, qui ne laissa aucune chance au gardien tricolore.

Ce bourreau, c'est Eder. Encore inconnu quelques mois auparavant en France, ce Portugais d'origine bissau-guinéenne est arrivé par la petite porte à Lille en février 2016, à la faveur d'un prêt. Mais avant d'être ce footballeur du Losc haï des supporters français, le joueur a été un véritable produit spéculatif, triste symbole d'un sport dénaturé par l'argent-roi. C'est ce que révèlent les documents Football Leaks, transmis à Mediacités et France 3 Nord-Pas-de-Calais par le consortium European Investigative Collaborations (EIC) et Mediapart.

Acheté « à la découpe » par deux sociétés

Mai 2012. Le jeune Eder arrive en fin de contrat avec l'Académica Coimbra, modeste club de première division portugaise. Auréolé d'une réputation grandissante, il file à Braga. Une affaire en or pour l'acquéreur ? Pas forcément. Car si le buteur n'est plus engagé avec l'Académica, il n'est pas totalement libre pout autant. Deux sociétés ont déjà acheté « à la découpe » des parts du jeune champion, dans le plus grand secret : Young Soccer Players Limited et Idoloasis. Chacune détient 50 % des « droits économiques » d'Eder. La première est une mystérieuse société maltaise détenue par la société offshore Harmony Limited, située au Panama, elle-même gérée par une coquille nommée Platon Management Limited, domiciliée aux Bahamas. Les actionnaires de Young Soccer se dissimulent ainsi derrière des prête-noms, dans des paradis fiscaux. La seconde est dirigée par Mohamed Afzal, agent, entre autres, de l'actuel entraîneur de l'AS Monaco Leonardo Jardim.

Depuis le 28 janvier 2012, le sulfureux Afzal, qui joue aussi le rôle d'agent officieux du joueur, est la bête noire de l'Académica. Ce jour-là, les dirigeants du club conduisent Eder dans un hôtel de Porto pour rencontrer les émissaires de West Ham, célèbre club londonien, et finaliser son transfert. Mais brutalement, le joueur s’éclipse et ne répond plus au téléphone. Sa disparition est même signalée à la police judiciaire de Porto ! Le 30 janvier, Eder est absent de l'entraînement. Il serait en fait dans un hôtel proche de Lisbonne en compagnie de Mohamed Afzal et d'un autre agent. L'Académica leur reproche d'avoir exfiltré Eder pour torpiller son transfert. Pour qui ces deux agents roulent-ils vraiment ? Mystère. Dans la presse portugaise, une source interne au club suggère qu'ils agiraient en sous-main pour un « club tiers », sans le nommer. On sait aussi que Mohamed Afzal est très proche du FC Porto, qui l'a rémunéré sur de nombreuses opérations... Eder fait sa réapparition à l'entraînement le 1er février, au lendemain de la clôture du marché des transferts. « Au moment de signer le contrat, je n'étais plus d'accord avec les valeurs proposées, ce n'était pas exactement celles qui m'avaient été présentées initialement », justifiera le joueur, plus tard, dans son autobiographie. Mohamed Afzal n'a pas répondu à nos sollicitations.

Privé de la Premier League après cet épisode rocambolesque, Eder doit encore réciter ses gammes en première division portugaise. Le 2 mai 2012, le Sporting Clube de Braga rachète les 50% d'Eder détenus par Idoloasis pour un montant de 750 000 euros. Le club s'engage à verser à la société 10% de la somme récoltée sur son futur transfert, après déduction de 1,5 million d’euros et de « frais de médiation ». Il rachète aussi, dans un second temps, l'autre moitié de son buteur, pour un montant inconnu.

Braga achète 50% des droits économiques d'Eder à la société Idoloasis le 2 mai 2012. © EIC
Braga achète 50% des droits économiques d'Eder à la société Idoloasis le 2 mai 2012. © EIC

Mais le dépeçage financier du joueur n'est pas terminé. Un an plus tard, l'attaquant, qui enquille les buts en championnat, est de nouveau « découpé ». Cette fois, c'est Gestifute qui en profite. Cette société tentaculaire appartient à Jorge Mendes, l'agent-star au cœur du vaste scandale de fraude fiscale révélé par les Football Leaks. En juillet 2013, Gestifute verse 405 000 euros au club de Braga. En échange, elle s'octroie une part de 30% des sommes récoltées sur le futur transfert d’Eder si celui-ci est inférieur ou égal à 20 millions d’euros, et de 50% si l’indemnité est supérieure ou égale à 21 millions.

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Le club de Braga cède 30% des droits d'Eder à la société Gestifute le 9 juillet 2013/ © EIC

En juin 2015, Eder rejoint enfin la prestigieuse Premier League. Swansea, club de football gallois, l'acquiert pour 6,7 millions. Braga touche 70% de la somme, soit 4,69 millions, et Gestifute empoche 1,7 million, réalisant au passage une grosse plus-value. Détail croustillant : à ce moment-là, Eder est toujours en lien avec son agent officieux, Mohamed Afzal, comme le montrent des emails confidentiels issus des Football Leaks. Le 24 juin 2015, quand le président de Swansea a envoyé à son homologue de Braga une offre d’achat pour Eder, celui-ci a transféré le courriel à Mohamed Afzal, lequel l'a fait suivre à son tour... au directeur général du FC Porto, au cas où celui-ci serait intéressé par le joueur!

Une fois en Grande-Bretagne, Eder n'est plus détenu par aucun fonds. Et la tierce propriété des droits économiques des joueurs (connue sous le nom de TPO, pour «third-party ownership»), système de spéculation aux allures d’esclavage moderne, a depuis été interdite par la FIFA.

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La propriété des droits économiques d'Eder en 2012 - 2013 © France 3 Nord Pas-de-Calais

football leaks logoEn coulisses

Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, ont publié du 2 au 24 décembre 2016 les Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport. Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par les journaux membres de l’EIC, ces 18,6 millions de documents ont permis de documenter de manière inédite la face noire du football, entre fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, ou encore exploitation de joueurs mineurs. Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois.

Au printemps, via Mediapart, l'European Investigative Collaborations a ouvert l'accès aux documents à Mediacités et France 3 Nord-Pas-de-Calais pour explorer les coulisses du football dans les Hauts-de-France. Mediapart, France 3 Nord-Pas-de-Calais et Mediacités ont également recueilli des documents et des témoignages inédits qui ne figurent pas dans les Football Leaks.