Agriculteur à Villeneuve d’Ascq, Jean-François Deneuville a repris la ferme familiale en 2014. À ses débuts, il fait le choix de s’inscrire dans les pas de son père, en adoptant une agriculture conventionnelle et raisonnée sur une exploitation de 60 hectares. Mais il ne tarde pas à s'apercevoir que la question du bio est de plus en plus prégnante : « C’est un sujet qui revenait régulièrement dans les discussions, surtout avec mes amis qui sont en dehors du monde agricole. Ils me racontaient que le bio s'installait dans leur alimentation, et m’ont demandé plusieurs fois si j’envisageais de m’y mettre. Ça m’a fait vraiment réaliser que les choses bougeaient autour de moi. Tout ceci a alimenté mon cheminement intérieur, jusqu’à me décider à franchir le pas », se souvient-il. En 2020, le voilà qui se lance dans le processus de conversion de son exploitation en bio.

« Avec 1 347 fermes bio, 144 magasins bio, 162 grossistes négociants bio, les Hauts-de-France rattrapent à grande vitesse les autres régions françaises », pointe avec optimisme l’agence Bio Hauts-de-France dans son dernier bilan, publié ce mois-ci. De fait, le nombre d’exploitations bio dans les Hauts-de-France, comme les surfaces cultivées, a doublé en cinq ans. Une hausse supérieure à la progression de l’ensemble du pays. Il n’en reste pas moins que le retard, dans la région, demeure très important…

« Les habitudes ont la vie dure, particulièrement en agriculture »

Seules 5,2 % des exploitations des Hauts-de-France étaient en cours de conversion ou labellisées bio en 2020 - bien en deçà de la moyenne nationale (12 %). En termes de surfaces cultivées, le bio ne représente encore que 2,5 % du total régional contre 9,5 % en moyenne sur l’ensemble du territoire français. Ce qui classe les Hauts-de-France à l'avant-dernier rang des dix-huit régions françaises (départements d’Outre-mer compris) selon l’agence française pour la promotion de l’agriculture biologique (communément appelée agence bio). Signal très négatif : la région a perdu trois places par rapport à 2019.

surfaces bio

Comment expliquer un tel retard ? La Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Draaf) Hauts-de-France dresse d’abord ce constat : le bio n’occupe que 1,4 % des terres arables (terres de grande culture - céréales, betterave, etc. -, cultures maraîchères et prairies artificielles) de la région contre 6,3 % sur le territoire métropolitain. Or les terres arables sont prédominantes dans la région, puisqu’elles constituent 87 % de la surface agricole utile contre 63 % en France métropolitaine. Cette forte présence des terres arables - ajoutée à une moindre représentation du bio sur ces dernières - explique déjà en grande partie la faible présence du bio dans la région.

Simon Halliez, co-directeur de Bio en Hauts-de-France, une association dont la mission est de développer le bio en région, ajoute à ce tableau une explication plus historique : « Même s’il y a une dynamique encourageante actuellement, il y a eu un retard à l’allumage très important. La région part de loin. Elle a hérité d’une histoire agricole tournée depuis l’après-guerre vers la construction d’un modèle industriel. La logique volume/prix s’est progressivement ancrée dans le paysage agricole, avec pour conséquences la concentration des outils de production, l’agrandissement des exploitations et la structuration de débouchés autour de cette agro-industrie. Ce modèle de production est en place et il n’est pas facile d’en changer. Les habitudes ont la vie dure, particulièrement en agriculture. »

« C’est un peu comme si on apprenait un nouveau métier »

De fait, l’essor du bio représente un chamboulement pour certains agriculteurs. Car franchir le cap, c’est modifier complètement sa manière de travailler. « C’est un peu comme si on apprenait un nouveau métier, ça peut être un frein psychologique », ajoute Simon Halliez. ll faut à la fois repenser les assolements , cultiver en moyenne neuf cultures différentes pour assurer des rotations plus longues et préserver le sol, ou encore abandonner la mécanisation d’une partie du travail au profit d’un désherbage manuel... Des tâches fastidieuses qui nécessitent souvent une main d'œuvre supplémentaire par rapport à l’agriculture conventionnelle.                              

À Villeneuve d’Ascq, Jean-François Deneuville connaît bien ce problème. Pendant son processus de conversion en bio, il s’est trouvé confronté à la difficulté de trouver de la main-d'œuvre pour faire le « sale boulot ». « Clairement, il n’y a pas beaucoup de candidats et j’ai peur que ce soit compliqué d’en trouver chaque année, explique-t-il. Pour en avoir discuté avec d’autres agriculteurs, c’est une crainte très partagée. » Bio Hauts-de-France estime qu’une exploitation bio, en moyenne, fait appel à 5 ou 6 personnes par ferme chaque année.

Part de bio 2De toute évidence, se convertir à ce type d’agriculture implique une profonde réorganisation. Or changer de modèle de production constitue un défi qui peut effrayer les agriculteurs, surtout quand l’exploitation tourne bien depuis des années. « L’enjeu est de rassurer et d'accompagner ceux qui hésitent à se lancer, insiste Simon Halliez. Cela représente 60 à 70 % de notre travail avec Bio en Hauts-de-France. On organise des rassemblements, des tours de plaine pour que les agriculteurs intéressés par le bio rencontrent ceux qui se sont déjà lancés afin qu’ils reçoivent des conseils sur la technicité, la construction d’un modèle économique en fonction de ces nouvelles cultures. »                 

Importantes disparités régionales

La carte des surfaces en bio par intercommunalité en 2019 dans les Hauts-de-France, établie par le ministère de l’Agriculture, en témoigne : en matière de conversion au bio, la région présente des contrastes importants. Le département du Nord, porté par les territoires de l’Avesnois et de la métropole de Lille, représente à lui seul un tiers des surfaces bio de la région. L’Oise se classe en seconde position et semble disposer d'une longueur d’avance sur l’Aisne, la Somme et le Pas-de-Calais. Comment expliquer ces disparités ? « Il est difficile d’apporter une réponse empirique à ce genre de phénomène, reconnaît Simon Halliez. Le bio se développe de poche en poche et il y a des territoires où le développement est manifestement plus rapide que d’autres... »

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La communauté d’agglomération du Douaisis constitue un cas d’école de cette dynamique locale. Depuis 2001, Jean-Luc Hallé en est le vice-président, chargé de la transition agricole et alimentaire. Avec un bilan plutôt intéressant : près des deux tiers des trente-cinq communes de l’intercommunalité sont aujourd’hui labellisées bio . Et la surface cultivée en bio a été multipliée par dix en cinq ans. « Cela nous permet de croire qu’on a réussi à lever quelques freins auprès des agriculteurs et à lancer un mouvement territorial », se félicite-t-il.                

Comment ? « D’abord, en travaillant sur la question centrale des débouchés, explique l’élu. C’est-à-dire en construisant une filière de commercialisation impliquant des points de vente, des marchés, le développement du circuit-court mais également la restauration collective, qui représente un levier important avec des milliers de repas chaque jour. » Mais aussi « en attribuant différentes aides financières, poursuit-il : une de 20 000 euros à l’installation ; une autre de 20 000 euros pour la création d’une Cuma, une coopérative pour acheter à plusieurs du matériel coûteux ; et une aide à la conversion, spécifique à notre territoire, de 3 000 euros par hectare ». Cette subvention venant en complément de celle de la région.

Ces aides s’avèrent essentielles au processus de conversion. Car celui-ci coûte cher. François Théry, un pionnier régional du bio, en a fait l’expérience. Installé à Gavrelle, dans le Pas-de-Calais, il a repris la ferme familiale en 1991. À la fin des années 90, il se lance dans la conversion en bio : « On n’était qu’une poignée à cette époque-là, surtout en grandes cultures. On a essayé de montrer la voie ». Il décrit un démarrage difficile où l’exploitant perd généralement de l’argent, entre l’ancien modèle qu’il abandonne peu à peu, et le nouveau tourné vers le bio dont les produits ne sont labellisés qu’au bout de deux ans.

En compensation de ces années de transition, les producteurs sont éligibles à une aide à la conversion, variable selon les cultures et les surfaces, pour une durée de cinq ans. Des aides au maintien peuvent aussi être attribuées par la suite. Toutes ces aides ont permis à François Théry de tenir le coup. « D’autant qu‘à l’époque, il n’y avait pas de marché, pas de filière », rappelle-t-il.

Réforme de la PAC moins incitative ?

La conversion est un processus long. François Théry y est allé par étapes, par tranches d’hectares, comme cela se fait souvent. Sa ferme ne devient 100 % bio qu’en 2004. C’est aussi l’année où il assiste à une première vague de conversion, puis une seconde en 2006-2007. De quoi lancer la construction d’une filière et inciter d’autres producteurs à monter dans le wagon.

Malgré le décollage d’un véritable marché, l’agriculture biologique présente des risques qui peuvent expliquer les réticences de certains agriculteurs. La production est en effet plus vulnérable aux aléas climatiques, parfois vecteurs de maladies dans les champs. Ce fut le cas cette année, par exemple, avec le mildiou, qui s’est répandu à la faveur d’une météo humide et pluvieuse. Or cette maladie est difficile à contenir sans l’usage de produits phytosanitaires. Pour François Théry, cette plus forte sensibilité à la météo impose d’adopter en bio un système résilient, basé sur de solides réserves financières. Glanées les bonnes années, celles-ci permettent de compenser les mauvais millésimes.

Pomme de terre bio
Champ de pommes de terre bio dans le Pas de Calais. Photo : DR

Les conditions sont-elles désormais réunies pour favoriser une accélération du bio dans la région ? Pas si sûr. Un obstacle pourrait en effet surgir... du côté de l’Europe. La réforme de la politique agricole commune (PAC), principal canal de distribution des aides aux agriculteurs, inquiète François Théry. Le texte prévoit qu’à partir de 2023, les aides directes seront attribuées aux exploitants faisant preuve de « bonnes pratiques environnementales et agricoles ». Ce que François Théry traduit ainsi : « D’un côté, c’est positif car cela va inciter les agriculteurs, dont beaucoup dépendent de la PAC, à modifier leurs pratiques agricoles. D’un autre côté, les exploitants qui auront fait l’effort du bio percevront la même aide qu’une exploitation ayant le label Haute valeur environnementale (HVE) , mais qui reste malgré tout en conventionnel. Or sans cette distinction, j’ai peur que cela incite moins les producteurs à se convertir au bio ».                           

Selon le journal Le Monde , une note de l’Office français de la biodiversité (OFB), remise fin 2020 aux ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique, montrerait que la certification HVE ne présente, dans la grande majorité des cas, aucun bénéfice environnemental. De quoi justifier les craintes de François Théry pour les années à venir...