Des années d’espoir douchées par un communiqué. Le 11 mai dernier, la biotech lilloise Genfit annonçait l’échec de son essai clinique de phase 3 – ultime étape avant la commercialisation d’un médicament contre la Nash, également appelée « maladie du foie gras », sur laquelle elle tablait pour 2020. Les signaux étaient déjà au rouge depuis la publication de résultats de phase 2 très mitigés en mars 2015. Cette fois, le verdict est sans appel : la molécule sur laquelle la société biopharmaceutique a toujours misé, baptisée elafibranor, « n’a pas démontré d’effet statistiquement significatif » sur cette maladie chronique, particulièrement développée aux Etats-Unis, et dont le traitement représenterait un marché de dizaines de milliards de dollars. La nouvelle a provoqué un plongeon spectaculaire de son cours boursier, son titre perdant plus de 70 % de sa valeur.

Cours de Bourse Genfit
Evolution du cours de bourse de Genfit sur un mois (du 21 avril au 21 mai 2020)

Dans une enquête de septembre 2018, Mediacités revenait sur l’histoire de cette pépite lilloise des biotechs au profil trouble. Nous y évoquions une longue liste d’essais décevants, des problèmes en interne, et la gestion parfois décriée de son emblématique PDG, Jean-François Mouney, ex-directeur d’Eurasanté, le pôle biotechnologies, santé et nutrition de la Métropole européenne de Lille. Après plus de vingt années passées à la tête de Genfit, celui-ci décide de prendre du recul avec la gestion courante de la société qu’il a cofondée en septembre 2019. Et ce, à quelques mois de la publication de résultats déterminants. Il cède la direction générale à Pascal Prigent, ne conservant plus que la présidence du conseil d’administration. Initialement attendus au dernier trimestre 2019, les résultats de phase 3 de la Nash sont reportés à début 2020.

Ces résultats, Pascal Prigent les juge lui-même « très décevants » : il n’y a pas de différence statistiquement significative entre les patients traités par elafibranor et ceux du groupe placebo dans la résolution de la Nash. Il n'y en a pas davantage pour un critère secondaire, l'amélioration de la fibrose. Le médicament de Genfit ne devrait donc pas voir le jour. La biotech lilloise indique qu’elle poursuit ses deux autres programmes de recherches, et présentera d’ici la fin de l’année une « nouvelle orientation stratégique globale ». Comment se relèvera-t-elle d’une telle chute ? Son avenir semble désormais compromis - mais beaucoup refusent encore de se rendre à l’évidence.

La thèse du coup monté

Mi-mai, sur le forum du site Boursorama dédié à Genfit, où les actionnaires individuels échangent sans relâche depuis des années, quelques participants faisaient circuler la thèse du coup monté. Le management de Genfit noircirait délibérément le bilan des essais cliniques dans le but de faire plonger le titre, car il serait de mèche avec le groupe pharmaceutique américain Eli Lilly, désireux de racheter Genfit à bon compte. Sous-entendu, l'elafibranor reste une pépite. Pourquoi Eli Lilly ? Parce que l'actuel directeur général de Genfit, Pascal Prigent, y a travaillé.

Interrogé par Mediacités, un ancien cadre au département de la propriété intellectuelle de la biotech française n'y croit pas une seconde. Selon lui, les brevets principaux sur l’elafibranor expirent en 2028 et les possibilités de brevets annexes sont très limitées. Matériellement, Genfit n'a plus le temps de relancer des essais permettant de sortir un médicament assez vite pour amortir sa R&D.

Au cours de bourse actuel, la société vaut moins de 200 millions d'euros. Même pas la moitié des sommes levées sur les marchés boursiers ou auprès des investisseurs institutionnels ces cinq dernières année : 34 millions d'euros en octobre 2016, 180 millions d'euros en octobre 2017, 120 millions d'euros en mars 2019, à l'occasion de son entrée en bourse aux Etats-Unis...

Comme l'effort de recherche pouvait difficilement justifier de tels besoins en liquidités, Genfit a expliqué en 2018 aux actionnaires qu'il s'agissait de financer le développement de son outil commercial. « Lorsque j'ai entendu cela, raconte le PDG d'une autre entreprise de biotech, j'ai été surpris. Les start-up ont vocation à vendre très cher leurs résultats à une multinationale qui se chargera d'en faire un médicament. Je ne savais pas si le choix de Genfit était l'indice d'une très grande confiance ou un expédient pour gagner du temps. Je crois qu'on est fixé. »

Ventes à découvert et gros salaire

Selon cet entrepreneur, Genfit risque de redevenir une petite société d'une dizaine de salariés, travaillant comme sous-traitant pour des grands groupes. Au fil des années, l'effectif a grossi alors que le chiffre d'affaires fondait : 1,6 million d'euros et 81 salariés en 2014, 69 000 euros et 138 salariés en 2018, pour culminer à 200 personnes aujourd'hui. Alors, certes, les revenus se sont élevés à 30,8 millions d'euros l'année dernière. Mais ils correspondent essentiellement à un premier paiement prévu dans le cadre de la vente des droits sur l'elafibranor à un autre laboratoire, pour la Chine. Problème, la poursuite des paiements est liée au « franchissement d’étapes cliniques, réglementaires et commerciales ». Ce qui paraît désormais bien compromis...

Un investisseur au moins semble avoir vu venir la falaise. Il s'agit de BlackRock, un des plus grands fonds d'investissement du monde. Entre mars 2019 et mars 2020, il a systématiquement parié sur la baisse du titre en vendant à découvert l'équivalent de 45 % du capital de Genfit. Aucune vente n'a dépassé 2 % du capital, mais il y en a eu plus de quarante !              

L'autre grand gagnant dans le naufrage est le management de Genfit, dont les rémunérations ont toujours été très élevées. Jean-François Mouney, PDG jusqu'en septembre 2019, a gagné plus de 1,25 million d'euros en 2018 et 2019. Trois fois le salaire du patron d'EDF, pour une PME n'ayant jamais dégagé de bénéfice. Tant que l'étoile de l'elafibranor scintillait, la pilule passait. La prochaine assemblée générale pourrait être houleuse. Elle aura lieu à Lille, le 11 juin.