"Allez-les voir si vous voulez, mais ce sera sans moi ! » Quand Martine Aubry fâchée, elle toujours faire ainsi. Ce vendredi 22 mai, Edouard Philippe vient d’annoncer que le second tour aura lieu de 28 juin et les proches de la maire de Lille – Audrey Linkenheld et Arnaud Deslandes en tête – lui rappellent qu’il va falloir relancer les négociations avec les Verts. Mais la maire de Lille boude toujours. Depuis le gros clash de la mi-avril rapporté par Mediacités, elle ne décolère pas.
« Ils ont fait de la petite politique politicienne… tout ce que je déteste », remâche Martine Aubry, pour qui les Verts ont poursuivi la campagne durant le déconfinement alors que la situation exigeait de prendre de la hauteur. A l’inverse, les écolos jugent que la maire a profité de la crise pour se faire mousser et pour les mettre encore un peu plus sur la touche. En droite ligne du mépris qu’elle aurait manifesté à leur encontre durant ce dernier mandat. Bref, l’ambiance est à la défiance. Mais va savoir… En 2001 et en 2014, les négociations entre futurs partenaires avaient déjà été très difficiles. Pour finalement aboutir à un accord.

Alors quand Audrey Linkenheld appelle Stéphane Baly, en fin d’après-midi ce vendredi 22 mai, les deux conseillers municipaux conviennent très vite d’un rendez-vous le jeudi 28 mai (au lendemain du décret qui doit confirmer la tenue du second tour le 28 juin). Les deux quadras sont plutôt du genre à vouloir agir dans la majorité plutôt que de s’agiter dans l’opposition. Et ils savent le pari de la non-fusion risqué.

« Un accord entre Verts et PS, c’est une assurance-vie à 130 % pour cette génération ayant encore leur avenir politique devant eux », résume un élu local du PS. Après les municipales, les départementales et les régionales se profilent en 2021 : il se pourrait bien que les uns aient alors besoin des autres. Va pour une relance des négociations… malgré un premier marchandage raté qu’il convient de raconter pour comprendre la suite des événements.

Lundi 16 mars : Un premier round compliqué

Retour en arrière. Nous sommes le lundi 16 mars. Au lendemain d’une élection qui a vu les Verts réaliser un score historique à Lille : 24,53 % des voix. A cinq points seulement d’une Martine Aubry dépitée par son score de 29,80 %. Honorable pour un PS moribond, mais peu flatteur au regard de la prime au maire sortant ayant eu lieu ailleurs en France.

En milieu d’après-midi, deux délégations de cinq candidats se font face dans une salle de réunion du beffroi. Tous à plus d’un mètre les uns des autres. Martine Aubry est entourée d’Audrey Linkenheld, d’Arnaud Deslandes, du maire d’Hellemmes Franck Gherbi et de Sylviane Delacroix pour le PC. Côté écolo, on trouve Stéphane Baly, tête de liste, la numéro 2 Stéphanie Bocquet, l’historique Emmanuel Cau, Laurent Perin pour Génération.s et Xavier Bonnet pour Génération écologie. Martine Aubry attaque en exposant les difficultés qu’elle a eu à travailler avec les écologistes durant le mandat et insiste sur le « manque de confiance » entre eux. Un discours de 20 minutes… et puis s’en va. Elle laisse les négociateurs des deux camps rebondir sur la litanie de reproches qu’ils ont à se faire. Et se mettre tout de même d’accord pour poursuivre les discussions le soir même.

A 21 heures, après l’intervention d’Emmanuel Macron annonçant l’annulation du second tour, vingt protagonistes des deux listes se retrouvent au local des Verts de la rue d’Artois. L’ambiance est cordiale. On se tutoie. La majorité des participants se connaissent pour avoir plus ou moins avoir travaillé ensemble. Deux réunions de travail de dix personnes ont lieu simultanément. Au rez-de-chaussée, un premier groupe tente de trouver un accord programmatique : aménagement de la friche Saint-Sauveur, vidéo-surveillance, piétonnisation de la Grand Place, logement… Sur ces sujets, les Verts préviennent qu’ils ne se contenteront pas d’acter des désaccords comme lors des précédentes alliances. Cette fois, ils veulent des compromis et des engagements avant de faire l’union.

« Nous n’étions ni optimistes, ni pessimistes. Comme après des négociations classiques où chacun avançait ses pions »

A 22 heures, Christophe Castaner annonce que le dépôt des listes n’aura pas lieu le lendemain. « C’était du coup moins tendu, se souvient Arnaud Deslandes, ex-directeur de cabinet de Martine Aubry et acteur clé des négociations. On savait qu’on aurait encore le temps d’échanger par la suite. » Au sous-sol du local, les discussions sont plus ardues. On y discute « stratégie et gouvernance ». Les cinq écologistes présents en mairie quelques heures auparavant relaient les exigences de la base : oui à la fusion, mais à la proportionnelle. En clair, la liste d’union doit intégrer les écologistes en proportion de leur score du premier tour. Soit près de la moitié des 61 candidats. Les socialistes s’étranglent. Une telle répartition les priverait de la majorité absolue au conseil municipal, compte tenu des sièges dévolus à la liste Spillebout, troisième qualifiée pour le second tour.

Sous la houlette d’Audrey Linkenheld et de Marie-Pierre Bresson, ancienne d’EELV, le camp Aubry défend donc une prime pour la liste arrivée en tête. « On voit alors que c’est compliqué et qu’il y a du chemin à faire », se remémore Stéphane Baly. Les deux camps se quittent à 23h30. « Nous n’étions ni optimistes, ni pessimistes. Comme après des négociations classiques où chacun avançait ses pions », se souvient Laurent Perin de Génération.s. Confinement oblige, les futurs ex-partenaires ne se parleront plus pendant deux mois. Jusqu’à ce jeudi 28 mai, deuxième round des négociations.
 

Jeudi 28 mai : « Où est Martine ? »

A cinq jours du dépôt des listes, cette journée du 28 mai ne commence pas sous les meilleurs auspices. Dans sa bonne ville de Lomme où il a recueilli 45 % des voix, Roger Vicot, le maire sortant, officialise dans La Voix du Nord qu’il ne fera pas alliance avec les Verts. « Ce n’était pas pour plomber la réunion du soir à Lille, se défend le numéro 2 de la liste Aubry. J’avais proposé aux Verts lommois d’être sur ma liste avant le premier tour car, sur le programme, il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre nous. Mais comme toujours, ils ont préféré se compter. Avec eux, c’est de l’arithmétique et encore de l’arithmétique. Il n’y a que ça qui les intéresse. » Il n’empêche, Roger Vicot aurait voulu se positionner comme incontournable qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Si le PS l’emporte seul dans un mois à Lille, il aura initié la stratégie gagnante. Si le PS lillois perd, il incarnera la relève, lui qui est bien parti pour l’emporter haut la main à Lomme.

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2020/02/21/municipales-roger-vicot-un-troisieme-homme-en-n2-sur-la-liste-aubry/

A 16 heures, Martine Aubry appelle Stéphane Baly. Elle souhaite changer le lieu de l’entrevue. Une fuite dans la presse a révélé l’endroit de la rencontre et la maire de Lille veut garder les curieux à distance. On déplace le rendez-vous à une centaine de mètres, rue des Meuniers, dans l’ancien local d’EELV, plus discret. Mais à l’heure dite, c’est la surprise : il manque quelqu'un parmi les émissaires socialistes. « Mais où est Martine ? », s’enquiert Stéphane Baly.

Flanquée de Charlotte Brun, Arnaud Deslandes, Marie-Pierre Bresson et Sylviane Delacroix, Audrey Linkenheld explique que suite aux discours d’Edouard Philippe sur l’assouplissement du confinement, Martine Aubry doit travailler à la réouverture des restaurants, des collèges et des parcs et jardins. « Un boulot énorme. Il faut appeler tous les services de l’Etat », justifie aujourd’hui Arnaud Deslandes. « Du grand foutage de gueule », fulmine encore un des Verts présent dans la délégation. Ulcéré, Stéphane Baly quitte les lieux et s’en va boire un verre chez des amis au bout de la rue. Une heure et demie plus tard, il croisera sur son vélo la délégation PS en partance. « A bientôt ? », lance-t-il. « C’est pas gagné », s’entend-t-il répondre.

« Nous n’avons jamais été aussi forts, ils n’ont jamais été aussi bas. Ils doivent respecter le choix des électeurs ! »

C’est qu’entretemps, sans leurs têtes de liste respectives, les deux équipes ont mené une féroce lutte des places. Le nœud gordien, dont on pouvait pressentir qu’il poserait problème deux mois auparavant : la juste représentation des uns et des autres sur la liste. « Nous n’avons jamais été aussi forts, ils n’ont jamais été aussi bas. Ils doivent respecter le choix des électeurs ! », récapitule Stéphanie Bocquet, numéro 2 des Verts. « La proportionnelle, c’est aussi une question de fond, enchaîne Simon Jamelin, tête de liste écolo à Hellemmes. Faire un accord de gestion sans en tenir compte, c’est prendre le risque que les socialistes s’assoient dessus comme les fois précédentes. »

Les socialistes défendent quant à eux toujours le principe d’une prime pour la liste arrivée en tête. Et pour cela convoquent trois arguments : 1/ La nature du scrutin municipale est d’être majoritaire. Il doit donc y avoir une prime à la liste arrivée en tête ; 2/ Il convient de rééquilibrer le rapport entre les deux listes, qui a été faussé à cause de l’abstention ; 3/ Nous avons été bien seuls à porter le bilan de la majorité sortante durant la campagne.

Derrière cette subtile casuistique, l’objectif est clair : conserver la majorité absolue au conseil municipal. Même la jeune garde aubryste, la mieux disposée à l’égard des Verts, tient à disposer de 31 élus sur 61. Un plancher indispensable pour que Martine Aubry continue à gouverner la ville d’une main ferme. Et accessoirement pour faire élire l’un (ou l’une) des leurs en 2022 ou 2023, dans l’hypothèse où Martine Aubry – qui n’a jamais caché qu’elle s’engageait bon gré mal gré pour un quatrième mandat – souhaiterait finalement passer la main en cours de mandat.

A la fin de l’entrevue, chacun fait mine de laisser la porte ouverte à une reprise des négociations. En posant ses conditions. Les Verts réclament la présence de la tête de liste socialiste pour continuer à discuter. Les socialistes demandent aux Verts de consulter leur base pour abandonner le préalable de la proportionnelle. Ça commence à sentir le roussi.

Vendredi 29 mai : Hamon et Faure à la rescousse

Au lendemain de ce deuxième round infructueux, Faustine Balmelle et Laurent Perin, représentants lillois de Génération.s, alertent leurs représentants nationaux. Ils comptent sur l’entremise de Benoît Hamon, ex-protégé de Martine Aubry quand elle était patronne du PS, pour convaincre la maire sortante de lâcher du lest. Le fondateur de Génération.s se fendra d’un appel à la maire de Lille le lendemain matin.


Sans résultat. De son côté, Stéphane Baly appelle Julien Bayou. Le secrétaire national d’EELV doit faire le point dans la journée avec le patron du PS, Olivier Faure, sur les négociations en cours entre Verts et PS partout en France. Conformément au bureau national du PS, le Premier secrétaire du PS est favorable à des accords avec les Verts partout où c’est possible. Depuis deux mois, il s’est déjà entretenu plusieurs fois avec Martine Aubry. En vain. « Tu sais, je n’ai aucun pouvoir sur Martine Aubry », finit-il par lâcher à Julien Bayou.

Dans la longue histoire des tractations lilloises entre écolos et socialistes, ce n’est pas la première fois que des casques bleus sont appelés à la rescousse pour apaiser Martine Aubry et sauver des négociations bien mal engagées. En 2001, Jacques Delors et Pierre Mauroy avaient dû intervenir pour contraindre la nouvelle maire de Lille à un accord Verts-PS. En 2014, c’est l’adjoint sortant Patrick Kanner, qui avait arrangé les bidons. En revanche, en 2008, les discussions s’étaient déroulées sans accroc. Aucun sage n’avait été dépêché. Conséquence d’un rapport de force rêvé pour Martine Aubry : sur un nuage, la maire sortante avait récolté 46 % des voix, en avance de… 35 points sur son challenger écolo Eric Quiquet (11,5 %).

« C’est quand elle obtient un mauvais score que c’est difficile, analyse Dominique Plancke, grand manitou des Verts à Lille depuis 30 ans. Pour Martine Aubry, les élections sont une étape obligatoire. Mais si elle pouvait s’en dispenser, ça ne la gênerait pas. Elle n’aime pas être candidate. Elle estime que ce n’est pas de son niveau. » En 2020, il faut croire que personne n’était assez puissant pour faire plier la maire de Lille.

Samedi 30 mai : actes de divorce

En fin de matinée, Martine Aubry réunit ses 60 colistiers par visio-conférence. Elle leur annonce que les négociations avec les Verts sont très mal engagées. Il faut se préparer à partir seuls. Personne ne moufte. Dans la journée, ultimes échanges de textos. Audrey Linkenheld : « On n’a pas eu de nouvelles de votre part. Est-ce que vous êtes prêts à laisser tomber votre impératif absolu de la proportionnelle ? » Stéphane Baly : « La présence de Martine Aubry est indispensable pour lever les points de désaccords. » Le dialogue de sourds continue.

A 19h05, les journalistes reçoivent un communiqué de « Martine Aubry 2020 » : « Lille Verte 2020 » s’est arc-boutée sur une répartition des sièges qui ne reflète en rien les résultats du 1er tour qui, malgré un contexte particulièrement défavorable avec l’abstention des quartiers populaires, ont placé la liste « Lille en commun, Lille en confiance » en tête de plusieurs points. « Nous avons eu le sentiment qu’ils étaient venus à la rencontre de jeudi en ayant déjà pris leur décision, ne souhaitant pas le rassemblement. »

A 22 heures, les Verts dégainent leur communiqué. Il dénonce « une campagne électorale abrupte de la part de Martine Aubry », « une gestion solitaire et autoritaire de la crise du coronavirus ». La conclusion est assassine : « Avec moins de 30 %, Martine Aubry voulait garder le contrôle absolu et sans partage. Martine Aubry ira donc seule au second tour. Elle perdra seule. Une triste fin pour une figure de la vie politique française et lilloise, qui refuse de s’inscrire dans l’histoire du monde d’après. »

Epilogue

Mardi 2 juin, à 9h15, Stéphane Baly dépose sa liste en préfecture. A 11 heures, c’est au tour de Martine Aubry de le faire. Depuis, les ex s’accusent l’un l’autre de n’avoir jamais voulu d’un accord. Et si les deux camps avaient raison ? « C’est un grand classique des tractations politiques : faire semblant de négocier afin de pouvoir ensuite rejeter la faute sur l’autre », tranche un élu local, habitué à ces marchandages.

« En réalité, personne n’a fait l’effort d’un côté comme de l’autre, croit savoir ce proche de la maire de Lille. Martine Aubry ne voulait pas s’enquiquiner avec les Verts pour son dernier mandat. Ceux qui, autour d’elle, plaidaient pour un accord l’ont fait de manière très tiède. Mais si les Verts avaient vraiment voulu l’accord, ils se seraient assis sur la proportionnelle stricte qu’ils savaient inacceptable pour le PS. Quitte à négocier en échange des mairies de quartier ou des postes à la MEL dont Martine Aubry se fout. Or ils ne l’ont pas fait. »

Avec le recul, les habitués des derniers conseils municipaux notent que la relation entre Martine Aubry et la jeune génération des écologistes ont changé de nature. Durant ce mandat, les désaccords ont laissé place peu à peu à une réelle inimitié. « Le respect que se manifestaient autrefois aubrystes et écologistes a disparu », relève ce journaliste local. « Le ver était dans le fruit depuis longtemps, confirme un cacique PS. L’élection n’a fait qu’amplifier et hystériser une relation qui s’était fortement dégradée depuis trois ans. Comme dans un divorce, quand la confiance n’est plus là, il vaut mieux se séparer. »

Ainsi se tourne une page politique lilloise qui durait depuis 43 ans . Reste à savoir comment les enfants de cette union - pardon, les électeurs - vont réagir. Voudront-ils vivre avec papa ou maman ? Violette Spillebout aimerait bien les convaincre qu'une troisième option est possible...