Au pied du conseil régional des Hauts-de-France, à Lille, une petite Citroën gris métallisé est garée. Emboîtant maladroitement le pas d’une conseillère régionale, un jeune homme fait le tour du véhicule, un peu impressionné par la présence de journalistes et photographes venus assister à la remise des clefs sous un léger crachin. « C’est une bonne nouvelle pour vous, s’enthousiasme la conseillère. Voici la voiture… Et maintenant, "au travail", comme dirait notre président ! »

Sa satisfaction, Tom, 26 ans, l’exprime timidement, mais volontiers. Cet habitant d’Hénin-Beaumont, longtemps intérimaire, a trouvé cet été un contrat d’apprentissage dans la logistique. Deux ans garantis, et la possibilité, au bout, d’un CDI. Problème : son travail se trouve à une quarantaine de kilomètres de chez lui, et il ne dispose d’aucun moyen de transport adapté pour s’y rendre. « Sans voiture, pas de contrat, résume le jeune homme, heureux d’avoir obtenu son permis de conduire deux semaines plus tôt. J’ai contacté la Région pour leur demander de m’en prêter une, le temps de toucher mon premier salaire et de pouvoir acheter une occasion. Le jour même, j’ai reçu une réponse positive. Sans ça, j’aurais dû renoncer à travailler, tout simplement ! »

600 bénéficiaires en quatre ans

Ces dernières semaines, à chaque remise de clefs du dispositif « En route pour l'Emploi » lancé par la Région en janvier 2017, c’est le même scénario : communiqué de presse, journalistes invités, mise en scène, photos, réseaux sociaux.  Les bénéficiaires jouent le jeu, évidemment : Cindy, Dunkerquoise de 38 ans, se voit confier une auto par une conseillère régionale des Hauts-de-France le 29 décembre, sous les yeux de rien de moins qu’une petite dizaine de reporters. Prétexte à cette offensive de com' : l'abaissement du tarif de location de deux euros à un euro par jour.

Deux jours plus tard, c’est au tour de Joël et Solène. Le 5 janvier, de Pascal, à Creil. Le 7, Kahina, jeune habitante d’Hénin-Beaumont, reçoit les clefs de l’un des 80 véhicules dédiés des mains de Xavier Bertrand lui-même. Le candidat (ex-LR) déclaré à sa réélection pour les élections régionales de juin 2021 - avec la présidentielle en ligne de mire -, décroche à cette occasion le JT de TF1. Le 13h le plus regardé de France consacre un sujet à cette « initiative très intéressante », selon la présentatrice Marie-Sophie Lacarrau, visiblement très convaincue.             

 

Entre janvier 2017 et novembre 2020, un peu moins de 600 véhicules ont ainsi été prêtés à 2 euros par jour à des habitants des Hauts-de-France. Un succès ? « Cela fait environ 150 bénéficiaires par an, calcule tout haut Philippe Eymery, président du groupe Rassemblement national au conseil régional, seule opposition représentée dans l’hémicycle. Nous avons voté positivement sur ce dispositif, mais il faut reconnaître qu’il est totalement cosmétique. C’est mieux que rien, bien sûr, mais ça fait beaucoup de communication pour peu de personnes touchées. Monsieur Bertrand est en campagne permanente… » 

Les chiffres communiqués par les services de la Région aux conseillers régionaux RN traduisent toutefois une montée en puissance assez poussive de l’outil : 64 véhicules prêtés en 2017, 179 en 2018, 215 en 2019 avant de redescendre à 154 en 2020. Avec une surreprésentation de bénéficiaires dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, et une durée moyenne de location d’un peu plus de 46 jours.

« Xavier Bertrand est très fort pour communiquer sur des dispositifs quasi vides, juge également le député LFI du Nord Ugo Bernalicis, candidat pour mener une liste d’union de la gauche aux régionales – mais sans le PS. Ce système a permis de combler quelques trous dans la raquette, c’est bien, mais ce qui serait encore mieux, ce serait d’investir dans les transports en commun… "En route pour l’emploi", c’est surtout de la com’ : la Région a d’ailleurs été obligée de modifier deux fois les critères d’éligibilité, parce que ça ne prenait pas. Avec au final, malgré tout, un nombre de bénéficiaires très faible. »

« Autant faire du symbolique… »

Dans le détail, sur les 3 591 demandes adressées à la Région entre janvier 2017 et fin novembre 2020, 1 722 se sont révélées inéligibles, et 1 269 sans suite (pièces justificatives demandées non fournies, personnes ayant finalement trouvé une autre solution de transport…). Ce qui explique sans doute l'assouplissement, en cours de route, des critères d’attribution (CDD de trois mois minimum ou CDI, avec des revenus de moins de 1 800 euros brut par mois, avant un élargissement du public ciblé et un salaire maximum relevé à 2 600 euros brut par mois). Jusqu'à la décision, en décembre 2020, de passer le prix de la location de 2 euros à 1 euro par jour pour des bénéficiaires « qui ne roulent pas sur l’or », comme n’hésite pas à le rappeler Xavier Bertrand. Ce dispositif expérimental a beau peiner à fonctionner à plein, le patron de la région a choisi d’en faire l’un des marqueurs de son mandat.

« Trente euros de différence, pour eux [les bénéficiaires d’En route pour l’emploi, NDLR], c’est quand même très important. La Région s’en remettra . […] Autant faire du symbolique, du totalement symbolique. Il y a beaucoup de gens qui sont à 5 euros, à 10 euros près par mois en ce moment. Trente euros, c’est quelque chose qui compte, même quand on reprend un emploi », expliquait Xavier Bertrand en séance plénière début décembre 2020. Ces derniers apprécieront. Mais de là à résoudre le problème de l’emploi dans les Hauts-de-France, le chemin est encore long : en octobre 2020, 588 280 chômeurs étaient recensés dans la région.