Sébastien Chenu ? Philippe Eymery ? Si les élections régionales ont bien lieu en mars 2021 , l’un de ces deux-là mènera la liste du Rassemblement National dans les Hauts-de-France, depuis l’annonce du retrait de Marine Le Pen en mai 2019. Lundi 26 octobre dans la matinée, les deux conseillers régionaux ont passé leur grand oral de candidat à l’investiture devant le bureau exécutif du RN, au siège du parti à Nanterre. Face à Marine Le Pen, flanquée de neuf grands élus du parti, les deux hommes ont développé durant une petite demi-heure leurs arguments pro domo. En présentiel pour Sébastien Chenu. En visioconférence pour Philippe Eymery : le patron du groupe RN au Conseil régional exposait ses convictions en direct du Brésil où il rendait visite à sa fille.             

Officiellement, les délibérations ont été repoussées suite à l’annonce du confinement automnal. Marine Le Pen et ses jurés disposeraient donc d’encore deux semaines pour peser les forces et faiblesses des deux adversaires. En réalité, le choix de Sébastien Chenu fait peu de doute. « C’est plié. Ce sera Sébastien », croyait savoir l’un des membres du jury à la sortie des auditions. A tel point que le député du Nord a pris les devants en déposant le 29 octobre les statuts de son association de financement, indispensable pour organiser sa campagne, comme Mediacités l’a repéré. Ses deux administrateurs étaient engagés aux élections municipales de mars dernier: Raphael Cocu, ancien directeur de campagne de la liste RN à Maubeuge, et Antoine Skurpel, candidat sur la liste RN à Douai.

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Très à l’aise durant son oral devant ses camarades du bureau exécutif (dont il fait partie d’ordinaire), Sébastien Chenu, 46 ans, a brossé un panorama très consensuel d’une éventuelle présidence de région : privilégier l’efficacité des politiques publiques au-delà des clivages politiques. Une manière de rappeler en creux tout ce qui le distingue Philippe Eymery, ancien mégrétiste partisan d’une économie libérale et d’une société plus identitaire. « Parce qu’il vient de l’UMP, Sébastien fera moins peur à l’électorat de droite », juge l’une de ses partisanes au conseil régional. En bref, le député de Denain colle davantage à la ligne Marine Le Pen… à qui il doit toute son ascension depuis qu’il a déchiré sa carte de l’UMP (au sein de laquelle il animait Gay Lib, une association de défense des droits homosexuels) pour adhérer au FN en décembre 2014.

« Sa côte monte et descend chez Marine Le Pen en fonction de ses acrobaties, mais il sait comment la séduire quand il le faut. C’est le courtisan dans toute sa splendeur », mord un haut-responsable du RN. Grâce à son bagout, son sourire enjôleur et son sens de la formule qui font le délice des chaînes d’info en continu, le porte-parole du RN s’est forgé une petite notoriété ces deux dernières années. A l’inverse de Philippe Eymery, qui reste inconnu dans la région en dehors de Dunkerque où il est conseiller municipal depuis 1989.

Alors, candidat idéal Sébastien Chenu ? Au conseil régional, certains de ses « amis » en doutent. Pointant que s’il a remporté les législatives à Denain en juin 2017 avec 55 % des voix, il n’a pas su gagner une élection municipale qui lui tendait les bras. Et que cette défaite dès le premier tour face à la maire sortante Anne-Lise Dufour-Tonini n’est pas étrangère à son peu d’appétence pour les dossiers trop pointus - économiques notamment. « Face à Xavier Bertrand, il va se faire ramasser sur le débat technique », prophétise un conseiller régional RN.

« Face à Xavier Bertrand, il va se faire ramasser sur le débat technique »

S’il a été chef de cabinet de Christine Lagarde de 2005 à 2007, alors ministre du commerce extérieur, Sébastien Chenu doit encore persuader ses camarades régionaux qu’il sera à la hauteur. « Il reste une petite heure en Assemblée plénière pour faire acte de présence et effectue quelques apparitions en commission, mais sinon il brille par son absence », regrette un conseiller régional RN. « Il est présent dans la mesure du possible et sait déléguer », le défend Mireille Chevet, élu RN de Château-Thierry, membre de la commission culture avec Sébastien Chenu. « Grâce à son sens de la répartie, il fait des merveilles quand il faut s’exprimer cinq minutes sur un sujet. Mais si le débat se prolonge, les lacunes risquent d’apparaître », euphémise André Murawski, ancien vice-président du groupe RN, à la tête d’un groupe de 11 dissidents nommé « Les indépendants » depuis novembre 2019.

Philippe Eymery 13 oct
Philippe Eymery en séance plénière du Conseil régional, le 13 octobre. Capture d'écran vidéo

Lors de son audition face à Marine Le Pen, en direct des tropiques, Philippe Eymery ne s’est donc pas gêné pour mettre en avant son expérience et sa connaissance des dossiers. Elu local à Dunkerque depuis plus de 30 ans, cet homme de dossier de 68 ans compte sur sa réputation de fouineur, capable de débusquer les failles cachées dans les délibérations de la majorité, pour faire oublier son âge et une certaine raideur avec les élus de son groupe. « Il tient la barre face à Bertrand mais il a su se faire détester d’une partie du groupe en raison de son caractère psychorigide et autoritaire », raconte un membre du groupe RN. « Son côté cassant a pu contribuer au départ de certains élus », admet Olivier Delbé, premier dissident à avoir quitté le groupe RN en 2016 quelques mois après son élection, aujourd’hui maire LR de Lisbourg (Pas-de-Calais).

Depuis l’élection de décembre 2015, le groupe RN a perdu 14 élus, passant de 54 à 40 sièges. Gênant pour un parti qui aspire à gouverner. Rendre pour autant le patron du groupe, Philippe Eymery, responsable de cette débandade serait un peu facile. La dissidence de Florian Philippot en septembre 2017 a provoqué une première saignée (6 élus régionaux se revendiquent aujourd’hui Patriotes, dont Daniel Philippot père). Les déçus de ne pas avoir été investis comme candidats aux élections législatives, européennes ou municipales sont aussi venus grossir les rangs des séparatistes. Parfois, ils ont été carrément agacés par la mainmise de Marine Le Pen encline à recaser la famille dans la région : sa sœur Marie-Caroline et son beau-frère Philippe Olivier dans le Calaisis, la nounou de ses enfants Huguette Fatna à Hénin-Beaumont, son ami Jean-Marc Branche à Compiègne…

« Quand il y a peu de places, tout le monde les veut », relativise Claire Marais-Beuil, conseillère régionale RN de Beauvais, qui se rangera sans états d’âme derrière Sébastien Chenu ou Philippe Eymery qu’elle qualifie tous deux de « bourreaux de travail ». Classique lorsque l’on tient à son poste : on serre les rangs à la veille d’une élection. Du moins en apparence.

« Steeve Briois aurait fait un bien meilleur candidat que ces deux zouaves »

« Steeve Briois aurait fait un bien meilleur candidat que ces deux zouaves », cingle un conseiller régional RN. Brillamment réélu en mars dernier au premier tour avec 74% des voix, le maire d’Hénin-Beaumont préfère briguer le poste de président du conseil départemental du Pas-de-Calais. Malgré un recul de 35,2% dans les 301 villes du Pas-de-Calais où il était aussi présent en 2014 aux dernières élections municipales, Steeve Briois considère le combat à sa portée : aux départementales de 2015, le RN est devenu le premier parti du département avec 41,5 % des voix.             

Faute de soldat Briois, d’autres cadres du parti rêvent tout bas d’un retour de Marine Le Pen en cas de report des élections en septembre ou décembre 2022. La présidente du RN, battue au second tour en 2015 par Xavier Bertrand (Les Républicains) avec 42 % des voix, avait pourtant été claire lors de l’annonce de son retrait. « Nous sommes un grand mouvement de gouvernement qui, par conséquent, rassemble suffisamment de gens de qualité et de compétence pour qu'aujourd'hui je ne sois pas candidate à toutes les élections », avait-elle invoqué. Des gens de qualité et de compétence pour mener la bataille dans les Hauts-de-France ? Que le candidat se nomme Sébastien Chenu ou Philippe Eymery, il va visiblement falloir convaincre encore quelques sceptiques au RN.