«On veut du vert, pas du béton ». Voilà, en résumé, ce que réclament les associations PARC, ASPI, Amis de la Terre-Nord, Entrelianes, Nord Ecologie Conseil et le collectif Fête la friche qui contestent l’intérêt général du projet Saint-Sauveur sur le terrain (à travers l’installation d’une ZAP –zone à protéger- et pas encore une ZAD –zone à défendre-) et sur le plan juridique (voir encadré ci-dessous).

Rappelons-le : la ZAC Saint-Sauveur, c’est la transformation d’une friche de 23 hectares dans le sud du quartier de Lille-centre en logements (2000 à 2400), bureaux (35 000 mètres carrés), locaux d’activités et commerces (20 000 mètres carrés), dont le futur St-So Bazaar, et équipements publics (20 000 mètres carrés), dont un groupe scolaire, une piscine olympique sur le secteur du Belvédère et un gymnase.

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A tous ces habitants de la métropole lilloise inquiets par l’impact écologique de ce projet unique - ce n’est pas tous les jours qu’une grande métropole française dispose de l’opportunité foncière de créer un nouveau quartier en cœur de ville -, se sont greffés des arguments politiques. Les municipales sont en vue et les opposants sont bien décidés à obtenir que Damien Castelain, président de la MEL, et Martine Aubry, maire de Lille, revoient leur copie. A l’occasion de l’enquête publique complémentaire qui s’est achevée le 8 mars, les élus EELV ont demandé au commissaire enquêteur de « donner un avis défavorable au projet présenté afin qu’il puisse être refondé complètement ». Les députés lillois de La France Insoumise (LFI) pointent du doigt « le béton, toujours le béton, encore le béton » et se demandent « s’il constitue vraiment l’unique solution aux tensions que connait le logement dans la métropole lilloise ». Quant à Violette Spillebout et Thomas Werquin pour le collectif Lille C, proche de La République en Marche (LREM), ils soutiennent que « la priorité, c’est de verdir cette ville où l’air est certains jours irrespirable et où les habitants nous réclament plus d’espaces verts ».

Le réalisateur du film « Demain » dénonce l’utilisation de son image

Au milieu de cette levée de boucliers, comment vendre ce projet aux habitants préoccupés par le réchauffement climatique, les mauvais résultats de la qualité de l’air, ou le manque criant de nature en ville ? En y ajoutant du vert. Du moins dans la communication... Dans le cadre de l’enquête publique complémentaire, des panneaux de présentation ont été réalisés par la SPL Euralille, aménageur de la ZAC Saint-Sauveur, pour informer le public. Pour désamorcer les craintes des amoureux de la nature, l’image et les propos du réalisateur du film « Demain », film qui présente des solutions pour une planète durable, ont été affichés... sans son accord. « Connaissant les positions publiques de l’intéressé et très étonnés de ce soutien suspect, expliquent les membres de l’association PARC, nous avons sollicité Cyril Dion, qui a exprimé sa stupéfaction et son opposition à ce que son nom et son image soient utilisés sans autorisation et sans respect du droit d’auteur, ce que résume sans ambiguïté son Tweet du 26 février ».

Les panneaux ont été retirés par la SPL Euralille qui a évoqué « une maladresse ». La société d’aménagement a, en revanche, maintenu la communication autour du concept de « ville durable » et l’aménageur continue de diffuser des visuels très verts du projet Saint-Sauveur. A commencer par les images d’écrin de verdure autour et sur la future piscine olympique. Les 8000 mètres carrés de toiture végétalisée et les 1800 mètres carrés d’espaces de « pleine terre » laissent entrevoir un véritable poumon vert. Qu’en sera-t-il en vrai ? « Les perspectives sont toujours arborées à mort car ça rassure, confie un architecte lillois. Pour être vendeur, il faut mettre du vert. Sauf que pour la toiture végétale, ce ne sera jamais une prairie verte comme on le voit sur l’image car chaque été on a des épisodes de canicule qui crament tout. »

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Le projet de piscine olympique à Saint-Sauveur proposée par un groupement emmené la société Rabot-Dutilleul Construction © Rabot Dutilleul Construction / Spie Batignolles / Auer Weber Architectes

Ajoutez du vert quitte à forcer le trait ? Lors d’une réunion de concertation réservée aux instances de concertation lilloises le 2 mars dernier, la co-secrétaire d’EELV Lille Julie Nicolas a cru s’étrangler en entendant l’adjoint lillois (PS) Stanislas Dendievel évoquer « une forêt primaire » sur le site de Saint-Sauveur. La tension autour de ce dossier d’aménagement urbain est telle que certains ont recours à la caricature, même quand il s’agit d’évoquer les opposants au projet. Dans un tweet du 2 mars, Julie Nicolas écrit : « Jacques Richir (adjoint lillois, ndlr) persiste et signe sur l’emploi des termes « extrémistes » et « intégristes ». Pour le dialogue ou la concertation, on repassera donc ».

Les députés lillois de La France Insoumise ont également peu apprécié la caricature faite des personnes hostiles au projet : « Non, Madame le Maire, les opposants au projet Saint-Sauveur ne sont ni des opposants par principe, ni des irresponsables qui ne seraient pas préoccupés par la situation du logement à Lille, ni des bobos en manque de pelouse ! ont-ils écrit en octobre dernier. Permettez que soit discuté pour de bon votre projet ! Appréciez la chance que constitue l’implication citoyenne dans notre ville ! » « C’est devenu la politique de la terre brûlée, constate l’écologiste Dominique Plancke. Ils (la MEL et la Ville, ndlr) sont dans le déni pour avancer, persuadés d’avoir raison et de savoir comment faire le bien pour l’intérêt général. A une époque de défiance vis-à-vis des politiques, ils continuent malgré le recours suspensif ».

Pétitions... et contre-pétitions

La guerre autour de l’image passe aussi par des contre-pétitions face à celle intitulée « Stop ! On étouffe, sauvons Saint-Sauveur, Lille a besoin de respirer ! » qui a recueilli près de 13 000 signatures. Thierry Landron, le président du LUC Water-Polo – et très proche de Martine Aubry, a lancé une pétition en ligne sous le titre « Oui à une piscine olympique à Lille Saint-Sauveur » qui a dépassé les 2000 signatures.

Cette bataille sur le terrain de la communication semble d’ores et déjà gagnée par la MEL et la Ville de Lille. En effet, les associations opposées au projet préfèrent baser leurs arguments sur des études scientifiques, des statistiques pas toujours digestes et des explications environnementales complexes issues du travail ardu de Michel Eyraud, le secrétaire général de Nord Ecologie Conseil et des différentes associations PARC, ASPI, Amis de la Terre-Nord, Entrelianes... Pas très « sexy ». Malgré cela, après les 622 avis recueillis lors de l’enquête publique initiale, c’est finalement plus de 1200 personnes qui se sont exprimées pour l’enquête complémentaire, dont une majorité opposée au projet.

Le commissaire enquêteur devrait livrer ses conclusions le 22 mars. Le conseil municipal de Lille doit ensuite se réunir le 4 avril et le conseil métropolitain le 5 avril pour délibérer sur le sujet. Les associations de défense de l’environnement sont convaincues que le commissaire enquêteur va émettre des réserves sur ce projet. « Depuis le début, on nous parle de logements mais, nous, nous demandons de regarder la « vivabilité » du territoire en commençant par la qualité de l’air, insiste Hélène Allée, de l’association Entrelianes. Personne n’est censé ignorer l’effondrement de la biodiversité. Et dans l’enquête publique complémentaire, le compte n’y est pas. »

De son côté, la Ville de Lille informe qu'elle « respecte le travail et l'indépendance du commissaire enquêteur qui rendra son avis prochainement ». Elle ne s'exprimera qu'une fois cet avis rendu. Elle « garde à l'esprit qu'à l'issue de la première enquête publique, le commissaire enquêteur avait approuvé le caractère d'intérêt général du projet et estimait qu'il n'a pas été trouvé de solutions alternatives plus attractives ou équivalentes au projet. Son avis avait été toutefois assorti de réserves sur la qualité de l'air et la piscine, réserves qui ont immédiatement été prises en compte. »

Une bataille juridique à couteaux tirés

Le projet Saint-Sauveur tel qu’il est aujourd’hui écrit par la MEL et la Ville de Lille va-t-il voir le jour ? Si les collectivités et l’aménageur SPL Euralille restent confiants, la fronde des associations de citoyens est telle que tout semble possible. « Ces collectivités ne sont pas habituées à ce que l’on remette en cause leurs projets », estime Maître Muriel Ruef. C’est cette avocate qui a permis à ses clients, l’association P.A.R.C. (Protection Aménagement Réappropriation Collective du site Saint-Sauveur et de son Belvédère) et ASPI (Association pour la Suppression des Pollutions Industrielles) de marquer des points sur le terrain juridique en octobre dernier.

Suite à l’enquête publique initiale du 20 mars 2018 au 20 avril 2018, le commissaire enquêteur avait rendu un avis favorable avec réserves. Un référé-suspension a donc été déposé par les deux associations contre la délibération du 15 juin 2018 de la MEL déclarant le projet Saint-Sauveur d’intérêt général. Le 5 octobre 2018, le juge des référés du tribunal administratif a suspendu cette délibération du conseil de la Métropole européenne de Lille (MEL) déclarant le projet Saint-Sauveur d’intérêt général.

Pour le juge des référés, « l’étude d’impact réalisée en mai 2017 comporte des insuffisances quant aux incidences du projet sur la qualité de l’air et des inexactitudes en ce qui concerne l’état d’avancement du projet d’implantation d’une piscine olympique ». En clair, des insuffisances et des inexactitudes ont pu avoir pour effet de nuire à l'information complète de la population.

Pour corriger le tir, une enquête publique complémentaire été lancée. Il s’agit d’« apporter ces informations nouvelles à la population et de lever la suspension du projet », expliquait en février le conseiller municipal lillois délégué à l'urbanisme Stanislas Dendievel, en insistant que le fait qu’il ne s’agissait pas d’une annulation pure et simple de l’enquête publique initiale.

La phase d’enquête publique complémentaire (486 pages réactualisée) s’est achevée le 8 mars. Maître Muriel Ruef prépare la contre-attaque par anticipation des conclusions de Michel-Ange Mouquet, le commissaire enquêteur, un officier général de l'armée de l'air retraité. « Quoi qu’il arrive, prévient Maître Ruef, j’attaquerai à nouveau en référé et au fond car on est opposés au projet de piscine que nous considérons comme n’étant pas d’intérêt général. » Pour l’avocate du barreau de Lille, « l’enquête complémentaire est lacunaire car l’étude d’impact sur la pollution de l’air (…) n’est que du blabla ». De leur côté, les élus EELV continuent d’exiger une remise à plat du projet. « On n’a jamais refusé les logements et on est d’accord pour une piscine mais pas à cet endroit là, rappelle Dominique Plancke, d’EELV Lille, qui prédit : « Cette situation de blocage va se terminer devant les tribunaux. Il y aura un nouveau référé pour empêcher les premiers coups de pelleteuse et la MEL devra revoir sa copie. » La bataille juridiciaire n’est donc pas près de s’achever.

Le projet Saint-Sauveur en dates

1865 à 2003 : mise en service de  la gare de marchandise à Saint-Sauveur
2003 : fermeture de la gare
2009 : réhabilitation partielle des halles et réflexion « Ville 3000 » sur le devenir du site

2012 : élaboration du cahier des charges - concertation n°1 
2013 : dialogue compétitif entre 4 équipes et choix du lauréat : l’équipe danoise GEHL
2014 : élaboration du plan guide - concertation n°2

2015 : création de la ZAC Saint-Sauveur
2016 : études - achat du terrain
2017 : élaboration de la stratégie d'aménagement - concertation n°3
20 mars 2018 - 20 avril 2018 : enquête publique initiale
22 février 2019 - 8 mars 2019 : enquête publique complémentaire
22 mars 2018 : avis du commissaire enquêteur sur l’enquête publique complémentaire