« Je suis très, très mal, j'ai le sentiment d'être loin, d'être exclu, je dois m'adapter à des méthodes de travail qui ne m'ont pas fait avancer, au contraire ; j'ai l'impression qu'on régresse. » Cette parole d'un agent du conseil régional des Hauts-de-France - et bien d'autres au goût amer - ont été compilées par la section syndicale SUD-Solidaires de la collectivité, dans un rapport dont Mediacités vous révèle la teneur en avant-première.

Capture.SUDCe document, intitulé «Malaise à tous les étages», a été remis au président Xavier Bertrand le 13 avril dernier. SUD-Solidaires y dresse un portrait sévère de l'institution, un peu plus d'un an après l'acte de fusion de la Picardie et du Nord-Pas de Calais : « La machine politique n'a pas fixé de cap, ce qui génère un fonctionnement des services dénué de sens. La machine hiérarchique est censée piloter une réorganisation au pas de charge mais le dialogue social est inexistant. La qualité du service public se détériore et les agents souffrent dans leur coin. »

L'impression d'être « des boys », « des pions »

Les témoignages reproduits sont forts. « Le flou, le flou, le flou » nimbe la marche de l'institution. « On ne sait rien, on ne sait pas où on va, ni comment on va y  », résume un salarié. Les changements annoncés sont très lents à venir. Les répondants à l'enquête ressentent aussi du mépris - l'impression d'être juste « des boys », « des pions » - venant tantôt des élus, tantôt des responsables de services. « On n'est plus une personne avec un savoir-faire mais un exécutant sans avoir rien à exécuter », assure l’un d’eux.

Quand le manque de considération ne s'exprime pas, c'est un pesant silence qui est pointé. « Cela va faire 11 mois que nous sommes sans activité, les journées sont longues et plus aucune motivation. On sait qu'on vient au boulot pour attendre la fin de la journée. On ne sait pas comment les postes vont être redistribués, ni quand. » Un autre agent ajoute : « Je ne vis pas bien (la situation), je souffre de la pression que mes chefs subissent de l'exécutif. »

 « Situation délétère »

C’est ce contexte de « carence » qui a poussé SUD-Solidaires à prendre l'initiative de ce sondage, qualifié de « petit pas pour partager et prendre acte en toute conscience d'une situation délétère ». Seuls une centaine d'agents des sièges de Lille et d'Amiens se sont exprimés - soit 3 % du personnel considéré. Mais le syndicat juge quand même cet échantillon représentatif.

Que faire après ces révélations ? Les délégués de SUD-Solidaires avancent quelques pistes : « Former les élus qui n'ont pas compris leur rôle (…) ; remettre la question du service public au centre des préoccupations. » Petit acte de contrition, le syndicat pense que les organisations syndicales  « ne sont pas capables de faire front commun pour créer un rapport de force pertinent et efficace »...

Brigitte Fouré ? « Totalement absente du paysage »

Interrogée par Mediacités, la CFDT, premier syndicat de la Région Hauts-de-France, considère que si SUD a toute légitimité pour sonder le personnel, ce n'est pas le bon moment pour rendre un tel rapport public. « Nous ne voulons pas que les difficultés vécues par les agents, bien réelles et comparables à ce qui se passe dans les autres Régions issues de fusions, soient instrumentalisées à des fins électorales.»

Dans le document, Xavier Bertrand est jugé premier responsable de la situation. « Monsieur le Président, tout cela est de votre faute », écrit SUD Solidaires avant de lui souffler quelques idées pour changer la donne : « Profitons de la fusion pour supprimer les inégalités de traitement des agents, mélanger les cultures professionnelles, définir une organisation du travail intelligente, installer des pratiques de management justes et efficaces ». La vice-présidente Brigitte Fouré, chargée du processus de fusion, n'est pas convoquée par SUD à ce chantier. L'enquête rapporte ce jugement radical sur l’élue : « Totalement absente du paysage ».

La Région promet un plan d'action

Le directeur général des services, Laurent Vercruysse, s'est chargé de répondre aux questions de Mediacités. Il ne nie pas que la fusion, la réorganisation et le fonctionnement du conseil régional sur deux sites (Amiens et Lille) puissent générer « des situations individuelles et collectives compliquées ». Et promet un plan d'action avant la fin de l'année, qui reprendra et approfondira des mesures déjà prises, en matière de communication interne et de formation des managers.

Mi-mars, un cabinet d'experts (Secafi) a été recruté conjointement par l'institution et les organisations syndicales. Il compte soumettre un nouveau questionnaire à tous les agents pour évaluer les « risques psycho-sociaux ». Dans l’attente des préconisations de Secafi, la CFDT a demandé à la direction du conseil régional de ne pas précipiter la fin de la réorganisation des services. A terme, la CFDT n'écarte pas l'idée d'une action intersyndicale. « Les questions du maintien de l'emploi et de la création de nouveaux postes, absentes du rapport de SUD, vont bientôt se poser», estime-t-elle.