Les pics de pollution ont une nouvelle fois émaillé l’hiver dernier et, à coup sûr, ils ne manqueront pas de refaire la Une pendant l’été. A chaque fois, ils relancent les débats sur la piètre qualité de l’air dans la métropole et sur les mauvaises habitudes des Lillois, pas assez enclins, selon les autorités, à laisser leur guimbardes au garage et à abandonner la coupable flambée du dimanche soir… Reléguant dans l’ombre la pollution industrielle. Celle-ci est pourtant loin d’être anodine sur notre territoire et, comme l’a découvert Mediacités, loin d’être dans les clous réglementaires.

Pour connaître l'impact des industries sur la qualité de l’air, direction les bureaux d’Atmo, juste en face de l’office du tourisme, place Rihour à Lille. L’association est l’organisme « officiel » agréé en matière de surveillance de la qualité de l’air. Gage de son indépendance, elle est financée à la fois par des fonds publics (l’État, la région, les collectivités) et privés (des entreprises), et sa gouvernance intègre des associations de protection de l’environnement. Ses mesures, qui font consensus, ne sont pas vraiment rassurantes…

En 2015 – les chiffres de 2016 ne sont pas encore disponibles –, sur la métropole lilloise, Atmo a ainsi relevé des résultats médiocres, mauvais ou très mauvais de son indice quotidien de qualité de l’air plus d’un jour sur quatre. La catégorie« très mauvais » a tout de même concerné 12 journées . « Ces mesures sont réalisées par près de 60 stations fixes réparties sur l’ensemble de la région, dont 8 sur la métropole lilloise »,  détaille Céline Derosiaux, la porte-parole de l’organisme. Résultat, la capitale des Flandres se classe parmi les plus mauvais élèves de la région. Elle partage le bonnet d’âne de bon dernier à quasi-égalité avec Dunkerque, connue pour sa forte densité en industries lourdes (sidérurgie, chimie…).

Le 4e émetteur de particules de la région à six kilomètres de la Grand Place

Ces mauvais scores sont-ils imputables aux usines ? En partie, oui. Toujours selon Atmo, et toujours sur la métropole, les émissions de particules PM 10, critiques dans le calcul de l'indice Atmo de Lille 224 jours par an, sont issues à 22 % des industries . Les oxydes d’azote sont quant à eux aussi libérés à 22 % par l’industrie (64 % par les transports, 12 % par le résidentiel tertiaire). Le poids des usines est encore plus prépondérant pour certains composés caractéristiques des processus industriels : 42 % pour les émissions de composés organiques volatils (peintures automobiles) et même 88 % pour les émissions de dioxyde de soufre (énergie, métallurgie) et de plomb...

Autrement dit, et même si elles ont tendance à baisser depuis vingt ans, les émissions industrielles restent un facteur déterminant de la qualité de l’air lillois. Rien d’étonnant, vu la présence industrielle jusqu'au cœur de la métropole. Un exemple parmi d’autres : l’usine d’agroalimentaire Cargill, 4e plus gros émetteur de particules de la région, est située en plein centre d’Haubourdin, à six kilomètres seulement à vol d’oiseau de la Grand Place de Lille !

En réalité, l’impact des usines est même probablement bien pire que ce que révèlent ces chiffres. Car ces ratios ne sont pas issus de mesures, mais d’estimations, sur la base théorique de ce que les industries déclarent émettre. Or, au fil de notre enquête, nous nous sommes aperçus que la pratique ne rejoint pas toujours la théorie…

A ce stade, un petit rappel sur la réglementation s’impose. La préfecture accorde à chaque usine un « droit » à polluer, avec des limites (horaires et annuelles) à ne pas dépasser, en fonction de sa taille et de son secteur d’activité. Charge à chaque entreprise de s'autocontrôler, et de déclarer ce qu'elle émet. La préfecture effectue toutefois des vérifications, via son « gendarme des usines », la Direction régionale environnement aménagement logement plus connue sous son acronyme Dreal. Or, ces inspections – dont la Dreal nous a fourni le bilan en exclusivité – révèlent que toutes les usines ne respectent pas leurs quotas. Loin de là.

130 inspecteurs pour 2450 sites

L’an dernier, 250 contrôles inopinés (les plus révélateurs car l’industriel n’est pas prévenu à l’avance) ont été effectués sur les rejets dans l’air, chez 241 industriels, certains ayant été contrôlés plusieurs fois. Verdict : « 33 % ont révélé de petits dépassements par rapports aux quotas accordés, et 21 % de gros dépassements : plus du double des limites autorisées », résume David Torrin, chef du service Risques (le chef des « gendarmes ») à la Dreal jusqu'à il y a quelques semaines. Soit au total plus d’un industriel sur deux qui ne respecte pas la loi !

« Ce n’est pas représentatif de l’ensemble des industries : nous contrôlons en priorité les plus gros émetteurs et ceux qui ont déjà connu des dépassements dans le passé », précise David Torrin. Soit, mais cela reste peu rassurant vu le peu d’inspections. La Dreal n’a en fait pas les moyens de mettre un inspecteur derrière chaque cheminée : elle ne dispose que de 130 agents dédiés aux contrôles de terrain pour l’ensemble des Hauts-de-France, qui recense pas moins de… 2 450 sites industriels ! « Nous nous assurons que toutes les installations sont contrôlées au moins une fois tous les sept ans », tente de rassurer David Torrin. Sachant néanmoins que seuls 10 à 15 % de ces contrôles sont inopinés, le risque pour le patron d’une usine de voir débouler à l’improviste les contrôleurs de la Dreal reste sacrément faible ! Loin de nous l'idée d'insinuer qu’un délinquant en puissance se cache derrière chaque industriel, mais imaginons ce qu’il se passerait si, sur la route, chaque conducteur savait qu’il ne risque d’être contrôlé que tous les sept ans, qu’il serait le plus souvent prévenu à l’avance de la présence du radar, et que même en cas de flash, il ne s’expose qu’à un simple rappel à l’ordre…

Les sanctions ne sont, en effet, pas très dissuasives. En cas de flagrant délit, la Dreal étudie le caractère accidentel (ou pas) du non respect. « Si le dépassement est non justifié, nous publions un arrêté préfectoral de mise en demeure de l’industriel de respecter ses valeurs limites dans un délai imposé », détaille David Torrin. En clair, un simple rappel à la loi. Ce n’est que s’il ne respecte pas cette injonction dans les temps que le contrevenant commet un délit, sanctionné par un procès verbal en vue d’éventuelles suites pénales. Il encourt aussi des amendes administratives, et, en dernière extrémité, la fermeture temporaire du site. « En 2016, nous avons publié 225 arrêtés de mise en demeure concernant des rejets non conformes dans l’air, dans l’eau et les sols. Lesquels n’ont abouti à aucune amende ni suspension de l’autorisation d’exploitation », résume David Torrin. Ce qui suppose donc que les industriels, se sachant dans le collimateur, ont corrigé le tir.

Mais au fait, qui sont-ils, ces pollueurs-tricheurs ? Y a-t-il d'indécrottables multirécidivistes ? Donner leur nom publiquement ne serait-il pas plus dissuasif qu’un simple avertissement ? « La plupart des entreprises font de réels efforts, et certains dépassements sont involontaires, esquive David Torrin. Nous ne sommes pas là pour les stigmatiser ». « Il est évident que les entreprises en proie à des difficultés financières sont plus concernées : la pollution passe alors souvent au second rang de leurs priorités », admet tout juste Julien Labit, directeur adjoint de la Dreal, sans vouloir lui non plus nous livrer plus de détails.

Les services de l’État ne nous en diront pas plus. Soit. Mais comme à Mediacités nous sommes têtus, nous avons tout de même découvert un moyen de connaître l’identité de ces pollueurs pas très regardants sur leurs émissions. Nous avons en effet découvert que tous les arrêtés préfectoraux concernant les émissions des usines sont publics et en accès libre et notamment ceux concernant les mises en demeure suite à des rejets intempestifs. Ils sont consultables sur le site des installations classées du ministère de l’Environnement. Ce qui permet de constater lesquelles ont été sommées par la Dreal de rentrer dans le rang. Parfois vertement.

Mediacités a « fait le job » pour la vingtaine des plus gros émetteurs régionaux des cinq principaux polluants . Un travail de bénédictin qui nous a permis de débusquer quelques tricheurs.

  • Chaux et dolomites du Boulonnais à Rety, un fabricant de plâtre, pris par la patrouille en août 2015 pour non respect des contrôles obligatoires des rejets dans l’air de ses deux cheminées.
  • Alphaglass à Arques, le fabricant de bouteilles en verre, pris en flagrant délit, en septembre 2015, de « dépassements récurrents et systématiques des valeurs limites de rejets d’oxydes d’azote ». Les habitants de Saint-Omer apprécieront le « récurrents et systématiques ».

 

Impossible néanmoins de passer en revue les 2 450 sites industriels de la région. L’opération prendrait des mois. Sauf si vous, chers lecteurs, participez également à l’enquête. Vos investigations parmi les documents de la Dreal nous permettront de compléter, au fur et à mesure de vos découvertes, cette carte interactive.

> Je souhaite contribuer à l’enquête participative de Mediacités : mode d’emploi

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Usines : quelles obligations en cas de pic de pollution ?

 

Quand la pollution s’emballe, les automobilistes sont invités à pratiquer la circulation alternée ou à ralentir. Pas les usines ! Lorsque le seuil d'alerte est dépassé, les principaux émetteurs de la région connus de la Dreal et consignés sur des listes, ne sont, eux, pas sommés de baisser les cadences : l'économie prime sur l'environnement ! Leur seule obligation, pour l’instant, consiste à déposer un rapport à la Dreal regroupant les mesures qu’elles se proposent de mettre en place en cas d’alerte pollution. Exemple : reporter certaines opérations polluantes, comme la maintenance des machines. Bref, rien de très contraignant.

D’ici quelques mois, ces listes des principaux émetteurs devraient toutefois être mises à jour et concerner un plus grand nombre d'usines. « Nous travaillons actuellement à la préparation d'un nouvel arrêté interdépartemental "pics de pollution" pour prendre en compte le nouveau périmètre de la région. Nous modifieront aussi certains seuils (oxyde d’azote, oxyde de soufre, poussières) afin d'élargir le parc d'établissements industriels concernés », détaille Xavier Bouton, chef du service Risques à la Dreal Hauts-de-France. Selon nos informations, devraient rentrer dans la liste des usines comme Draka Comteq à Billy Berclau, Nyrstar à Auby, Kerneos à Dunkerque ou encore Graftech à Calais et Uni Packaging Helio à Caudry.

Certains établissements peuvent également être subitement concernés par les pics de pollution pour des raisons plus surprenantes : pendant plusieurs années, l'usine Roquette de Lestrem – un poids lourd de l'agroalimentaire régional et même mondial –, ne figurait pas sur la liste des gros émetteurs de poussières « à la suite d'une erreur informatique », nous révèle la Dreal. Selon nos informations, l’usine déclarait bien ses émissions, mais pas de la bonne façon, ce qui entraînait une erreur d’enregistrement. La Dreal a fini par détecter l’anomalie et par la corriger depuis 2015. Conséquence de ce fâcheux bug : l’entreprise a bien dû déposer un rapport sur les mesures à prendre en cas de pics de pollution, mais pour ses émissions d’oxydes d’azote, et pas pour les poussières... Un comble sachant qu’elle n’est jamais que le 2e plus gros émetteur des Hauts-de-France, juste derrière ArcelorMittal à Dunkerque. Là encore, les riverains apprécieront.

Pierre-Yves Bocquet
Après avoir étudié les sciences à Lille 1 et le Journalisme Scientifique à l'ESJ Lille, j'ai passé 10 ans dans la presse technique et économique (à l'Usine Nouvelle notamment). Aujourd'hui indépendant, je travaille pour plusieurs titres, dont Mediacités et Science & Vie. Je m'intéresse toujours en priorité aux sujets économiques, techniques et scientifiques, pour décrypter l'impact des technologies et de l'industrie sur la société et la vie quotidienne.