Coup de théâtre dans la lutte anti-covid ! L'essai clinique Thérapide du clofoctol, un antibiotique prescrit en France jusqu’en 2005 contre les affections respiratoires, est officiellement arrêté. L'Institut Pasteur de Lille (IPL), son promoteur, a annoncé la nouvelle en interne la semaine dernière, comme l’a révélé La Voix du Nord. Pour l'équipe qui a planché sur le repositionnement de ce médicament, c'est un coup plus dur encore que les multiples obstacles et contretemps qui ont retardé le démarrage de l'essai sur l’homme de cette molécule a priori prometteuse. Les tests in vitro ont en effet démontré dès mars 2020 sa capacité à empêcher le virus de se répliquer.

L’essai aurait pu commencer au début du printemps 2021. Mais les démarches administratives se sont avérées longues et compliquées. Demandé en janvier, le label « priorité nationale de recherche », censé accélérer le processus d’autorisation, a d’abord été refusé avant d’être finalement délivré le 8 avril. Puis il a fallu attendre trois mois de plus avant de décrocher le feu vert pour mener l’essai. Des délais lourds de conséquences. Quand le recrutement de patients débute enfin, en juillet 2021, dans les Hauts-de-France, le protocole n'est plus adapté à la réalité de l'épidémie dans la région. Il cible des personnes de plus de 50 ans, non vaccinées et diagnostiquées positives au Covid-19 depuis moins de trois jours. Or, à cette époque, les cas de Covid sont en chute libre et les plus de 50 ans non vaccinés se font rares...

Devant la difficulté d’inclure un nombre suffisant de patients nordistes, l’IPL se résout donc à délocaliser l’essai aux Antilles, où le taux de vaccination est encore très faible et l’épidémie toujours au plus haut. Mais il se heurte à un autre obstacle : un climat politique et social qui s’enflamme sur la vaccination des soignants et le passe sanitaire. Conséquence, en cinq mois, seuls 12 patients ont finalement pu être recrutés, tant dans les Hauts-de-France qu’aux Antilles. Or il en faudrait 346 pour valider la première étape de l'essai...

Un besoin d'au moins 10 millions d'euros

Pour Xavier Nassif, directeur général de l’IPL, les raisons de l'arrêt de l'essai sont avant tout financières. Avec un recrutement si lent de patients, « on mangeait notre budget », résume-t-il. Mener un essai clinique coûte cher, a fortiori quand les « centres d'investigation » sont des cabinets de médecins généralistes. Les factures ne cessent de tomber, même en l’absence de patients. Il a fallu former les médecins investigateurs au protocole de l'essai, les équiper en réfrigérateurs à -80°C pour stocker les prélèvements naso-pharyngés et vérifier pour chaque patient que les données étaient bien enregistrées.

L'accès, incontournable, à des bases de données et la gestion opérationnelle du projet, sur le terrain, par une « société de recherche contractuelle », coûtent aussi très cher, précise Benoît Deprez, directeur scientifique de l'IPL, qui pilotait le projet Thérapide. Les 5 millions d'euros offerts par LVMH en février 2021 ont été dépensés et la recherche de financements supplémentaires – il aurait fallu au moins 10 millions d'euros en plus - n'a pas abouti. La direction de l'IPL, dont les finances ne permettent pas de faire face à de telles dépenses, a donc décidé de stopper l'essai. « On n'a pas eu de chance », estime Xavier Nassif, mais « on allait droit dans le mur. A un moment, il faut freiner et bifurquer ».

Le risque existait depuis quelques semaines, la décision n’a pas vraiment surpris les chercheurs de l’IPL. Benoit Deprez se résout à faire le « deuil » d’un projet qu’il a défendu longtemps contre vents et marées, comme Mediacités l’a souligné dans un portrait. Mais il veut aussi « préserver l'avenir ». « On va essayer de faire en sorte que les données qui ont été générées soient exploitables pour qu'on puisse en retirer le maximum », indique-t-il.

https://www.mediacites.fr/portrait/lille/2021/11/05/traitement-anti-covid-benoit-deprez-defenseur-tenace-de-lessai-du-clofoctol/

L’aventure du clofoctol n’est cependant pas terminée. Xavier Nassif présente la décision de stopper l’essai comme « un changement de stratégie plus qu'un arrêt ». Apteeus, une toute jeune société de recherche et développement pharmaceutique que Benoît Deprez a co-fondée avec Térence Beghyn, un docteur en pharmacie dont il a supervisé la thèse, pourrait prendre le relais. La start-up a activement participé à l’aventure pré-clinique de l'essai du clofoctol en fournissant la chimiothèque de 1800 molécules que les chercheurs de l’IPL ont passées au crible dans l’espoir de trouver une substance active contre le Sars-Cov 2. Un espoir récompensé par la découverte du clofoctol.

La start-up Apteeus reprend le flambeau

Spécialisée à l’origine dans le repositionnement de médicaments pour le traitement des maladies rares, la start-up envisage « depuis quelques mois de mener un second essai clinique de grande envergure sur plusieurs territoires géographiques », révèle Térence Beghyn. Son équipe a continué de travailler sur le clofoctol, en parallèle de l'essai Thérapide. Et ces travaux ont conforté sa conviction : « La probabilité que le clofoctol aide à la résolution de la crise est importante », assure le président d'Apteeus.

Les chercheurs pensent aussi que le vieil antibiotique pourrait être efficace non seulement au tout début de la maladie mais aussi à un stade plus avancé. Apteeus pourrait donc devenir le promoteur d'un nouvel essai clinique, selon des modalités différentes, visant par exemple des patients majeurs de tout âge, vaccinés et non vaccinés, juste après le diagnostic mais aussi au stade « pulmonaire » de la maladie.

Dans ce but, Térence Beghyn confie qu'il travaille à s'entourer de soutiens financiers, industriels et politiques, « à la mesure de l'enjeu », pour mener un projet « national et international » et « déployer au plus vite son programme de développement du clofoctol ». Reste à savoir si ces efforts vont aboutir et à quelle échéance.

Conseiller scientifique d'Apteeus, Benoit Deprez souhaite pour sa part participer à ce nouveau défi. Lui qui a piloté les travaux sur cette molécule dès l'origine représente la « mémoire » du projet et possède une connaissance fine des données pré-cliniques. Il croit en tout cas plus que jamais à la nécessité de disposer de traitements contre le Covid-19, en plus de la vaccination. D’autant que le clofoctol, s’il s’avérait efficace, aurait l’avantage de coûter très peu cher : environ 15 euros la cure contre 600 euros pour le molnupiravir, le traitement antiviral du laboratoire américain Merck.

Ce médicament, qui avait suscité de grands espoirs, n’a pas finalement convaincu la Haute autorité de santé. Mais la France n’avait pas attendu cet avis pour pré-commander de quoi traiter 50 000 patients. Soit la bagatelle de 30 millions d’euros que le gouvernement était prêt à dépenser. Trois fois ce qui aurait été nécessaire à l’IPL pour poursuivre son essai clinique…

Edit du 15/12/2021, 12h06
Ajout de la précision "que le gouvernement était prêt à dépenser" dans l'avant dernière phrase.