Partout dans le monde, la pandémie exacerbe les fractures sociales, y compris les moins acceptables chez les grandes puissances mondiales. Parmi elles, la fracture alimentaire. Dans son allocution du lundi 13 avril, le président Emmanuel Macron a promis une aide exceptionnelle aux étudiants et familles les plus démunies. Fermées, en même temps que les écoles et les universités, les cantines scolaires et restaurants universitaires ne jouent plus leur rôle crucial auprès des plus modestes. A Lille, Roubaix ou Villeneuve d'Ascq, le problème est saillant comme Mediacités est allé le vérifier.

« C'est cher d'acheter de bonnes choses à manger, comme des fruits secs : des noix, des amandes... mais ce n'est pas grave. C'est important pour être en bonne santé », glisse Hakima, une Roubaisienne de 41 ans. Depuis un mois, elle se confine seule avec ses deux enfants de 5 et 6 ans, dans un appartement avec une seule chambre. Depuis la fermeture de la cantine, la maman cuisine un peu plus que d'habitude, avec le souci de ne pas faire « des pâtes, des frites, des œufs tous les jours » et de privilégier le fait-maison. « Je n'achète même pas les jus du magasin, rit-elle au téléphone. Je presse les oranges moi-même ! »

Pour maîtriser son budget alimentaire, Fadhila, 30 ans, revisite des plats familiaux de la cuisine kabyle : « Je fais du riz avec de la viande et des olives, du couscous, des lentilles avec du poulet... Quand il y a des restes le midi, on termine le soir. » Moins coûteux que la cantine, assure la maman, qui partage un « grand appartement » à Roubaix avec ses trois enfants, âgés de 4, 5 et 7 ans. Elle paye une centaine d'euros par mois de restauration scolaire : « Je les inscris juste pour pouvoir travailler. » Sa dernière mission intérim comme préparatrice de commandes remonte à janvier. Avec le confinement, elle puise un peu dans les économies. Malgré son budget serré, Fadhila relativise : « J'aime bien leur préparer des repas... Je préfère quand ils mangent à la maison parce qu'ils peuvent manger un peu de viande. »

Pour Sandra, maman de 32 ans, la préparation de plats, pains et gâteaux maisons se transforme parfois en activité ludique avec ses trois garçons de 7, 9 et 11 ans. La famille vit à Roubaix, dans un appartement sans extérieur. Sandra, sans emploi, débourse environ 350 euros chaque mois pour remplir le frigo et payer une quarantaine d'euros de cantine. « Je déduis toujours mes factures et après je regarde ce qu'il me reste pour les courses. Heureusement, mes enfants sont habitués à prendre des « sous-marques ». Je leur montre que, quand c'est moins cher, le bénéfice peut servir pour autre chose et que ça a le même goût dans l'assiette. » Malgré sa vigilance, la maman a déjà vu son budget alimentaire augmenter d'une cinquantaine d'euros en un mois de confinement. Elle dit qu'elle a appris à faire avec peu, qu'elle tient ça de son père : « Pour le moment, ça va... On tient ! »

Des aides en réflexion à Lille ou dans le Nord

Depuis mi-mars, certaines collectivités attribuent des aides exceptionnelles pour pallier les conséquences de la pandémie sur les budgets alimentaires des familles. Le département de la Haute-Garonne distribue des bons d'achats. La ville de Paris débloque 3,5 millions d'euros d'aides exceptionnelles pour compenser la « suspension » des cantines scolaires et annonce des versements forfaitaires, en lien avec la CAF, dont les montants seront proportionnels aux revenus des familles et au nombre d'enfants. En Meurthe-et-Moselle, le Département fait livrer des repas chez les familles bénéficiant habituellement du tarif de cantine le plus bas. Dans le Nord, le Département dit réfléchir à une aide pour les familles modestes en collaboration avec des agriculteurs locaux.

La ville de Lille est longtemps restée vague, assurant qu'une réflexion est en cours pour soutenir les ménages en difficulté. « Nous sommes conscients des difficultés financières que peut engendrer le confinement, notamment liées aux pertes de revenus pour ceux touchés par le chômage partiel, par la cessation d'activité ou avec l'arrêt de services comme la restauration scolaire, dont les tarifs sont accessibles à tous », écrit la maire de Lille dans un courrier envoyé aux familles le 6 avril. La municipalité y invite les foyers en difficulté à prendre contact avec les services sociaux municipaux.

Courrier Maire de Lille

Dix jours plus tard, le 16 avril, Martine Aubry généralise un dispositif d'aide. Elle annonce deux distribution de paniers repas par mois, jusqu'à la fin du confinement, aux 3 510 familles et 6 100 enfants bénéficiaires de menus à moins de un euro à la cantine. Soit une opération de 246 000 euros pour la Ville, soutenue à 30% par le Département.      

D'ordinaire, la plupart des communes de la Métropole européenne de Lille (MEL) appliquent une tarification dégressive, basée sur le quotient familial. À Lille, la grille compte quinze niveaux. Ainsi, pour les familles les plus modestes, le coût d'un repas se situe entre 50 centimes et un euro. Ce qui concerne presque un enfant sur deux inscrits dans les cantines lilloises. Dans les collèges du Nord, le prix d'un repas va de 0,99 euros à 1,97 euros pour les familles. La moitié des 61 347 collégiens demi-pensionnaires bénéficient d'une subvention. L'aide départementale à la demi-pension s'élève à 7,5 millions d'euros par an. Que deviendront les budgets non consommés par les collectivités pendant le confinement ?

Associations et Crous au secours des étudiants

La fracture alimentaire touche aussi d’autres personnes, souvent isolées. Comme les étudiants et étudiantes confinés dans les résidences universitaires de Villeneuve d'Ascq, sans autre choix possible. La pandémie aggrave leurs conditions de vie déjà difficiles. Pour beaucoup, les boulots de subsistance et les stages rémunérés se sont arrêtés. Certains ne reçoivent plus l'argent des familles vivant en Afrique ou Amérique latine, car l'économie mondiale souffre. Leurs ressources s'épuisent vite. Sans argent, comment payer le loyer ? Comment se nourrir ?

Dans ces bâtiments où l'on partage les toilettes et les douches comme les cuisines, le confinement pose des enjeux aussi bien sanitaire qu'économique. « Comment voulez-vous respecter des gestes barrières dans une cuisine partagée avec des dizaines d'étudiants ? », ironise Kotler, 28 ans, étudiant en management stratégique. La fermeture des restaurants universitaires les prive au passage d'une alternative abordable pour manger près de chez eux.

Alors, sur le campus, les soutiens s'organisent. Les Restos du cœur distribuent des produits secs et frais chaque mercredi. Le Crous et l'Université de Lille se coordonnent pour verser des aides exceptionnelles en bons d'achats alimentaires de 50 euros et par un virement de 200 euros. Des particuliers et des associations se relayent pour répondre à l'urgence.

Depuis le début du confinement et la fermeture du local du Secours Populaire, François, l’un de ses bénévoles, s'organise tous les jours pour livrer des colis alimentaires directement aux étudiants et étudiantes. En temps normal, jusqu'à 570 étudiants et étudiantes peuvent se rendre aux distributions fixes bi-mensuelles de l'association. « Dans la panique générale, les dix premiers jours, tout était à l'arrêt. Avec le pic épidémique qui approchait, on était obligé de bidouiller, raconte François. On a mis en place des maraudes avec trois-quatre copains et bénévoles qui ont des voitures. »

Ce lundi de Pâques, il a prévu de livrer neuf personnes, dont deux sœurs libanaises. Elles sont descendues devant l'immeuble avec leurs propres sacs de courses. Elles racontent qu'elles ont découvert cette maraude dans un groupe d'entraide. « Heureusement qu'ils sont là, avec les Restos du cœur ! », remercie Aya, en regardant François remplir son sac. Les deux sœurs attendent encore les aides exceptionnelles demandées à l'administration.

François poursuit sa tournée, direction la station de métro Quatre-Cantons. Puis, il file vers la résidence Gallois, connue pour son indécente insalubrité. François gare sa Twingo rouge un peu à l'écart des immeubles pour éviter les regroupements, incompatibles avec la pandémie : « Et puis, si on se retrouve avec 150 personnes qui nous demandent d'un coup, on ne peut pas le gérer. On va galérer ! »

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François, bénévole du Secours Populaire. Photo : Sheerazad Chekaik

Quelqu'un s'arrête. « Comment ça se passe pour avoir la distribution ? » François sort la tête de son coffre rempli de paquets de farine, de boîtes de riz, de conserves de petits pois et de haricots verts. Il tourne son regard vers le visage d’Édouard, un bonhomme trapu, habillé d'un simple pull et d'un jean qui demande : « Là, je ne peux rien avoir ? »

François, lui, porte sa tenue de combat contre le virus que tout le monde redoute : bonnet, masque chirurgical en tissu, gants en latex enfilés sur ses mains encore imbibées de gel hydroalcoolique et épais keffieh rouge qui remonte jusqu'à la base du cou. Désolé, le bénévole s'explique : « J'ai juste prévu pour les gens qui m'attendent aujourd'hui... » Il avance d'un pas vers Édouard : « Prends mon numéro et envoie-moi ton nom, ton prénom et ton adresse. » L'étudiant : « Ne m'oubliez pas s'il vous plaît ! » François promet de le mettre dans le tableau le soir-même, avant de replonger la tête dans son coffre et termine de remplir un sac avec quelques patates. Son téléphone clignote régulièrement. François accélère. Cinq étudiants l'attendent encore.