Le samedi 6 septembre 2014, un groupe de copains aborde une plage de l'île de Groix en Bretagne. Les jeunes ont l'intention de passer sur place un week-end nature. La soirée est joyeuse autour d'un feu de camp. Vers 2 heures du matin, un garçon veut éteindre les braises fumantes. Une explosion se produit alors sous le foyer, tuant le jeune homme et blessant ses huit camarades. A quelques centimètres sous le sable, un obus de la Première Guerre mondiale s'est déclenché, sous l'effet de la chaleur ou d'un mouvement.

Cette arme mortelle n'est pas tombée du ciel, elle est venue de la mer. Le phénomène est fréquent, notamment sur nos côtes. Dans les bilans établis par l'association de défense de l'environnement Robin des Bois depuis 2013, on ne compte plus les munitions anciennes qu'on y a découvertes. Des pêcheurs en ont remonté dans leurs filets au large de Boulogne-sur-Mer ; des promeneurs en ont repéré sur l'estran au pied des caps Blanc-Nez et Gris-nez, à Wimereux, en Baie de Somme, à Calais ; des navires de dragage en ont chargé au fond du port de Dunkerque...

« Ce n'est pas un objet de préoccupation »

Le sujet frappe le public pendant quelques heures ou quelques jours ; et puis il disparaît de l'actualité. En ce printemps 2021, la communauté urbaine de Dunkerque, sollicitée par Mediacités, a-t-elle quelque chose à dire sur les armes immergées ? Non, pas de commentaire. Et pour le comité régional des pêches, représentatif de la profession, chahuté entre Brexit et Covid, « ce n'est pas un objet de préoccupation ».

Seul le député du Nord (MdC) Christian Hutin a demandé récemment au gouvernement « une prise en compte effective » de cette incroyable pollution de nos mers par des bombes de la première et de la deuxième guerres mondiales. Suite à sa première sollicitation en 2019, Édouard Philippe a évoqué la possibilité de créer une mission dédiée... mais il a quitté ses fonctions de Premier ministre peu après. La deuxième question du député au gouvernement, datée du 27 avril dernier, n'a pas encore reçu de réponse...

Au fond, loin des regards

Les estimations des quantités de munitions croupissant dans l'Atlantique, la Manche, la mer du Nord et la Baltique varient mais on parle bien de millions d'unités et de centaines de milliers de tonnes. Il s'agit d'armes conventionnelles, ne contenant pratiquement que de la matière explosive, et d'armes chimiques, qui dégagent aussi des gaz mortels.

Pour la plupart, elles ont été délibérément immergées par les pays vainqueurs après les conflits, tout simplement parce qu'ils ne savaient plus qu'en faire ! D'autres stocks ont été largués pendant les combats par des bombardiers qui rentraient de mission et ne voulaient pas prendre de risques à l'atterrissage, ou bien ont été coulés avec les bateaux qui les transportaient. On trouve aussi des mines : rien qu'entre 1939 et 1945, quelque 650 000 de ces engins ont été mouillés et tous n'ont pas rempli leur sinistre office...

Des centaines de milliers de tonnes de munitions croupissent dans l’Atlantique, la Manche, la mer du Nord et la Baltique. Image extraite de "Menaces en mers du Nord", un documentaire de Jacques Loeuille.

À deux pas de notre littoral, devant la station balnéaire belge de Knokke-le-Zoute, 35 000 tonnes de munitions, chimiques pour la plupart, ont été jetées à la mer en 1919 et 1920. Elles reposent à une profondeur de cinq à dix mètres, sous une épaisseur de sable et de sédiments. Les autorités flamandes ont interdit toute activité maritime en surplomb de ce banc dit de Paardenmarkt, sur une surface de 3 km2. La décharge à mer ouverte est donc théoriquement sous contrôle mais elle contrarie le développement du port de Zeebrugge tout proche.

D'autres projets maritimes doivent baisser pavillon ou prendre d'autres formes face à la menace. Ainsi en Allemagne, au début des années 2010, le raccordement du parc éolien offshore de Riffgat en mer du Nord a été longuement retardé par la présence de bombes sur le sol marin ; pour permettre l'installation de son câble, l'opérateur a dû, à grands frais, dégager un chemin parmi ces déchets très spéciaux. À ces possibilités d'accident s'ajoute un risque sécuritaire, assure Dominique Anelli, ancien militaire, consultant spécialisé dans les armes nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques. « Si des individus mal intentionnés dénichent ce genre de produits dans une épave par exemple, il peuvent en faire très mauvais usage. »

Le danger des fuites

Un danger plus insidieux que l'explosion menace aussi. Depuis un siècle qu'elles baignent dans les flots salés, les munitions chimiques, bourrées d'arsenic, de mercure ou du trop fameux gaz moutarde se corrodent. On estime que le rythme actuel de dégradation des enveloppes est d'un millimètre par an. Des substances toxiques se sont probablement déjà échappées ; d'autres sont sur le point de se disperser.

« Il est difficile de mesurer jusqu'à quelle distance portent les fuites, indique Lionel Denis, directeur de la station marine de Wimereux (Université de Lille). Cela dépend du produit, de la quantité en cause, des sédiments alentour et des courants. La Manche devant la côte d'Opale a tendance à s'évacuer vers le Nord. La dispersion suit sûrement ce mouvement. Mais attention, les doses ne diminuent pas ; elles se déplacent et s'étalent, c'est tout. » Quant aux effets des produits relâchés sur la faune et la flore, ils commencent tout juste à être étudiés...

« Aucun des États concernés ne maîtrise ce dossier »

Mais qu'attend-on pour débarrasser nos mers de ces saletés, alors même que les activités humaines subaquatiques croissent et se multiplient ? Pas si simple. « Aucun des États concernés ne maîtrise ce dossier », n'hésite pas à affirmer Olivier Lepick, chercheur, spécialiste des armes chimiques et biologiques. Premier casse-tête : la localisation des stocks. Si quelques dépôts ont été inscrits dans des documents officiels lors de leur constitution, d'autres n'ont même pas été signalés. Les flux sous-marins, les tempêtes et autres aléas ont fait aussi rouler les bombes sur des distances parfois importantes.

Certains acteurs accusent « la grande muette » de dissimuler des données derrière le secret des archives ; pourtant le porte-parole du ministère des Armées, Hervé Grandjean, déclare à Mediacités : « Nous n'avons pas de cartographie extensive des munitions immergées. »

Le Grenelle de la mer prévoyait un relevé précis des tumulus d'obus mais la prescription est pratiquement restée lettre morte. La commission internationale Ospar, qui doit « préserver et protéger la zone maritime de l'Atlantique du Nord-Est », avoue n'avoir recueilli sur le sujet que des informations « limitées et peu fiables ». « Pire que le secret, il y a la perte de documents anciens et l'oubli. Je pense que l'Armée ne sait plus ce qu'il en est », dit un bon connaisseur de la maison...

Carte Ospar 2
Emplacement des munitions immergées et des découvertes de munitions signalées entre 1999 et 2008. Infographie : Commission OSPAR

 

Des coûts prohibitifs

Le deuxième obstacle à un grand nettoyage sous-marin est de nature juridique. Paradoxalement, la convention internationale sur l'interdiction des armes chimiques, entrée en vigueur en 1997, a compliqué la donne. Elle impose aux États côtiers de traiter les dépôts à leurs risques et à leurs frais, même s'ils n'en sont pas les auteurs... Troisième difficulté : le défi technique et financier que représenteraient le repêchage, le transport et la neutralisation de toutes ces armes abîmées et fragiles, jusqu'à la dernière grenade... Incommensurable !

« Un vrai pot de pus », selon l'expression d'un spécialiste de la question. La France a donc choisi de concentrer ses efforts sur l'élimination des munitions découvertes fortuitement. Ainsi en 2020, les plongeurs-démineurs de la Préfecture maritime de Cherbourg (zone Manche et mer du Nord) ont fait sauter 489 engins historiques, au large et sur les plages, soit près de 34 tonnes d'explosif. Des mines ont été aussi mises hors d'état de nuire lors de « chasses » organisées avec des Marines étrangères dans le cadre de l'OTAN, ou à la faveur des sorties régulières de nos navires.

En septembre dernier - c'est une information conquise de haute lutte par Mediacités - l'armée française et son prestataire Ariane groupe ont mis en service le centre de destruction d'armes chimiques « Secoïa », à Mailly, dans l'Aube. Vingt-trois ans après que sa construction a été décidée ! Cet équipement presque entièrement automatisé, à l'écart de toute zone habitée, éliminera en principe 42 tonnes d'armes chimiques par an, provenant surtout des terrains de combats terrestres.

Sa réalisation a coûté la bagatelle de 170 millions d’euros et son fonctionnement sur trente ans est estimé à 150 millions. Dominique Anelli est très critique sur ce centre « sous-dimensionné, sur-sécurisé et bloqué sur une seule technologie ». Secoïa n'est pas adapté au traitement du matériel chimique ancien retiré de l'eau, conclut-il.

Le salut par l'ONU ?

Pour toutes ces raisons, un certain consensus s'est forgé au fil des ans parmi les décideurs : il y aurait plus de complication et de risques de tous ordres à extraire les bombes à retardement de leur prison aquatique qu'à les y laisser dormir... « Pour un élu d'une commune littorale, expliquer et assumer qu'on a des tonnes d'obus près de sa plage n'est pas facile », veut bien reconnaître l'expert Olivier Lepick, par ailleurs maire de Carnac (Morbihan). Pour autant, il juge urgent qu'un historien soit mandaté pour explorer les archives et cerner le problème.

Les associations, elles, jouent leur rôle de lanceuses d'alerte. Au cours d'une réunion publique sur la future centrale éolienne offshore de Dunkerque fin 2020, Lydie Broucke, militante de Houtland nature, a demandé si des engins de guerre étaient présents sur le site, sans obtenir de réponse convaincante des représentants d'EDF. Par deux fois ces derniers temps, sur les plages du Touquet et de Bray-Dunes, le mouvement Extinction Rebellion a organisé des actions de sensibilisation sur les dépotoirs sous-marins.

« Plus on attend, plus la situation s’aggrave »

« Plus on attend, plus la situation s'aggrave, certifie Charlotte Nithart, porte-parole de l'association Robin des Bois, particulièrement investie dans ce dossier. Nous sommes lucides et nous n'exigeons pas une dépollution intégrale. Mais qu'au moins, on inventorie les décharges, qu'on cible les plus dangereuses et qu'on étudie leur résorption. La question aujourd'hui n'est pas : quand en finira-t-on avec ces munitions immergées ? Mais : par où on commence ? »

« Il faudrait que toutes les parties se mettent autour de la table et s'attellent à la création d'une organisation régie par l'ONU et financée par les États, sur le modèle de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), estime l'expert Dominique Anelli. Elle pourrait avoir une fonction d'assistance et monter des opérations de recouvrement dans les cas les plus critiques, comme celui de la Belgique et de Knokke-le-Zoute par exemple. »

Dans une résolution de janvier 2020, l'Assemblée générale des Nations Unies invitait les pays membres à « poursuivre la surveillance des munitions chimiques tapissant nos océans, à mesurer mieux leurs impacts et à coopérer dans la prévention des risques ». Un rapport sur ces efforts doit être rendu lors de la prochaine session de l'Assemblée en 2022. Au train où vont les choses, il risque d'être peu épais...