Depuis quelques semaines, la Métropole européenne de Lille (MEL) accueille des visiteurs d’un genre particulier. Les fonctionnaires de l’Agence française anticorruption épluchent patiemment la comptabilité de la collectivité et mènent de nombreux entretiens. Le lundi 11 juin, cela devait être au tour du président Damien Castelain d’être auditionné. Les contrôleurs de l’AFA, qui agissent sans doute dans le cadre d’un contrôle administratif de routine, ont-ils repéré les étranges dépenses de Damien Castelain ? Mediacités s’est livré à un travail de fourmi en se plongeant dans quelques centaines de factures. Certaines montrent clairement que le président prend quelques libertés avec l’argent du contribuable. Entre janvier 2017 et mai 2018, les dépenses litigieuses s’élèvent à plus de 11 000 euros. En voici quelques beaux exemples.                                           

Parfums Terre d’Hermès, cartes cadeaux chez Séphora, Boulanger ou Jeff de Bruges, prestations « bien être » au Spacium, le centre de spa, soins et hammam de Faches Thumesnil… Mis bout à bout, ces menus achats se montent à près de 1 500 euros. Autres dépenses récurrentes : ces dîners dans différents restaurants du bassin minier. Les factures restent raisonnables – en moyenne 50 euros pour des pizzas et du champagne –, mais l’addition finit par être salée. Elle dépasse les 2 000 euros en 2017. Surtout, on s’interroge sur leur pertinence, chaque repas étant pris en tête à tête après 20 heures. Plus troublant encore, ces 1 572 euros déboursés pour quatre nuits passées dans des hôtels de luxe parisiens – à chaque fois un week-end. Le président Castelain semble apprécier la piscine art-déco de l’hôtel 5 étoiles Molitor, situé à deux pas des Serres d’Auteuil et du stade Roland-Garros. Le 6 mars 2018, il y laisse 681 euros, taxe de séjour pour deux personnes incluse…

Piscine de l'hôtel Molitor, à Paris. Photo : Creative Commons / BikerNormand
Piscine de l'hôtel Molitor, à Paris. Photo : Creative Commons / BikerNormand

Ces dépenses n’ont à l’évidence pas grand-chose à voir avec les fonctions politiques d’un patron de métropole. Pour les régler, pourtant, Damien Castelain ne sort pas souvent sa carte bancaire personnelle. Peu de temps après son élection à la MEL, en avril 2014, ce président - qui se plaint régulièrement d’être mal payé - crée son propre système de paiement de notes de frais et en confie la gestion à sa fidèle assistante. Une innovation très pratique. Baptisée régie d’avances, en comptabilité publique, cette sorte de caisse personnelle permet d’engager des petites dépenses sans lourdeur administrative. « Si on doit évidemment justifier les frais engagés, il n’y a pas d’obligation de justifier leur opportunité », explique le responsable du protocole d’une autre collectivité.

Dans les bordereaux réunissant les factures du président de la MEL, on retrouve ainsi systématiquement le numéro 40 040 de sa régie personnelle.

Bordereau_exemple

D’ordinaire, ce régime de régie d’avances est au service d’une administration. Qu’elle soit à la disposition d’un seul homme étonne. « C’est la première fois que je rencontre ce cas de figure, indique Yannick Chadelat, professeur à l’Ecole nationale des finances publiques. D’habitude, les dépenses relatives au président d’une collectivité locale sont plutôt intégrées dans les dépenses protocolaires. » Alors, comment justifier cette régie d’avances taillée sur mesure ? Les experts sollicités par Mediacités donnent leur langue au chat.

Frais de représentation ou dépenses personnelles ?

Il nous a malheureusement été impossible d’obtenir le point de vue de la MEL ou de Damien Castelain lui-même. Depuis nos articles consacrés au directeur général des services (DGS) Bruno Cassette et au duo qu’il forme avec le président, Mediacités est rayé de la liste des médias fréquentables (voir encadré En coulisses). La ligne de défense de Damien Castelain tiendra sans doute dans cette délibération du 5 janvier 2017 qui précise le régime indemnitaire des élus. En fin de texte, on peut lire qu’en vertu de l’article L.2123.19 du code général des collectivités territoriales « des frais de représentation peuvent faire l’objet de remboursement au président d’un établissement public de coopération intercommunale en raison des responsabilités liées aux fonctions qui lui sont confiées et aux sujétions rencontrées. »

L’assemblée délibérante a certes autorisé à l’unanimité « le remboursement, sur présentation de justificatifs de dépenses de frais de représentation assumés au titre des fonctions de président de la Métropole Européenne de Lille ». Mais deux problèmes majeurs se posent : elle n'a pas fixé de montant maximum - alors que la loi l’y oblige - et de très nombreuses dépenses constatées n’ont strictement rien à voir avec l'exercice classique des fonctions d’un élu.

Delib_frais

Faut-il écouter le président quand il se plaint de ne pas être suffisamment payé ? Il est vrai qu’au vu de la taille et de l’importance de la collectivité, son indemnité est relativement modeste (5 612,44 euros brut). Surtout, elle est bien inférieure aux salaires de nombre de ses directeurs. Celui de son bras droit Bruno Cassette, par exemple, se monte à 8 400 euros nets ; celui de son directeur de la communication et du protocole Nicolas Sokolowski à 6 200 euros net. De quoi inciter, sans doute, le président Castelain à opérer cette confusion des genres insolite.

Un « craquage » au Printemps à 2 537 euros

Il risque d’en payer le prix fort. D’autant que l’homme est déjà fragilisé par une mise en examen et un contrôle judiciaire , en marge de l’attribution du marché du Grand Stade. Les habitants de la métropole ne seront sans doute pas très heureux d’apprendre que leur président s’habille parfois à leur frais. En 2017, ces frais de « représentation » indus atteignaient plus de 5 600 euros. Avec un « craquage » le 1er juillet au Printemps : 2 537 euros en chemises, cravates, chaussures, pantalons, vestes, etc. Le contribuable métropolitain peut être fier de son président tiré à quatre épingles : il lui paie même ses chaussettes !  

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Des factures litigieuses ? Une confusion entre dépenses privées et argent public ? Constance Trembremande, la conseillère spéciale du président, bondit : « Je connais Damien Castelain depuis quinze ans, comme vous le savez. S'il y en a bien un qui ne confond pas les choses, c'est lui ! Il n'a même pas voulu que sa fille travaille au centre aéré de Péronne-en-Mélantois, dont il est maire. » La conseillère coupe court à la discussion : « Chaque semaine, vous lynchez le président, justifie-t-elle. Ce n’est pas un fonctionnement normal. On a donc décidé de ne plus répondre à Mediacités. » Il n’est évidemment pas dans l’intention de Mediacités de lyncher telle ou telle personnalité. Juste d’apporter des faits inédits, qui relèvent de l’intérêt général, en toute indépendance et avec le sérieux et la mesure nécessaires.