«Quand j’ai reçu l’appel, je n’y croyais plus. C’est un changement de vie pour nous. » Alicia* se rappellera toujours cet instant où elle et son conjoint ont appris qu’ils allaient bénéficier d’un don d’ovocytes. De la joie ressentie, mais aussi du soulagement, après deux ans et demi d’attente.

Résidant à Templemars, au sud de Lille, la jeune femme de 34 ans est atteinte du syndrome de Turner, une maladie génétique qui peut provoquer des soucis de fertilité. Face à cela, la solution existe. Mais elle nécessite un moral à toute épreuve : « Deux ans et demi, c’est long, déplore-t-elle. Pendant cette période, on n’a aucune nouvelle, on attend impatiemment l’appel qui nous annonce que le transfert d’ovocytes va avoir lieu. Mais on n’a aucune visibilité ».

Le don d’ovocytes est une pratique qui s’inscrit dans le parcours d’assistance médicale à la procréation (AMP). Quand les ovocytes d’une femme ne lui permettent pas de procréer, il est possible d’implanter dans son utérus des ovocytes « sains » prélevés chez une autre femme, bien sûr donneuse volontaire. L’opération est aujourd’hui parfaitement maîtrisée même si elle ne garantit pas un taux de réussite de 100 %. Mais le véritable problème est ailleurs.

150 couples en attente pour 50 donneuses

« Il y a plus de demandes de couples que de donneuses », observe la professeure Sophie Catteau-Jonard, gynécologue et endocrinologue, spécialiste de la reproduction au CHU de Lille. Chaque année, le centre accueille environ 50 donneuses issues du Nord-Pas-de-Calais quand on dénombre 150 couples en attente de don dans les deux départements (100 primo demandeurs et 50 en instance d’une deuxième tentative). Résultat, aujourd’hui, dans la métropole lilloise, il faut patienter entre 18 et 24 mois.

Une situation assez similaire à l’échelle nationale. En France en 2019, on recensait 836 donneuses pour environ 4 000 demandes. L'offre est d'autant plus insuffisante qu'un don d’ovocytes ne bénéficie en général qu’à deux couples, contre une dizaine pour un don de sperme. Pourquoi une telle rareté ? Sans doute en partie en raison de la complexité d’un parcours de don qui s'étale sur plusieurs mois.

« J’ai eu mon premier rendez-vous en juin et j’ai fait mon don mi-octobre », témoigne ainsi Elisabeth Hounkpatin, que nous avons sollicitée au lendemain de son don. Après une première consultation avec une gynécologue, s’ensuit un rendez-vous avec une généticienne pour analyser ses antécédents génétiques, un examen cardiaque et une échographie pour analyser sa réserve ovarienne. « La gynécologue était contente de moi car j’avais 8 ovocytes dans l’ovaire gauche et 10 dans l’ovaire droit », précise-t-elle en rigolant.

Traitement hormonal 

Mais ce n’est pas fini ! Vient ensuite la phase de la stimulation. « On a commencé tout doux en mettant le corps au repos avec une reprise de la pilule pendant 15 jours », se rappelle la jeune femme. Puis, les injections : « Chaque soir, à heure fixe, on doit se piquer pour stimuler les ovaires et les ovocytes à l’intérieur ». Un traitement hormonal lourd à répéter pendant dix jours.

Cycle du don des ovocytes – cecos
Cycle du don d'ovocytes Source : cecos.org

Peu de temps avant la ponction, Elisabeth Hounkpatin se rend tous les deux jours à l’hôpital pour réaliser une échographie de contrôle et effectuer une prise de sang afin de vérifier le taux d’hormones. « On ne sait pas quel jour aura lieu la ponction. Quand ils estiment que c’est pour bientôt, on doit faire une piqûre pour déclencher l’ovulation. » Le prélèvement se déroule à l’hôpital, sous anesthésie locale ou générale. L’opération dure une vingtaine de minutes. Ensuite, la donneuse peut repartir chez elle.

« Oui, il faut être disponible, convient la professeure Catteau-Jonard. II y a des échographies, des prises de sang et la ponction. Mais on s 'arrange pour choisir les meilleures périodes. Et s’il y a une perte de salaire, on indemnise, tout comme les frais de garde des enfants ou les frais de transport ». Tout est donc mis en place pour faciliter autant que possible la démarche pour les donneuses. « Au final, le problème des contraintes du processus n’est pas insurmontable pour la majorité des femmes », fait valoir la spécialiste.

Reste que toutes les femmes ne sont pas prêtes à subir un tel traitement hormonal. Et toutes les femmes ne peuvent pas donner leurs ovocytes. Le don est réservé entre 18 et 37 ans, en bonne santé, sans maladie génétique grave transmissible ni problèmes gynécologiques importants. Enfin, il faut que la donneuse ait une réserve ovarienne suffisante pour espérer une bonne réponse à la stimulation.

Campagne de communication

Toutes ces contraintes n’expliquent pas tout. Le don d’ovocytes reste encore trop méconnu de la population. « Certaines femmes pensent que ce n’est pas possible ou même interdit », regrette la professeure Catteau-Jonard. Pour faire connaître la démarche et contrer les idées reçues, l’Agence de biomédecine organise des campagnes de communication. Cette année, elle se déroule du 21 octobre au 17 décembre. Son budget de 3,8 millions d’euros a été multiplié par cinq par rapport à la dernière campagne en raison de l’ouverture à la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules.

« Cette campagne vise à répondre à l’augmentation prévisible de la demande de dons de spermatozoïdes liée à la nouvelle loi bioéthique, explique Bérengère Ducrocq, médecin référent au Centre d'étude et de conservation des oeufs et du sperme humain (Cecos) de Lille et à l’Agence de biomédecine. Mais il s’agit aussi de sensibiliser sur le manque de dons d’ovocytes. »

« On veut inciter les personnes issues de la diversité ethnique à se mobiliser et à donner »

L’objectif est de toucher le plus de cibles possibles : les hommes entre 18 et 45 ans et les femmes entre 18 et 37 ans, les années les plus fertiles. Deux comptes Instagram ont été créés : l’un consacré au don de spermatozoïdes, l’autre au don d’ovocytes. Des podcasts ont été produits et des contrats ont même été passés avec des influenceurs afin qu’ils sensibilisent leurs communautés.

« On a essayé de mettre en avant le manque de diversité dans les dons. On veut inciter les personnes issues de la diversité ethnique à se mobiliser et à donner », complète Bérengère Ducrocq. C’est une des raisons pour lesquelles Elisabeth Hounkpatin a fait don de ses ovocytes. « Je suis d’origine sénégalaise, cap-verdienne et béninoise et je sais que c’est compliqué pour les femmes typées, métisses ou noires de trouver des ovocytes en stock qui leur permettront d’avoir un enfant de la même couleur de peau qu’elles », explique-t-elle avec enthousiasme.

Impact de la loi bioéthique ?

Les premiers résultats de cette campagne ne se sont pas fait attendre. À Paris mais aussi à Lille. « En ce moment, au CHU, on reçoit entre 2 et 3 propositions par jour. D’habitude, c’est ce que l’on a en une semaine », se réjouit Sophie Catteau-Jonard. La tendance est la même au Cecos où 25 offres de dons ont été reçues en dix jours contre 40 sur toute une année en temps normal.

« Il faut garder en tête que toutes les personnes qui prennent contact aujourd’hui ne donneront pas, tempère toutefois Bérangère Ducrocq. Entre 20 % et 30 % des donneurs et donneuses potentiels n’iront pas au bout de leur démarche car ils ne remplissent pas les critères. » « On a été confrontées à plusieurs cas de donneuses obèses ou qui ont de l’endométriose, confirme pour sa part Sophie Catteau-Jonnard. Malheureusement on ne peut pas les accepter car le don les fragiliserait encore plus. »

Le 1er septembre 2022, la nouvelle loi bioéthique entrera en vigueur. Une de ses dispositions prévoit que les personnes issues d’un don de gamètes puissent obtenir des informations sur leurs géniteurs à compter de leur majorité. Chaque donneur ou donneuse devra donc, à partir de cette date, signer un consentement autorisant la transmission de ces informations.

Problème, cette loi pourrait avoir un impact sur le nombre de dons. Selon une étude ViaVoice réalisée en septembre pour l’Agence de biomédecine, 35 % des hommes seraient réfractaires à donner leur sperme si l’enfant né de ce don peut les retrouver à sa majorité.
Pour Céline Frémieux, qui a donné ses ovocytes il y a cinq ans, ce changement de loi « peut être perturbant (...) Cela implique forcément une discussion avec le conjoint ou la famille car ils sont tout de suite plus impliqués », reconnaît cette pharmacienne de 35 ans.

La professeure Catteau-Jonard se veut toutefois rassurante. Dans les pays où l’anonymat a été levé, « les dons ont un peu baissé avant de repartir à la hausse, explique-t-elle. Mais les donneuses ne seront pas les mêmes. Celles qui s’opposent à la divulgation de leur identité ne donneront plus ». Pour Bérengère Ducrocq, l’accès aux origines ne constitue pas non plus un obstacle à la généralisation des dons. « Il faut en parler plus, insiste-t-elle avec conviction. Il faut que ça devienne un vrai sujet dans le débat national.»

* Le prénom a été modifié.

Des « donneuses » aux motivations variées

Marine Godard, psychologue au Cecos (Centre d’étude et de conservation des oeufs et du sperme humain) de Lille, a identifié plusieurs types de donneuses. Elle distingue ainsi les « donneuses altruistes ». « Ce sont des femmes qui ont l’habitude de donner, explique-t-elle. Elles donnent leur sang, leur plasma, sont inscrites sur le registre de don de moelle osseuse... Généralement ce sont des femmes qui n’ont pas encore d’enfants. »

Les donneuses ayant déjà eu des enfants, elles, « sont dans une logique de don, pour que les couples en demande puissent connaître le bonheur d’être parents à leur tour ». Autre catégorie : la donneuse dite « relationnelle », qui a dans son entourage un couple d’amis confronté à cette épreuve. Enfin, les donneuses elles-mêmes issues d’un don ou qui ont bénéficié d’un don de spermatozoïdes pour avoir leur enfant sont dans une logique de « contre-don ». « Globalement, si on n'est pas confronté à la problématique de la procréation, on n’est pas au courant », conclut la psychologue.