Les fans du Racing Club de Lens (RCL) adorent se revendiquer meilleur public de France. Et ils sont toujours très nombreux au stade Bollaert-Delelis, pour assister aux rencontres des « sang et or ». Notamment en tribune Marek, coeur historique des supporters. Mais à partir des années 2000, l’ambiance bon enfant de ces travées s’est peu à peu estompée.

Le derby entre le RCL et les voisins du LOSC a ainsi été le théâtre de scènes de violence, le 18 septembre dernier. A la mi-temps de ce match du championnat de Ligue 1, des sièges sont arrachés dans la partie de tribune réservée aux visiteurs et jetés sur des spectateurs lensois. Une centaine de supporters de la tribune Marek font alors irruption sur la pelouse. Seule l’intervention de la police évite un affrontement entre supporters des deux camps. Mais les jets de sièges font trois blessés. Deux jours plus tard, la commission de discipline de la Ligue de football professionnel (LFP) ordonne que les deux matchs suivants du RCL à domicile se disputent à huis-clos... Montant des recettes perdues faute de spectateurs : 2 millions d’euros.

Le vendredi suivant, Arnaud Pouille, le directeur général du RCL, annonce que quatre plaintes contre X ont été déposées. Elles visent l’envahissement du terrain, le jet de sièges par des fans lensois, la destruction de 80 sièges dans la partie de tribune réservée aux Lillois et des faits d’exhibitionnisme. Il faut savoir que le dépôt de plainte est une obligation imposée par la LFP dans ce genre d’incidents. Le DG lensois affirme alors que le club va prendre des mesures à l’encontre de certains de ses supporters : « Ceux qui sont entrés sur le terrain seront sanctionnés. Le terrain est sacré, les supporters doivent faire vivre leur ferveur dans les tribunes ». Il présente même une grille de sanctions allant de 9 à 36 mois d’interdiction de stade, selon la gravité des faits. Pour les nombreux journalistes présents, le RC Lens a décidé de frapper un grand coup. Il est permis de relativiser fortement ce jugement...                   

Pas de plainte contre des envahisseurs identifiés

D’après une réunion entre le club, la police et la procureure adjointe du tribunal de Béthune, organisée le 27 septembre et dont Mediacités a eu la teneur, les dirigeants lensois se montrent en coulisses moins intransigeants vis-à-vis des débordements de leurs ultras. En témoigne le refus opposé aux autorités de transformer les plaintes contre X en plaintes contre dénommés et de se porter partie civile. Dix-sept supporters lensois ayant pénétré sur la pelouse ont pourtant déjà été identifiés.

En fait, comme dans beaucoup de clubs de foot en France, les dirigeants artésiens rechignent à mener les poursuites contre leurs supporters. Interrogé par Mediacités, Arnaud Pouille justifie cette réserve lors des incidents du derby. « Bien sûr qu’il y a la responsabilité des gens qui ont enfreint la loi mais nous avons fait notre autocritique sur notre dispositif, explique-t-il. Et puis, à titre d’exemple, le premier qui pénètre sur la pelouse n’a pas été identifié car il était cagoulé. Donc, ensuite, c’est difficile de taper sur d’autres qui étaient plus en retrait. » Façon de dire qu'il faut porter plainte contre tout le monde ou contre personne...

La raison de l’embarras des dirigeants lensois se trouve peut-être ailleurs. Des supporter liaison officer figurent en effet parmi les intrus identifiés ayant pénétré sur le terrain. Dans le jargon officiel de l’UEFA, on désigne ainsi les supporters chargés officiellement d’assurer la médiation et d’éviter les incidents. A Lens, ils sont au nombre de cinq et seraient, pour certains, rémunérés à hauteur de 500 euros par mois par le club, selon nos informations. Une rémunération démentie par Arnaud Pouille.                     

Il est en revanche établi qu’un de ces SLO est un ancien président des Red Tigers, le groupe de supporters ultras qui compte le plus de membres dans la tribune Marek (environ 450). Le jour de la réunion avec les autorités, Arnaud Pouille a tenté de minimiser le rôle de son supporter référent. « Il était juste au bord de la pelouse », a-t-il glissé. En vain, car les images des services de police contredisent sa version. Depuis, le DG lensois a affirmé a Mediacités que ce SLO avait décidé de « quitter de lui-même le groupe SLO ».

Un envahisseur sur deux exempté de sanction

Le patron du club a également revu en baisse les sanctions « commerciales » contre les auteurs de l'envahissement du terrain. Cent dix-neuf supporters ayant pénétré sur la pelouse ont été identifiés et cinquante-sept courriers ont été envoyés par le club, a-t-il indiqué à Mediacités. Les interdictions de stade notifiées vont de 9 à 18 mois, soit moitié moins que la sanction maximale évoquée précédemment. Selon Arnaud Pouille, il serait impossible de prononcer une sanction plus lourde, prévue en cas de récidive : la Cnil interdirait de conserver les noms au delà de 18 mois.

L’attitude ambiguë des dirigeants lensois ne date pas d’hier. Depuis 2016, les ultras bénéficient régulièrement de traitements de faveur, comme un accès au parking officiel et des places en loge VIP certains soirs de matchs. « A l’époque, le club a considéré qu’il fallait acheter la paix sociale », affirme un ancien dirigeant. « Ce n’est pas vrai, réfute Arnaud Pouille. En revanche, ce n’est pas anormal d’inviter les SLO à boire un verre après les matches pour débriefer. Cela dit, les partenaires du club ont aussi des places. On n’a pas de regard sur qui ils invitent. »

Tribune Marek Tifo insultant
Lors du match opposant Lens à Lille le 18 septembre, un tifo insultant pour le Losc a été déployé en tribune Marek. Photo : Benoît Dequevauviller.

Et ce n’est pas tout. Lors du derby face à Lille, l’immense tifo « Lillois Merda », qui a mis le feu aux poudres avant même le début de la rencontre, a été directement livré au stade Bollaert par l’imprimeur. C’est même le responsable sécurité du Racing club de Lens qui en a assuré la bonne réception. « Cela ne signifie pas que le club connaissait le message du tifo, relativise un salarié du RC Lens qui veut garder l’anonymat. Un tifo, ce sont des milliers de feuilles de couleurs, point ! » C’est tout de même une sacrée preuve de confiance du club vis-à-vis de ses ultras que de réceptionner des colis dont les dirigeants ne connaissent pas le contenu…

Après dix-huit mois de matchs à huis-clos pour cause de crise sanitaire, ces incidents du derby ont donc sonné le retour des violences dans les travées du stade Bollaert-Delelis. Ce n’est malheureusement pas étonnant. Depuis la relégation en Ligue 2 au terme de la saison 2007-2008, le RC Lens a vécu plus d’une décennie de relations très compliquées avec ses ultras. Envahissements de terrain, banderoles injurieuses, effondrement de barrières, pillages de stations-services lors des déplacements pour les matchs à l’extérieur, dégradations des parcages visiteurs lors des déplacements... Les abonnés de la Marek n’ont offert aucun répit au club sang et or.

« Le jour où on les laissera rentrer dans le kop, on sera foutu ! »

Il faut remonter plus loin pour chercher l’origine du mal. Au tournant du siècle, des rivalités opposent les musiciens du kop, animateurs historiques de la tribune et soutenus par le « 12 Lensois » (l’organe officiel du club) et les groupes ultras. Les deux styles de « supportérisme » ont du mal à cohabiter. D’un côté, on agite les drapeaux rouge et jaune, en entonnant des chansons de ducasse au son de la trompette et de la grosse caisse ; de l’autre, on s’affiche en tenue noire et blanche, banderoles et chants guerriers. « Ils ne s’entendaient ni sur les chants à entonner ni sur les banderoles à déployer et encore moins sur les animations à organiser », se souvient un dirigeant de l’époque.

Sous la houlette de Dominique Regia Corte, le responsable des relations avec les supporters de 2002 à 2016, des réunions sont organisées en mai 2004, afin de trouver un terrain d’entente. Elles aboutissent à la naissance du Collectif Tony Marek. « Mais ça restait une grosse cacophonie », se souvient Serge Doré, directeur commercial du RCL à l’époque. Petit-à petit, les Tigers vont donc prendre le dessus et imposer leur style, au grand dam des anciens. « Le jour où on les laissera rentrer dans le kop, on sera foutu ! », avait prophétisé Emile Philippe, vice-président des sections de supporters à la fin des années 90…

Les anciens supporters évincés de la Marek

La tribune Marek passe en effet sous la coupe des ultras. Par exemple, il n’était plus question de rester assis pendant les matchs et encore moins de ne pas reprendre en choeur les chants imposés par les Kapos de la tribune. « Sinon, on sentait bien qu’on dérangeait” », se souvient un ancien abonné de la Marek. Des vieux supporters sont ainsi « invités » à aller s’abonner ailleurs.

Malgré cette « épuration », les conflits ne disparaissent pas des gradins. Car des divergences apparaissent entre les sections ultras. Les Red Tigers, le KSO, les North Devils, les Galiboys et les Indép (ex North Warriors) ne cohabitent pas dans la joie et la bonne humeur. Notamment en raison d’engagements politiques opposés. « On en retrouve certains à Calais aux côtés des No Border, confirme une source policière. A contrario, d’autres sont proches de l’extrême-droite. On a déjà vu des Lensois s’affronter à Calais ». Pour faire simple, les Red Tigers sont plutôt étiquetés ultra-gauche, même si officiellement ils se revendiquent apolitiques. Les Indép sont plus proches de l’extrême-droite. Au fil du temps, des anciens Tigers ont aussi créé des groupes annexes, les « 1906 », par exemple.

Durant les dernières années de la présidence de Gervais Martel (de 1988 à 2016), les relations entre le club et la tribune Marek ont souvent été électriques. Un dirigeant de l’époque avait la bonne formule : « Gervais, t’es quand même un peu c... Tu leur as payé les hygiaphones avec lesquels ils t’insultent ». Mais au club, la majorité des dirigeants minimisait systématiquement les débordements de cette tribune très turbulente. De 2008 à 2018, les résultats en dents de scie de l’équipe sang et or n’ont rien arrangé. « Ils me coûtent 150 000 euros d’amendes par saison », se désolera souvent le président du club artésien devant les journalistes.

« Ils me coûtent 150 000 euros d’amendes par saison »

Outre les classiques amendes pour des fumigènes ou pour jets d’objets sur la pelouse, le RC Lens est confronté à des dégradations à répétition en tribune Marek après la rénovation du stade de 2015, en vue de l’Euro 2016 de football en France. Les ultras ne voulaient pas d’une tribune assise, alors ils démontaient régulièrement des sièges. Le club sang et or en voit donc de toutes les couleurs et doit avaler bien des couleuvres. Mais ses dirigeants ne sont pas les seuls à faire preuve de complaisance.

Daniel Percheron, défenseur du « peuple lensois »

Après un déplacement houleux au Havre en janvier 2016, sanctionné par plusieurs interpellations de supporters, Daniel Percheron, alors président de la région Nord-Pas de Calais, vole au secours des ultras lensois. Par presse interposée, il s’adresse à Bruno Le Roux, l’éphémère ministre de l’Intérieur : « Certes, le peuple lensois est parfois un peu bruyant. Mais il s’agit de l’encadrer, il faut garder la mesure. A l’heure où les paysans de France, retrouvant l’allant et le ton millénaire de leur jacquerie, infligent en quelques jours quatre millions de désagréments sur les routes de l’ouest, les amateurs de ballon rond bénéficient de la vigilance des pouvoirs publics ».

Cette sortie aura le don de mettre la sous-préfète de Lens dans une colère noire et sera à l’origine d’une grosse explication de texte entre la représentante de l’Etat et le vieux sorcier de la politique. Les ultras répondront quelques jours plus tard avec une banderole : « Sans la sous-préfète, le foot c’est la fête ».

Livret du GAV Foot

Fort d’un tel soutien politique, le sentiment de pouvoir défier la loi ne connaît pas de limites. En témoigne le « Livret garde-à-vue et interdiction de stade », que Mediacités s’est procuré. Il s’agit rien de moins que d’un petit manuel destiné à aider les Ultras à faire face aux conséquences policières et judiciaires de leurs débordements. Ce livret a été diffusé sur le site de l’Association nationale des supporters (ANS), longtemps présidée par un autre ancien président des Red Tigers. Dans cette véritable bible de l’ultra, on y trouve même une demande d’indulgence, adressée au Procureur de la République et au Président du tribunal, où figure l’en-tête officielle du club sang et or et... la signature du responsable de la sécurité du club.

En fait, à Lens, on a depuis longtemps pris le parti de composer avec les supporters les plus extrêmes. « Un dirigeant m’a dit un jour : à Lens, ils n’ont pas grand-chose. Ce n’est pas bien grave s’ils se défoulent un peu en Marek ! », a raconté un fonctionnaire de l'État à Mediacités. Deux millions d’euros de manque à gagner après les incidents du derby et plusieurs dizaines de milliers d’amendes chaque saison, ça fait quand même un peu cher le défoulement.