A l’approche de Saint-Vulbas, dans l’Ain, impossible de manquer ces gros nuages de fumée blanche qui s’échappent des quatre cheminées de la centrale nucléaire du Bugey. Elles crachent à nouveau la vapeur d’eau générée par le réacteur 5, après presque deux ans d’arrêt et un manque à gagner monumental pour EDF : un million d’euros par jour, soit près de 700 millions au total !

Tout commence en 2011 lors de la troisième visite décennale de la très sérieuse Autorité de sûreté nucléaire (ASN) : le débit de fuite d’eau radioactive (tritium, produits de fission, bore…) mesuré lors de l'épreuve d'étanchéité de l' enceinte de confinement  (un imposant bloc de béton qui renferme le cœur du réacteur) frôle la valeur maximale admissible. Le gendarme du nucléaire décide d'imposer à l’exploitant, EDF, une épreuve d'étanchéité intermédiaire. Autrement dit de ne pas attendre 10 ans de plus pour tester de nouveau l’équipement. Elle est réalisée en août 2015, lors d'un arrêt programmé du réacteur. Mauvaise surprise : le taux de fuite a encore augmenté [voir le document ci-dessous].

 

EDF doit proposer un plan d’action, sinon son réacteur ne redémarrera pas. Mais trouver l’origine du trou, de la taille d’une tête d’aiguille, s’avère complexe : « Les premières investigations n’allaient pas dans le sens que l’on souhaitait », indique Olivier Veyret, adjoint au chef de la division de Lyon de l'ASN. Plusieurs mois s’écoulent avant que le défaut d’étanchéité soit localisé (dans « le radier », la dalle de béton située sous le réacteur) et qu’EDF propose, en avril 2016 et après de longues tergiversations, un protocole de réparation à l’ASN.

Une solution liquide au PH élevé, non corrosive, appelée "lait de chaux", est placée au niveau du radier. Le liquide est lui-même recouvert d’une peau métallique [voir le document ci-dessous]. L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) puis l’ASN donnent leur feu vert. Les travaux débutent finalement après 18 mois d’arrêt… En mai 2017, une nouvelle épreuve d'étanchéité présente des résultats conformes aux normes. Plus rien n’empêche le réacteur de fonctionner à nouveau. Plus de raison de s’inquiéter ?

 

« Boucher un trou avec une éponge humide »

« L’utilisation du lait de chaux est une première sur un réacteur dans le parc nucléaire français et c’est pour cela que cela a été long », explique Richard Escoffier, adjoint au chef de la division de Lyon de l'ASN. Mais la technique laisse dubitatifs les militants anti-nucléaire. Claude Cassé, ingénieur chimiste à la retraite et membre du collectif Stop Bugey, tire la sonnette d’alarme depuis 20 ans. Pour lui, cette réparation, c’est du rafistolage : « Cela revient à boucher un trou avec une éponge humide. Cela va tenir quelques temps mais la fissure dans la partie métallique sera toujours là ! En cas d’incident et de montée en pression, l’eau radioactive du circuit primaire passera à travers la peau métallique dans le béton et prendra la place de l'eau chaulée avant de rejoindre la nappe phréatique et le Rhône ». « Le lait de chaux est efficace et fréquemment employé dans le génie civil, rétorque Pierre Boyer, directeur de la centrale, qui a accordé un entretien à Mediacités. Pensez-vous que je prendrai le moindre risque ? Ma famille habite tout près d’ici. »

[Archive] Manifestation de militants anti-nucléaire devant la centrale du Bugey en octobre 2011. Photo : R.Quadrini/KR Images Presse
[Archive] Militants anti-nucléaire devant la centrale du Bugey en octobre 2011. Photo : R.Quadrini/KR Images Presse
 

Bugey 5 sur la liste noire du gouvernement ?

Ce n’est pas le seul "tracas" lié au réacteur 5. Une fois les travaux terminés, celui-ci a du mal à reprendre du service… Les retards s’accumulent : fin juin dernier, un départ de feu sur le toit d’un bâtiment technique ; deux jours plus tard, un capteur de mesure de pression de la vapeur hors service. « Plus un réacteur reste longtemps à l’arrêt, plus il est compliqué de le redémarrer. On découvre des anomalies. Des vannes ne sont plus forcément en état », argue Georges Servière, président du groupe régional Ain Rhône Loire de la Société française de l’énergie nucléaire (SFEN ARL), le lobby de la filière. « Il y a 40 000 robinets à redémarrer, cela prend du temps ! », justifie Pierre Boyer.

L’unité de production 5 finit par repartir in extremis le 23 juillet dernier. In extremis car la loi de transition énergétique prévoit que « si une installation nucléaire de base cesse de fonctionner pendant une durée continue supérieure à deux ans, son arrêt est réputé définitif ». L’unité pourrait, quoiqu’il en soit, rapidement figurer sur la liste des 17 réacteurs à fermer en priorité, si le gouvernement veut atteindre son objectif de diminuer de 72 à 50% la part de l’atome dans la production d’électricité à l’horizon de 2025 – une échéance remise en cause ce mardi 7 novembre par le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot. Pour le réacteur malade de la centrale de l'Ain, la décision pourrait toutefois dépendre de la prochaine visite décennale de l’ASN, prévue en 2021.

La deuxième centrale la plus vieille après Fessenheim

Les quatre réacteurs du Bugey en activité, mis en service en 1978 et 1979, auront alors plus de 40 ans. Pas question cependant pour le groupe EDF de mettre à la retraite la deuxième plus vieille centrale de France après Fessenheim. Selon Pierre Boyer, la question de l’arrêt du réacteur 5 ne s’est même « jamais posée ». Il espère d’ailleurs que la réparation tiendra « pour les 20 à 30 ans qui viennent ». Une déclaration qui en dit long sur la volonté d’EDF de prolonger la durée de vie de ses réacteurs...

Les quatre réacteurs à eau pressurisée en activité. Le premier réacteur (graphite gaz) du site est à l'arrêt depuis 1994. Photo : R.Quadrini/KR Images Presse.
Les quatre réacteurs à eau pressurisée en activité. Le premier réacteur (graphite gaz) du site est à l'arrêt depuis 1994. Photo : R.Quadrini/KR Images Presse.

Pour Georges Servière, président de la SFEN ARL, les centrales françaises peuvent sans problème dépasser la durée de vie – 40 ans selon EDF, pas plus de 30 ans pour les militants anti-nucléaires – pour lesquelles elles ont été conçues : « Aux États-Unis, on parle d’aller jusqu’à 60, voire même 80 ans d’exploitation ». Point de vue partagé sans surprise par Pierre Boyer : « L’âge n’a aucune importance, assène-t-il. En ce moment, nous avons une inspection de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). J’ai discuté avec l’un des inspecteurs, un Canadien. Ils envisagent de faire fonctionner leurs centrales jusqu’en 2060 ».

C’est pour rendre possible l’exploitation de ses centrales au-delà de 40 ans qu’EDF a lancé ses opérations de « grand carénage », vaste programme industriel, dont le coût, phénoménal, est estimé à 48 milliards d’euros d’ici 2025 sur l’ensemble du parc français. Lorsque l’on pénètre à l’intérieur du site du Bugey, les travaux sont visibles un peu partout. Engins de chantier et marteaux piqueurs sont à l’œuvre pour installer des plots anti-sismiques ou surélever des bâtiments en cas d’inondation. « Ce qui compte, c’est de pouvoir remplacer les pièces », répète Pierre Boyer. Seulement voilà, certaines ne se changent pas, comme la cuve et l’enceinte de confinement.

Cette obstination suscite l’inquiétude, d’autant que le réacteur 5 n’est pas le seul à montrer des signes de faiblesse. EDF vient de déclarer 93 anomalies sur des pièces du réacteur 3, des composants issus de l’usine du Creusot Forge. Le réacteur 4 a des problèmes d’excès de carbone, ce qui fragilise l’acier. Le réacteur 2 a connu un dysfonctionnement qui a occasionné une montée en pression de son circuit primaire. La centrale a même fait sortir de leur réserve nos voisins suisses qui réclament sa fermeture. La ville et le canton de Genève, à 70 kilomètres du Bugey, ont porté plainte après que des doses de tritium supérieures à la normale se soient déversées dans les nappes phréatiques.

Une centrale exposée aux séismes, aux inondations et aux catastrophes industrielles

Outre les pannes, la situation géographique du Bugey en fait l’une des centrales françaises les plus exposées aux séismes et aux risques industriels : depuis Lyon, la route qui mène au site nucléaire traverse le parc industriel de la plaine de l’Ain (PIPA) et ses huit usines classées SEVESO... à seulement six kilomètres des réacteurs. Sans parler des inondations, avec une dizaine de barrages entre le Rhône et l’Ain, vieillissants eux aussi : « La plupart ont plus de cinquante ans, dont celui du Vouglans, particulièrement fragile », s'alarme Alain Cuny de Stop Bugey. Une simulation de rupture de barrage a été effectuée en 2011 par la préfecture de l’Ain. Sur une carte [voir le document ci-dessous], on y découvre toute la vallée noyée sous un gigantesque raz-de-marée… sauf la centrale de Saint-Vulbas, qui semble miraculeusement à l’abri des eaux.

« On voit bien que la communication d’EDF n’est pas crédible : pourquoi la centrale, à 197 mètres d’altitude, n’est-elle pas sous l’eau alors qu’un village à 201 mètres d’altitude est submergé ? », reprend le militant anti-nucléaire. Réponse d’EDF et de la préfecture de l’Ain : « La zone située à l’ouest de la centrale (comprenant le hameau des Gaboureaux) bénéficie d’une élévation très forte du terrain qui joue le rôle de protection naturelle de la centrale dans l’hypothèse d’une onde de submersion directe de Vouglans ». Une « élévation » bien difficile à distinguer pour qui a déjà été une fois sur le site…

 

Qu'importe ! EDF se veut rassurant : après Fukushima, d’importants chantiers ont été entamés pour relever le niveau de sécurité. La direction de la communication du groupe est très fière de montrer quatre énormes bunkers qui renfermeront des diesels d’ultimes secours. Un premier moteur de 66 tonnes est en cours d'installation. En cas d’accident majeur sur le circuit primaire du réacteur 5, ce groupe électrogène serait ainsi capable d’assurer l’alimentation électrique en toute autonomie pendant quinze jours afin de refroidir les circuits et d’éviter le pire : la fusion du cœur. De son côté, l’ASN estime lui qu’un accident est « plausible, voire réaliste ».

En coulisses

Avant de pénétrer dans la centrale entourée de fils barbelés, il faut montrer patte blanche : la préfecture a réalisé une enquête administrative sur la journaliste de Mediacités. Notre photographe, dans un premier temps, décroche une accréditation pour réaliser un reportage à l'intérieur du site qui aurait complété l’enquête écrite. Les services d’EDF le rappellent quelques jours plus tard : suite à une action de Greenpeace, toutes les accréditations pour les photographes sont suspendues. Notre journaliste pourra visiter la centrale, mais seule. Sur place, il lui faut présenter ses papiers et se faire photographier avant de se voir remettre un badge et un code personnel délivré au bureau d’accueil. On ne pénètre ensuite dans les différentes zones du site qu’après avoir passé les détecteurs et les multiples portiques de sécurité.

Pierre Boyer, directeur de la centrale nucléaire depuis 18 mois, a accordé un entretien à Mediacités. Signe d’une communication millimétrée, il a tenu à nous préciser que l’enceinte de confinement du réacteur 5 avait un problème d’ « étanchéité » et non pas de « fuite ». Le poids des mots est important pour l'électricien : pas question de parler d’incontinence de son réacteur et de déversement d’eau radioactive dans les nappes phréatiques… Le terme « fuite » est pourtant bien employé, à la fois dans les documents officiels d’EDF et de l’ASN ! Pas question non plus de parler de « radioactivité » mais plutôt d’« éléments actifs ». Egalement absents du vocabulaire EDF : « trou » et  « fissure ». Dans le magazine de l'exploitant L’Essentiel, distribué aux habitants des environs, on préfère évoquer « un point d’inétanchéité »... De l'art de communiquer.

picto nucléaire 1> A SUIVRE... Dès mercredi 15 novembre, retrouvez le deuxième volet de notre enquête sur la centrale nucléaire du Bugey, la plus proche de Lyon :  « EDF va entasser ses déchets radioactifs sur les bords du Rhône ».