«Quelque chose a changé par ici. Il y a des endroits que je ne reconnais plus. » A bord de son véhicule tout-terrain, Thierry Reghem nous emmène visiter sa commune, celle de Trélon où il a été élu maire en juin 2020. Peuplée de quelque 3 000 habitants, le village fait partie du parc naturel régional de l’Avesnois. Un territoire aux confins du département du Nord, qu’il connaît comme sa poche pour y avoir presque toujours habité. Avant de décrocher l’écharpe municipale, il a été l’adjoint durant 25 ans de François Louvegnies, son prédécesseur. C’est à ses côtés que Thierry Reghem a assisté au bouleversement du paysage. Des changements liés à une véritable invasion : celle de la pomme de terre.

Carte de l'Avesnois

Bouleversement du paysage

Thierry Reghem quitte la départementale pour emprunter une petite route. Celle-ci sépare un lotissement récemment construit, avec des charmantes maisons impeccablement alignées et un champ distant de quelques mètres seulement des habitations. « Vous voyez ce terrain ? Avant, il y avait de l’herbe ; c’était une belle prairie avec des haies comme on en trouve beaucoup dans ce territoire. Maintenant, comme vous pouvez le voir, c’est seulement un champ de terre. » Thierry Reghem continue de rouler jusqu’à ce que de l’eau obstrue la chaussée. « Il y a encore quelques années, l’eau ne pénétrait pas sur la route. J’en sais quelque chose, affirme-t-il. Je fais mon jogging ici depuis longtemps. »

Comment l’expliquer alors ? Le maire pousse sa voiture un peu plus loin et s’arrête le long du champ. A un endroit précis où les haies qui longeaient le chemin ont disparu : elles ont été arrachées. L'eau s’écoule à travers un trou béant, le terrain n’arrive plus à l’absorber. « C’est un exemple parmi tant d’autres de pratiques culturales dont on n'avait pas l’habitude dans le coin. Ces agriculteurs fragilisent le sol, qui n’arrive même plus à retenir l’eau. Ils détruisent des éléments naturels pour leur business. »

Le champ appartient à un agriculteur néerlandais, producteur entre autres de pommes de terre. Il s’est installé ici en 2015, et a racheté au moins 70 hectares de terrain à Trélon et à Ohain, la commune voisine. Mais, selon Thierry Reghem, l’agriculteur possèderait davantage de terres. L'élu redémarre sa voiture, rejoint la départementale en direction de la Belgique et pointe du doigt des terrains sur le chemin. « Là, c’est à lui ; ici aussi ; il y a aussi là-bas », indique-t-il, donnant l’impression que cet agriculteur s’est bâti un empire. Impossible de le confirmer, toutefois, puisque l’agriculteur a refusé tout dialogue avec Mediacités.

Hausse continue des surfaces de patates

Il n’empêche. Le cas de cet exploitant illustre le bouleversement que connaît le territoire. Terres d’élevage à l’origine (lait et viande bovine), elles cèdent progressivement la place aux grandes cultures - et notamment à celle de la pomme de terre. Selon les chiffres de la Direction régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (Draaf) Hauts-de-France communiqués spécialement à Mediacités, les surfaces agricoles dédiées au tubercule dans le parc naturel régional de l’Avesnois ont augmenté de... 121 % entre 2012 et 2020. Soit plus qu'un doublement en 8 ans !

L'arrivée massive et accélérée de la patate dans l'Avesnois est emblématique d'une tendance observée à l’échelle régionale et nationale. Dans les Hauts-de-France, les surfaces qui lui sont réservées ont augmenté de 32 % en 25 ans, selon le ministère de l’Agriculture. Et elles ont crû quasiment sans interruption dans l'ensemble du pays, entre 2012 et 2020, pour atteindre près de 155 000 hectares.

Plus que la hausse des surfaces consacrées à la pomme de terre, c’est la tendance à l’agrandissement des exploitations qui inquiète Antoine Jean, porte-parole de la Confédération Paysanne. Selon la chambre d’agriculture Hauts-de-France, 27 % des 6 031 producteurs des Hauts-de-France la cultivent sur plus de 20 hectares en 2020. « A la base, les patatiers avaient seulement quelques hectares. Mais, depuis quelques années, on voit des exploitations s’agrandir jusqu’à atteindre plus d’une centaine d'hectares. Le plus préoccupant, c’est que, pour s’agrandir, ils mettent la main sur des terres vierges jamais utilisées pour la pomme de terre, comme dans l’Avesnois. Et ils les fragilisent car cette culture est très exigeante pour le sol. Elle nécessite notamment de lourds engins qui tassent et endommagent le sol et fait appel à des produits chimiques qui peuvent s’infiltrer dans la terre. »

Jean-Christophe Rufin, éleveur laitier et de volailles dans l’Avesnois, se montre tout aussi inquiet à propos du bouleversement de son terroir. La réalité économique est implacable, estime ce professionnel qui est aussi vice-président de la Fédération départementale des syndicats d’exploitation agricole du Nord (FDSEA 59). « Depuis la crise du lait il y a dix ans, la situation des éleveurs est devenue très compliquée. Les prix ont drastiquement chuté. La pomme de terre, elle, a le vent en poupe car c'est une des cultures les plus rentables. » Il poursuit, désabusé : « Je pense qu’on n’arrêtera pas le marché de la pomme de terre car les opportunités sont là. »

De fait, la filière offre de multiples débouchés. Que ce soit l’export, le marché de la grande distribution ou celui de l’industrie, les producteurs savent que la patate s’écoule particulièrement bien. En 2018, le chiffre d’affaires de la production nationale s’élevait à 3,5 milliards d’euros. Rien que dans les Hauts-de-France, qui concentrent 63 % de la récolte du pays, les ventes sont évaluées à 1,4 milliard d’euros en 2020. Soit 32 % du chiffre d’affaires végétal régional, selon la chambre d’agriculture des Hauts-de-France.

Produits phytosanitaires

Cette progression fulgurante n’est pas sans conséquences. Dans un territoire historiquement consacré à l’élevage laitier et bovin, l’Avesnois n’avait jamais été confronté à la question houleuse des produits phytosanitaires. Avec la montée en puissance de la culture de pommes de terre, les choses ont changé. Suzanne peut en témoigner. Lorsqu’elle a acheté sa maison en 2013 à Trélon, la haie de son jardin jouxtait une prairie bien entretenue et destinée à l’élevage de la ferme voisine. De son premier étage, elle prenait même du plaisir à ouvrir sa fenêtre et à contempler l’étendue de ces herbes bien vertes sur laquelle les vaches se promenaient. Ce beau spectacle s’est terminé en 2015, lorsque la ferme a été rachetée... par l’agriculteur néerlandais.

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Suzanne habite à Trélon, en bordure d'un champ de patates. Photo : Simon Henry

Suzanne s’est tout de suite aperçue d’un changement dans son quotidien. A la nuit tombée, d’imposants engins agricoles sillonnent le champ et usent de pulvérisations jusque devant sa maison. Auparavant, une parcelle située entre son jardin et la prairie et délimitée par des haies faisait office de zone tampon. Celle-ci a été annexée par l’agriculteur, qui a détruit les haies pour permettre à ses engins agricoles de circuler plus facilement.

En plus du changement du paysage, Suzanne est directement exposée aux pulvérisations. « Quand on ouvre la fenêtre, on respire une horrible odeur âcre qui nous pique le nez. J’ai eu peur pour ma santé. J’en ai discuté avec des voisins. Certains ont même retrouvé des traces blanches dans leur jardin. Le maire a été alerté par la situation. » Selon un rapport établi par l’ONG Générations Futures, en se basant sur les données collectées auprès de la Direction générale de la concurrence, de la Consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), la pomme de terre arrive en 2017 en tête des cultures faisant le plus appel aux produits phytosanitaires - avec 17 traitements par an en moyenne.

Face à ce nouveau phénomène, il a fallu s’organiser. Le 7 mai 2019, l’ancien édile François Louvegnies a été l’un des premiers maires de France à instaurer un arrêté anti-pesticides sur sa commune. Les mairies voisines d’Ohain, Baives, Moustier-en-Fagne, Wignehies et Anor lui ont rapidement emboîté le pas. Avec une réglementation précise : l’épandage de produits phytosanitaires doit respecter une distance de 100 mètres entre un terrain agricole et une habitation ou toute autre lieu de vie. Jusque-là, la réglementation mise en place par le ministère de l’Agriculture ne prévoyait qu’une distance de 5 mètres (et 10 mètres pour les cultures « hautes »).

Autre disposition de l’arrêté municipal : les agriculteurs doivent désormais déclarer 48 heures à l’avance la pulvérisation et le traitement des sols. Au moment de la publication de cet article, seul Trélon et Ohain n’ont pas retiré cet arrêté. Et ce, en dépit d’une décision du Conseil d’Etat rendue le 31 décembre 2020 estimant que « le pouvoir de police spéciale des produits phytopharmaceutiques confié aux autorités de l'Etat fait obstacle à l'édiction, par le maire d'une commune, de mesures réglementaires d'interdiction de portée générale de l'utilisation de ces produits ».

Un revers pour Thierry Reghem ? « Cela ne me surprend pas, dit-il. De toute manière, cet arrêté était surtout symbolique, on savait qu’il n’avait aucune valeur juridique. C’était surtout une tentative pour faire comprendre aux agriculteurs que leurs pratiques heurtaient les riverains. Depuis, l’agriculteur néerlandais a éloigné ses pulvérisations. Je ne dis pas que tout est réglé, mais il y a un léger progrès. »

Cohabitation compliquée avec les Belges et Néerlandais

Du mieux, certes. Mais la situation reste tendue. Car parallèlement à l’extension des plantations de pommes de terre, l’Avesnois comme tout le département du Nord, doit composer avec un autre phénomène : l’installation d’agriculteurs belges et néerlandais, comme Mediacités a déjà pu en rendre compte. Des installations conformes à la libre circulation européenne mais contestables quand elles s’effectuent via la sous-location de terres à des agriculteurs français car cette pratique est interdite.

https://www.mediacites.fr/complement-denquete/lille/2019/06/07/sous-location-de-terres-agricoles-de-la-mel-un-detournement-dargent-public/

En Belgique et aux Pays-Bas, le foncier agricole est non seulement saturé, mais le prix à l’hectare est quatre à six fois supérieur qu’en France. « Pour eux, l’écroulement des fermes laitières françaises était du pain béni, explique Jean-Christophe Rufin. Surtout que certains ont une puissance financière impressionnante. C’est comme ça qu’on voit des éleveurs de 40-50 ans usés par leur métier céder leur exploitation à des gens qui cultivent la pomme de terre. Mais bon, on ne peut pas les blâmer de saisir une telle opportunité financière. » A titre d’exemple, l’agriculteur néerlandais à Trélon et Ohain n’a pas hésité à investir deux millions d’euros selon nos informations.

Ces agriculteurs belges et néerlandais n'ont pas bonne presse auprès des locaux de l'Avesnois. Une forte suspicion entoure l’usage de pesticides non autorisés en France par ces derniers. Des signalements sont parvenus jusqu’à la Draaf, qui a ensuite procédé en 2020 à une vingtaine de contrôles dans les Hauts-de-France « en ciblant les produits belges ». « Aucune substance interdite n’a été détectée », informe toutefois Laurent Vanzwaelmen, chef du pôle Intrants et biocontrôles à la DRAAF, tout en concluant vaguement « que de nouveaux contrôles seront effectués en 2021 sur un secteur déterminé » - sans préciser lequel.

Les agriculteurs belges et néerlandais sont aussi pointés du doigt pour leurs pratiques agricoles intensives destinées à maximiser leurs rendements au détriment de l’environnement. Ce que dénonce sans détour le collectif Bocage Sambre/Avesnois en danger, fort de 1 400 membres et créé au printemps 2019. « En manque de terre, agriculteurs belges et néerlandais s’installent dans notre région pour développer la production intensive de pommes de terre afin d'alimenter les usines de frites surgelées, la fabrication de chips ou de sacs plastiques recyclable, peut-on lire sur la page Facebook du collectif. Les conséquences sont l’arrachage des haies, l’utilisation massive de pesticides et d’intrants chimiques mettant en danger la biodiversité, la pollution des nappes phréatiques, la destruction des paysages bocagers, des risques sur l’agriculture biologique dans la première région de production bio des Hauts-de-France. À cela s'ajoutent les conséquences sur la santé des habitants. »

« De toute façon, je suis là pour faire de l’argent, point barre », aurait dit l’agriculteur néerlandais à Sylvain Oxoby, le maire d’Ohain. Il faut dire que pour ces agriculteurs du Bénélux, l’Avesnois présente un sérieux intérêt puisqu'il se situe à quelques kilomètres de la Belgique. Pratique pour acheminer leur production jusqu’aux usines belges et néerlandaises de transformation de la pomme de terre, parmi les plus plus productives du monde. Ce serait le cas de l’agriculteur néerlandais de Trélon, selon Thierry Reghem. « Il m’a dit qu’il travaillait pour un industriel néerlandais et qu’il envoyait sa production là-bas. Il ne s’en cache pas », assure le maire. Même chose pour Hugues Pessleux, un agriculteur belge propriétaire de 170 hectares dans la commune d’Ohain. « J’achète mes plants de pommes de terre à un intermédiaire, lequel se charge de vendre ensuite ma production à une usine belge », confie-t-il à Mediacités.

Face au bouleversement de leur terroir, les acteurs locaux paraissent dépassés. « Le pire, c’est que nous n’avons pas les moyens légaux d’agir », exprime, résigné, Sylvain Oxoby. Fin décembre 2020, il a évoqué l’idée de créer « une police de l’environnement » intercommunale pour sanctionner les infractions dans le bocage, tels que l’arrachage de haies ou le retournement de prairies. « Si au moins nous réussissons à dissuader ce type de pratiques, conclut-il, ce serait déjà ça de gagné... »

Alerte aux nématodes, ces vers destructeurs de la patate

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Nématodes à kystes de la pomme de terre. Domaine public

Notre enquête nous a amenés à découvrir un problème sanitaire méconnu du grand public lié aux nématodes, des petits vers germant dans une coquille. Quand celle-ci se brise, ils pullulent dans la terre avant de remonter à la surface pour s’attaquer aux tubercules. Une calamité que les producteurs cherchent à tout prix à éviter.

Une petite histoire belge, racontée par une source, permet de comprendre comment le mal peut se diffuser : « Certains producteurs chargent leur camion et livrent directement leur tonnage aux usines. Celles-ci leur proposent de reprendre les résidus de terre issus des lavages de pommes de terre contre une indemnité financière de l’ordre de 70 euros par camion. Un amoncellement de terre mélangé parmi toutes les sources d’approvisionnement de l’usine, et notamment belges et néerlandaises. Or les producteurs de ces pays laissent parfois passer seulement 3 ans avant de replanter de la pomme de terre sur une même parcelle, contre 4 ou 5 ans en France. Cette rotation plus courte a pour effet de favoriser l’émergence de nuisibles tels que les nématodes. C’est donc avec cette terre potentiellement infectée que les producteurs français repartent pour l’épandre sur leurs terres. Cela représente un vrai problème sanitaire, dont on ne parle pourtant jamais. »

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Un problème sanitaire à grande échelle ? Probablement à en croire Thierry Dupeuble, directeur adjoint à la Draaf, l’autorité sanitaire compétente en la matière, qui indique « que des foyers importants de nématodes ont été recensés dans la région Hauts-de-France ». Problème : aucun produit n’est en mesure de les éradiquer. En cas de présence avérée par les agents de la Draaf, l’agriculteur reçoit l’interdiction d’exploiter la parcelle contaminée pendant au moins 6 ans. Le temps que les nématodes disparaissent de la terre. 

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Cet article fait partie de l’enquête « Les Gros sur la patate », sur les dessous de l’agro-industrie de la pomme de terre, menée par Mediacités en association avec les rédactions belges Médor et Apache. Un troisième volet sera publié vendredi 19 février.

Mediacités
La frite industrielle impose sa loi à la culture de la patate
▪ Bio, fraîche ou en filet : ce que cache « une belle patate »

Apache (en néerlandais)
Frite surgelée : les gros mangeurs du complexe agro-industriel belge
Clarebout, le transformateur de patates qui grignote aussi les terres
Un tubercule en or qui ne brille pas pour tout le monde
La terre est fatiguée

Médor
Des patatiers sous la coupe de l’industrie
Un sol qui s'effrite

Articles précédemment publiés par Mediacités :
Où en est la traque des patatiers pollueurs des Hauts-de-France
Sous location de terres agricoles de la MEL: Un détournement d'argent public ?
Ces agriculteurs belges qui sèment l'inquiétude dans le Nord

📺 Revoir notre émission spéciale « Les Gros sur la Patate » diffusée vendredi 19 février. Notre journaliste Simon Henry a répondu en direct à vos questions sur YouTube et sur Facebook.