On disait de lui qu’il était « l’urgentiste des quartiers ». Médecin au Faubourg de Béthune, à Lille, l’adjoint de Martine Aubry à la politique de la ville Walid Hanna a choisi de quitter l’équipe municipale à la fin de son mandat, en mars 2020. Qui, depuis, pour lui succéder dans le rôle délicat et parfois ingrat de « pompier » des quartiers ? Plus aucun élu lillois ne revendique en tout cas cette étiquette.

« Je n’aime pas cette expression car il n’y a pas de feux dans les quartiers, estime Arnaud Deslandes, l’adjoint à la solidarité et cohésion des territoires, l’un des bras droits de Martine Aubry. La crise sanitaire amène une crise économique douloureuse et violente pour ces personnes en première ligne, donc ça pèse dans le climat ambiant. » Il y a la question du deal, aussi : « Martine Aubry a fait le taf et on assume d’avoir demandé plus de policiers pour désorganiser les trafics, poursuit le jeune élu. Ça réagit mal, ça fait de la provocation, mais il ne faut pas reculer. »

Pas simple, pour la nouvelle équipe municipale, d’éteindre les débuts d’incendies. La liste de ces embrasements ponctuels concerne toujours les mêmes secteurs : le 16 avril, des tirs de mortiers d’artifice blessent légèrement deux policiers de la BAC à Moulins ; le 22 avril, un incendie criminel dévaste une partie de l’école maternelle Hachette au Faubourg de Béthune ; le 28 mai, une rixe avec armes à feux et armes blanches dégénère à Wazemmes, etc. Sans oublier les échauffourées lors des descentes anti-stups régulières à Lille-Sud.

Une élue blessée, emmenée à l’hôpital

Et puis il y a cette altercation avec des élus lillois aux Bois-Blancs. Ce lundi 19 avril, des jeunes se donnent rendez-vous à 14h devant la mairie de quartier, fermée. « Ils étaient en transe, c’était très violent, raconte un témoin. Ils voulaient en découdre avec la mairie à cause de vieilles rancoeurs. »

Une trentaine de jeunes, âgés de 20 à 26 ans, laissent exploser leur colère au sujet de créneaux sportifs mais aussi de leurs conditions de jeunes sans emploi. « Ils n’ont pas de travail et le confinement a fait des dégâts, explique un éducateur du quartier. On a vu des mamans en pleurs au centre social. Certains sont partis en psychiatrie. Des jeunes qui se sentaient oubliés avant le Covid se sont sentis complètement oubliés pendant la crise… »

En cette fin de journée d’avril, l’adjointe au sport Sarah Sabé et l’adjoint au maire en charge de la mairie de Bois-Blancs Akim Oural se rendent sur place. Dans la petite salle du centre social, il fait très chaud, et la tension palpable n’y est pas pour rien. « Il y a un jeune qui a dit à Sarah Sabé ‘N... ta mère’. Elle a répondu ‘ma mère est au Liban’, raconte un témoin de la scène. Et là, elle a reçu une poubelle en pleine tête… » Blessée au front, l’élue est emmenée à l’hôpital. Des tables et des armoires sont renversées et cassées par les jeunes qui ne quittent les lieux que vers 20h40, l’heure du dîner en cette période de ramadan.

« On n’a rien cédé ! »

Depuis, les versions autour de cette soirée divergent. Le récit des suites de cet événement aussi. « Quelques jours après, une délégation de jeunes a été reçue et des promesses leur ont été faites », explique un éducateur. À ceux qui leur reprochent d’avoir cédé face à la violence et de ne pas avoir exigé des excuses de la part de ces jeunes violents, l’adjoint à la solidarité et cohésion des territoires Arnaud Deslandes réplique : « On n’a rien cédé ! C’est inadmissible de s’en prendre à des élus. » Et d’insister : « Il faut entendre les revendications, qui sont légitimes, mais on n’a pas cédé ».

Un complexe sportif occupé 

Aux Bois-Blancs, l’énervement a fini par retomber. Mais à partir du week-end du 12 juin, et pendant plus d’une semaine, une cinquantaine de jeunes du quartier ont occupé le complexe sportif Youri-Gagarine. « Après une réunion en mairie en présence d’adjoints, la municipalité avait ouvert la porte à des créneaux de futsal et à une salle de sport-santé, peut-on lire dans La Voix du Nord le 15 juin. Mais si les deux heures hebdomadaires de futsal ont depuis été confirmées, la Ville s’est ravisée sur le deuxième point. Les jeunes crient à l’incompréhension. Et à la trahison. »

C’est finalement le Boxing-club des Bois-Blancs qui a joué le rôle du conciliateur en proposant aux jeunes des créneaux dans sa salle de crossfit. Le stress est redescendu d’un cran, même si « la mairie aura brillé par sa discrétion durant la crise », ajoute le quotidien nordiste.

Comment expliquer tous ces malentendus entre la Ville et de jeunes Lillois ? « Avec Walid Hanna, quand on l’appelait, ça se réglait en amont ce genre de choses, explique un membre de la maison de quartier des Bois-Blancs. Avec la nouvelle équipe municipale, on a perdu nos repères, on ne sait pas comment échanger avec eux. Il faut sûrement leur laisser un peu plus de temps pour nouer des liens. »

« Ces nouveaux élus n’ont pas les mêmes codes et au final, les gens n’y croient plus »

Dans d’autres quartiers, et toujours sous couvert d’anonymat, les critiques sont les mêmes. Au Faubourg de Béthune, la présidente d’une association en lien avec les habitants refuse de tirer à boulets rouges sur la Ville. « Mais ce n’est pas comme avec Walid (Hanna) ou Latifa (Kechmir, ancienne adjointe en charge de la lutte contre l’exclusion et présidente du conseil de quartier du Faubourg de Béthune, NDLR), qui allaient vers les habitants en les faisant appartenir à un projet global, dit-elle. Ces nouveaux élus n’ont pas les mêmes codes et au final, les gens n’y croient plus. »

La sanction dans les urnes à l’occasion des élections départementales a été particulièrement sévère. Des élus de terrain socialistes, comme Marie-Christine Staniec-Wavrant et Madani Oulkebir (l’ex-directeur du centre social du Faubourg de Béthune, NDLR), candidats sur le canton de Lille 5, ont perdu des cantons aux mains du PS depuis près d’un quart de siècle. Le lien est-il en partie rompu entre ces élus et ces populations en difficultés ?

De (trop?) lourdes délégations 

Latifa Kechmir, l’ancienne présidente du quartier, reçoit encore des appels des habitants. « Les gens se sentent à la fois méprisés et abandonnés car ils n’ont pas une élue qui n’a strictement que le quartier, dit-elle au sujet de l’actuelle présidente du Faubourg de Béthune Estelle Rodes, également présidente du quartier Moulins. Ce n’est pas un cadeau pour Estelle, ni pour les quartiers, car le fait d’avoir de très grosses délégations complique sa présence sur place. »

Trop de délégations pour ces super-élus ? Le 27 juin, Estelle Rodes aurait pu hériter, en plus, d’une casquette de conseillère départementale. Mais là encore, l’élue socialiste a perdu le canton de Lille 4, toujours au profit des écologistes. Quant à Arnaud Deslandes, il vient de récupérer la délégation commerce lors du conseil municipal du 29 juin.

Un directeur de centre social lillois tempère : « On est vachement bien soutenus par la Ville. Et des personnes comme Arnaud Deslandes travaillent énormément ; mais c’est vrai qu’ils sont quelques-uns à cumuler plein de casquettes. C’est trop de responsabilités par rapport à l’enjeu de ces territoires, et on se retrouve vite dans l’incompréhension. »

Ces lourdes délégations permettent pourtant aux nouveaux élus de quartier d’embrasser plusieurs thématiques, souvent en lien, et donc de gagner en cohérence. « Moulins et Faubourg de Béthune sont des quartiers complémentaires », explique Estelle Rodes, doublement présidente de ces secteurs et également en charge de la rénovation urbaine, des achats responsables, de la commission d’appels d’offres, de la stratégie du relogement et des relations avec la foncière logement.

Sentiment d'abandon

L’adjointe PS sillonne les deux quartiers à vélo et se définit avant tout comme une « élue de proximité ». Le soir de l’incendie de l’école Hachette, elle était présente sur place dans la demi-heure. « Mais on n’intervient pas que dans l’urgence, on est là aussi au quotidien, dit-elle. On a un grand rôle d’animation. Et je n’ai pas peur d’aller quelque part quand ça va mal. J’ai même plutôt cette réputation-là. »

« Il faut laisser aux nouveaux élus le temps d’arriver »

Arnaud Deslandes confirme que les présidents de quartier « sont très présents et font un super boulot ». Il rappelle aussi que les subventions ont été maintenues « à l’euro près » pour les centres sociaux et que les associations maintiennent elles aussi le lien avec les habitants. « Martine Aubry dit que les assos sont les airbags de la société, souligne l’adjoint. Maintenant, il faut laisser aux nouveaux élus le temps d’arriver. » Il faut dire que la crise sanitaire n’a pas aidé ces derniers. Traditionnellement, les présidents de quartier sillonnent les rues pour aller à la rencontre des habitants et des structures qui font la ville.

« C’est un vrai investissement quotidien d’être président de quartier, soirs et week-ends, raconte l’ancien maire de Lille-Sud, Bernard Charles, quelques jours avant le premier tour des départementales. Il faut du temps pour se faire accepter. Là je pense qu’il n’y a plus le même investissement ni la même proximité. J’ai entendu ce sentiment d’abandon de la part de beaucoup d’habitants, dans les 400 maisons du quartier. » Dans ce secteur raccroché au canton de Lille 5, les Verts ont gagné une quarantaine de voix, le 27 juin, par rapport au premier tour des départementales.

Ras-le-bol et incompréhensions

D’anciens élus de la majorité ne cachent pas leurs interrogations sur le lien entre les représentants de la Ville et les Lillois des quartiers. « On ne gère pas une ville depuis les bureaux de l’Hôtel de ville, et on ne gère pas les quartiers comme on gère le dossier de Saint-Sauveur », tance l’un d’eux. « C’est injuste de dire ça, répond Arnaud Deslandes. Évidemment, avec le Covid, il n’y a pas eu d’actions de terrain et les événements ont manqué à tous. Mais ce n’est pas de la faute des présidents de quartier s’il n’y a pas eu de temps forts. »

Quant au travail en profondeur mené par les forces de police pour lutter contre le trafic de drogue, il semble générer lui aussi un ras-le-bol des habitants. « Les gens disent qu’ils ne comprennent pas grand-chose à ce qu’il se passe : soit il y a des interpellations très musclées, soit un laxisme extrême avec des dealers qui les empêchent de rentrer chez eux et fouillent les personnes qui viennent de l’extérieur », explique cette présidente d’asso du boulevard de Metz.

En charge de la sécurité, l’adjoint Jean-Claude Menault manque encore de notoriété dans les quartiers. « Il est ex-DDSP (directeur départemental de la sécurité publique, NDLR) et ça force le respect, rappelle Arnaud Deslandes. Il n’a pas le rôle le plus facile mais il est présent, il anime les cellules de veille tous les mois et il incarne cette parole d’autorité que les gens attendent. » Plus de sécurité pour une ville plus apaisée ? Arnaud Deslandes explique que le deal « a empiré, s’est métastasé et étendu dans la ville ».

« Un vrai décalage des pratiques »

Que se passerait-il en cas d’émeutes comme en 2005 ? A l’époque, l’élu Walid Hanna avait été omniprésent pendant dix jours pour apaiser la situation. Depuis, il a fait le choix de quitter la majorité municipale sur la pointe des pieds. Aux Bois-Blancs et au Faubourg, son nom continue de résonner autour des immeubles. « Avec lui, c’était simple et clair, estime un éducateur des Bois-Blancs. Là, il y a un vrai décalage des pratiques avec les trois ou quatre nouveaux élus aux délégations super puissantes. »

https://twitter.com/HannaWalid/status/1409248817279602690?s=20

Dimanche soir, sur Twitter, l’ancien élu est sorti de la réserve qu’il s’est imposée depuis son départ de l’équipe Aubry. « Déçu pour les candidats socialistes lillois qui ont porté des valeurs sociales fortes. Et les militants qui se sont mobilisés. Sans doute ceci appelle à une stratégie de reconstruction. #Elections2021 ». Une manière pour lui de rappeler que le chemin emprunté par la nouvelle équipe n’est peut-être pas le bon. Et notamment dans les quartiers.

L’idée de ce sujet sur les nouveaux visages des « pompiers des quartiers » lillois est venu après lecture dans la presse locale de nombreux faits divers, dont celui, violent, de cette altercation aux Bois-Blancs entre des élus et des jeunes.
En allant sur place, habitants et associations ont confirmé que l’ambiance était tendue dans certains secteurs mais, surtout, qu’il y avait un sentiment d’abandon. La Ville de Lille a pourtant lancé le programme ANRU à Concorde. Lille-Sud a totalement changé de visage ces dernières années avec l’aménagement de nouveaux centres sociaux, de logements, etc. Mais la crise sanitaire a isolé davantage ces populations.
Personne n’a accepté de parler en « on », à visage découvert. Ni les présidents d’assos ou centres sociaux, ni même les éducateurs, pourtant en première ligne. On le regrette. Mais on a respecté cette volonté. Ce sujet a été réalisé avant le premier tour des élections régionales et départementales. Les résultats sur les cantons de Lille 3, 4 et 5, remportés par les Verts, illustrent peut-être ce début de fracture entre ces habitants et la municipalité.