Ce samedi 1er février, Martine Aubry dévoile son programme et au chapitre de la lutte contre « les incivilités et les désordres urbains », on peut lire : « Recours accru à la vidéoprotection avec des caméras fixes (…) et des caméras temporaires sur les zones à risque potentiel ». Pour la maire de Lille, c’est une petite révolution ! Jusqu’à présent, la socialiste s’était toujours érigée en opposante à la vidéosurveillance. Sur la question, elle faisait figure de dernière des Mohicans (Nantes, autre grande ville de France longtemps réfractaire à l’installation de caméras, s’y est convertie en 2018 - lire par ailleurs notre enquête nantaise).

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Dans le détail, la candidate à un quatrième mandat n’envisage pas de visser des caméras à tous les coins de rue. Elle promet avant tout la création d’un centre de supervision urbaine (CSU) d’où seraient scrutées les images enregistrées par les plus de 6 000 caméras déjà implantées à Lille. Début décembre 2019, pour se défendre de tout « dogmatisme » sur la question, Martine Aubry avançait, aux micros de France Bleu Nord et France 3 Hauts-de-France, que « nous avons très précisément 6 297 caméras dans la ville ».         

Un calcul fallacieux puisque la première édile, qui a refusé de répondre aux questions de Mediacités [lire En coulisses], compte en vrac celles du centre opérationnel et de commandement de la Métropole européenne de Lille (MEL), qui gèrent principalement le trafic routier, celles du réseau de transports Ilévia et celles privées (commerces, banques, etc.). Soit des dispositifs qui diffèrent de la vidéosurveillance des espaces publics.   

« Martine Aubry ment comme elle respire quand elle affirme qu’il y a plus de 6 000 caméras à Lille », explose son adversaire Les Républicains Marc-Philippe Daubresse. Il n’en reste pas moins que les annonces de la maire sortante marquent un virage à 180°. Il intervient alors que le territoire de la MEL a massivement adopté les caméras. D’après le décompte effectué par Mediacités, 76 des 95 communes qui composeront la Métropole au 14 mars prochain en comptent au moins une. Même des bourgades comme Deûlémont (1680 habitants), Illies (1500 habitants) ou Vendeville (1600 habitants) ont cédé aux sirènes de la vidéosurveillance. Escobecques, 300 habitants, a installé une douzaine de caméras et Warneton, 240 âmes, treize… soit une pour 18 habitants. Dormez tranquilles, Warnetonnois !

La folie des caméras s’est emparée de la MEL en 2015. Cette année-là, la rue du Ballon récupère la compétence de la prévention de la délinquance. S’élabore alors « une fusée à trois étages » selon les mots du maire d’Halluin (79 caméras) Gustave Dassonville (LR), conseiller métropolitain chargé de la vidéoprotection. Objectif : pouvoir suivre à la trace un délinquant, de son entrée à sa sortie du territoire. La Métropole adopte une politique « incitative » à la fin de l’année 2016 - c’est le premier étage de la fusée - en signant un accord-cadre pour l’achat et la maintenance de systèmes de vidéosurveillance. « C’est un groupement de commandes pour que chaque commune puisse avoir le même matériel. Acheter en quantité permet également d’obtenir des prix », détaille Gustave Dassonville.
Un premier marché est signé au début de l’année 2017 avec 44 communes. La juteuse commande - près de trois millions d’euros, selon la délibération de la MEL [voir le document ci-dessous] - est remportée par le groupe Eiffage.

INSERT-Mutualisation MEL - Juin 2018 (nouveau groupement)

Devant un tel engouement des maires, un second marché est proposé en juin 2018 avec « 59 communes », selon Gustave Dassonville. Toujours au profit du groupe Eiffage. La mutualisation de commandes n’a rien d’inédit (Nantes Métropole a suivi la même stratégie). L’industriel bénéficie toutefois à fond de l’harmonisation des dispositifs voulue par la MEL. Mais pas seulement. L’institution présidée par Damien Castelain s’est transformée en VRP de la vidéosurveillance. Pour les années 2017 à 2020, elle a mis en place un fonds de concours - le deuxième étage de la fusée - doté de 500 000 euros par an pour aider financièrement les communes qui souhaitent acheter des caméras. « Cette enveloppe est destinée aux villes qui veulent s’équiper pour la première fois, compléter leur dispositif ou renouveler leur matériel obsolète. En fonction, la MEL finance entre 30 et 50 % de la facture », précise Gustave Dassonville.

« Avec les élections qui arrivent, c’est une démarche électoraliste »

Les candidats se bousculent. La MEL a accepté 28 demandes d'aide pour un montant de 1 564 594 euros (649 102 euros en 2018 pour 12 communes ; 915 492 euros en 2019 pour 16 communes). « Trois autres dossiers sont encore en attente de délibération et neuf communes en sont à la déclaration d’intention », ajoute l’élu métropolitain. Cette politique clairement incitative s’attire les foudres du groupe écologiste. « Quand la MEL dit : "On paye presque tout", pour nous c’est une forme de pression implicite, déplore Michel Ifri, conseiller métropolitain EELV. Et puis on dit aux maires que les habitants leur seront redevables alors que dans plusieurs petites communes, il n’y en a pas besoin ! Avec les élections qui arrivent, c’est une démarche électoraliste. »         

Et le dernier étage de la fusée ? Il consiste en la création d’un centre de supervision urbain (CSU) qui regrouperait toutes les caméras des communes de la métropole. D’après notre recensement, on en dénombre au moins 2512 (une quinzaine de communes sur 95 n’ont pas répondu à nos sollicitations - lire l’encadré En coulisses). « C’est une question très compliquée au plan technique, explique Gustave Dassonville, car on a plusieurs communes qui ont des matériels différents. Le président Castelain va peut-être m’en vouloir de dire cela, mais si on a ce CSU métropolitain à l’horizon 2026, ce sera déjà très bien ! »

Les industriels, eux, sont prêts. Du côté d’Eiffage, on considère que les freins ne sont pas technologiques. « On peut construire un CSU même si toutes les caméras ne viennent pas de chez nous. On possède ce savoir-faire », explique Laurent Verlaguet, Directeur d’Expercité, la marque d’Eiffage Energie Systèmes dédiée aux villes et collectivités. 

À Tourcoing, un CSU de 350 caméras

La construction d’un tel mastodonte pourrait se faire par étapes. La MEL incite ses membres à créer des CSU à cinq ou six villes pour commencer. « On a prévu un petit bonus financier de 10 % lorsque plusieurs communes présentent un projet commun », confirme Gustave Dassonville. Regrouper ces entités serait ensuite plus simple. On en compte une pour Roubaix et Wasquehal par exemple. Tourcoing avait également son projet. La ville de Gérald Darmanin devait accueillir dans son CSU les caméras de Roncq, Neuville-en-Ferrain, Mouvaux, Halluin, Linselles, Bousbecque et Wervicq-Sud mais cette mutualisation a capoté . « Qu’importe, commente Eric Denoeud, adjoint au maire de Tourcoing chargé de la sécurité. On avait dimensionné notre CSU pour installer 350 caméras partagées entre tous. On utilisera toute la place pour nous. »
Avec une tour de contrôle aussi puissante, Tourcoing n’est pas pressée d’intégrer le projet métropolitain. « Je suis méfiant, confie Eric Denoeud. Tout l’intérêt de mettre des caméras, c’est de pouvoir garder la main sur nos images. C’est ça qui va permettre à nos forces de police d’intervenir rapidement. » Autre frein au grand ouvrage voulu par la MEL : Lille.         

Malgré les annonces de campagne de Martine Aubry, la ville-centre s’apparente encore à un trou noir dans le maillage de la vidéosurveillance. Elle compte seulement huit caméras, installées en 2016 dans le quartier de Wazemmes, pour lutter contre le trafic de drogues. « Le risque, ce que nombre de délinquants trouvent refuge à Lille », pointe Gustave Dassonville. L’argument a-t-il fait mouche ? L’élu - interviewé avant les annonces du programme de la maire de Lille – avait en tout cas sentir le vent tourner : « Je ne suis pas sûr que Martine Aubry soit aussi opposée à la vidéoprotection que par le passé. Elle a d’ailleurs envoyé des gens de la mairie aux réunions techniques de la Métropole… au moins pour s’informer. Quoiqu’il en soit, Lille ne sera pas un obstacle à notre projet ».         

500 caméras pour Spillebout et Daubresse

La volte-face de la patronne du beffroi ne trouve pas grâce aux yeux de ses opposants. « Ça fait trois mandats qu’on réclame des caméras ! Pendant des années, elle nous a opposé des raisons de libertés individuelles alors même que toutes les autres villes de gauche se sont converties ! », critique Thierry Pauchet, ancien candidat divers droite qui vient de se rallier à la liste LR. De son côté, la macroniste Violette Spillebout, ancienne directrice de cabinet de Martine Aubry, réfute l’opposition droite/gauche sur la question : « Aujourd’hui, Lille est exposée aux trafics de drogue et à une menace terroriste. Vouloir la vidéoprotection, c’est être responsable ! ». Sur ce point, elle se rapproche du candidat LR Marc-Philippe Daubresse. Tous deux promettent l’installation de 500 caméras s’ils sont élus. Coût de l’opération, selon Violette Spillebout : 10 millions d’euros pour la pose, 3 à 4 millions par an pour le fonctionnement d’un centre de supervision urbain. Une somme « raisonnable », selon elle.

« Il ne faut pas que la vidéosurveillance s’installe dans la ville, plaide l’Insoumis Julien Poix, à la tête de la liste "Décidez pour Lille", sur la même ligne que le candidat écologiste Stéphane Baly (EELV). C’est coûteux et inutile. Qui plus est, c’est la porte ouverte à tout et n’importe quoi comme la reconnaissance faciale. On ne doit pas ouvrir la boîte de Pandore ! » Une boîte dont Marc-Philippe Daubresse cherche la clé : « Dans l’idéal, il nous faut des technologies de pointe. Je pense à des algorithmes qui déclenchent des alertes quand il se passe quelque chose d’anormal. Je suis aussi favorable à une expérimentation de la reconnaissance faciale, utile pour lutter contre le terrorisme, dans certains endroits ciblés de la ville. On pourrait reproduire l’expérience de Nice [la ville de Christian Estrosi l’a testée lors du carnaval en 2019]. » À l’automne dernier, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a toutefois jugé illégale des systèmes de reconnaissance faciale installés à l’entrée de lycées à Nice et Marseille.

#TousSurveillés : 215 communes au crible

De novembre à janvier, les journalistes Maxime Fayolle et Emmanuel Riondé ont contacté les 215 communes qui composent les métropoles de Lille (95 communes à compter du 14 mars prochain), Lyon (59), Toulouse (37) et Nantes (24), couvertes par Mediacités, dans le cadre de notre dossier « TousSurveillés » consacré à la vidéosurveillance. De nombreux maires, adjoints, directeurs de cabinets, services de communication ou encore policiers municipaux ont répondu par mail ou téléphone à un questionnaire portant sur le nombre de caméras installées dans leur commune, leurs dates d’installation, leur coût, les projets futurs et l’utilité ressentie de la vidéosurveillance.

> Retrouvez l’ensemble des articles de notre dossier Vidéosurveillance

Dans la Métropole européenne de Lille, 74 communes ont répondu favorablement à nos demandes (sur 95). A l’inverse, 20 communes ont laissé nos différents appels ou mails sans réponse malgré plusieurs relances. Seule la ville de Lille a refusé par deux fois notre demande d’interview de Martine Aubry arguant, au téléphone, « un choix dans les médias dans lesquelles elle parle » (le 16 décembre), puis des soucis « d’agenda avec la campagne des municipales » (le 24 janvier). La ville nous a expliqué que la position de la maire de Lille sur ce sujet avait été clairement affirmée dans des interviews passées et que nous n’avions qu’à reprendre ses propos.

Ci-après la liste des 20 communes qui ne nous ont pas répondu : Bauvin (qui rentrera dans la MEL en mars), Beaucamps-Ligny, Bondues, Englos, Erquinghem-Lys, Hantay, Hem, Herlies, Lesquin, Lezennes, Linselles, Neuville-en-Ferrain, Pérenchies, Péronne-en-Mélantois, Premesques, Radinghem-en-Weppes, Saint-André-lez-Lille, Salomé, Wattignies, Willems.

Malgré les refus ou l’absence de réponses, nous avons pu reconstituer le nombre de caméras de certaines communes grâce à des sources officielles (sites internet des villes, compte-rendu de conseils municipaux). Les préfectures du Rhône (pour Lyon), de Loire-Atlantique (pour Nantes) et de Haute-Garonne (pour Toulouse) nous ont par ailleurs transmis pour chaque commune le nombre d’autorisations préfectorales demandées pour l’installation de chaque caméra.

Enfin, nous avons fait le choix d’utiliser dans nos articles le terme de « vidéosurveillance » et non celui de « vidéoprotection », généralement préféré par les élus de communes équipées en caméras. La France est le seul pays au monde à avoir officiellement substitué le second terme au premier, en 2009, dans un très bel exercice de novlangue que n’aurait pas renié l’auteur de 1984 George Orwell (en anglais, on parle de « video surveillance » ou de « closed-circuit television »).

Avant cette année-là, les textes législatifs sur le sujet parlaient de « vidéosurveillance », après, de « vidéoprotection ». Ce renversement sémantique « vise très clairement à se prémunir des critiques de dérive sécuritaire ou de surveillance généralisée », analyse, dans sa thèse consacrée à la vidéosurveillance, le chercheur Guillaume Gormand.

Cet article concerne la promesse :
« Recours accru à la vidéo protection et ouverture d’un Centre de supervision urbaine »
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