Jean-Michel Aulas hésite… La date est tellement ancienne. A quand remonte l’idée de construire un grand stade à Lyon ? « Je dirais 2005. L’idée qui devient projet, c’est 2005 », répond-il finalement à Mediacités. Le président de l’Olympique lyonnais a la mémoire courte. Ou sélective. Nous avons retrouvé une trace de ses ambitions au détour d’un article du Monde daté du 29 février 2000. Une époque que les moins de 20 ans ne peuvent qu’à peine connaître : Bernard Lacombe entraînait alors l’équipe et les coéquipiers de Sonny Anderson évoluaient sur le gazon de Gerland. « La priorité repose sur l’exploitation commerciale du stade de Gerland, écrivent justement nos confrères. Jean-Michel Aulas espère parvenir à un accord avec la Ville avant les élections municipales de 2001. "Le cas échéant, soutient-il, je rassemblerai les 450 millions de francs nécessaires à l'édification d'une nouvelle enceinte de 40 000 places". » Des envies de grandeur… déjà. Dix-sept ans plus tard, il sera parfois question de 450 millions [à lire à partir du 13 décembre, dans l’épisode 4], mais en euros et non en francs.

Pour l’heure, ne brûlons pas les étapes. Retour aux origines du grand stade. Un an avant sa déclaration dans Le Monde, en 1999, Jean-Michel Aulas accueille au capital de l’OL le géant du cinéma Pathé. L’opération rapporte 104 millions de francs (20 millions d’euros actuels) pour l’acquisition de 34% des parts du club. Lyon entre dans une nouvelle dimension financière et sportive. Le stade de Gerland, lui, n’est pas spécialement sous-dimensionné mais il ne rapporte pas assez selon le président Aulas. « En prenant comme base 100 francs pour le prix d'un billet, les supporteurs consomment 300 francs en Angleterre en produits dérivés. Chez nous, les supporteurs en restent aux 100 francs initiaux », calcule-t-il à l’époque [source : Le Monde, 29 février 2000].

Le stade de Gerland. Photo : N.Certes/Mediacités.
Le stade de Gerland. Photo : N.Certes/Mediacités.

Le boss de l’OL veut alors doubler le nombre de loges de Gerland pour « augmenter [le] chiffre d'affaires [du club] en nouant des accords avec des partenaires privés », explique Thierry Braillard à L’Express en 2002, alors adjoint au maire de Lyon chargé du sport. Richard Place, journaliste à France info, a co-écrit un livre sur l’OL [Olympique Lyonnais, « les coulisses d’une réussite » avec Nicolas Delage]. « Les places VIP sont une vitrine. Dans ces tribunes, on ne vient pas seulement assister à un match mais signer des contrats, discuter… Jean-Michel Aulas est un entrepreneur et il a très vite saisi l’intérêt pour lui et le club », souligne-t-il. Les hommes politiques et les chefs d’entreprise de la région se bousculent en effet à Gerland. « Jean-Michel Aulas cherche à être influent », ajoute Richard Place. Et le président tire rapidement la conclusion qu’un stade constitue un lieu de pouvoir. Seulement, il se heurte à une difficulté majeure : les murs de Gerland, œuvre de Tony Garnier, sont classés monument historique. Seuls des aménagements minimes sont réalisables.

« Pour moi, la bourse et le football sont deux mondes distincts », Jean-François Lamour, ancien ministre

Construire une nouvelle enceinte ? Si au début des années 2000, l’OL est solide financièrement, l’idée n’est encore qu’une douce utopie. Jean-Michel Aulas a besoin d’argent frais. Pour cela, quoi de mieux qu’une entrée en bourse, à l’instar de nombreux clubs anglais ? Problème : la législation française interdit cette possibilité aux clubs de football. « La cotation boursière était incompatible avec un club de football qui reçoit des subventions publiques. Voilà pourquoi nous l’avions interdite par une loi fin 1999 », se souvient Marie-George Buffet, ancienne ministre de la Jeunesse et des Sports. Pas de quoi décourager Jean-Michel Aulas, qui va alors va alors tordre le bras du gouvernement grâce… à l’Union européenne. « J’ai lancé une procédure à Bruxelles avec plusieurs autres clubs [Marseille, Bordeaux, Lens, Saint-Etienne, Troyes, Lille et Strasbourg] en février 2002 pour demander le même traitement que nos concurrents européens », se remémore-t-il. Ce n’est que le début d’une longue procédure.

Mai 2002 : Jacques Chirac est réélu président de la République et la cohabitation prend fin. Marie-George Buffet cède sa place à Jean-François Lamour. Pas de chance pour Jean-Michel Aulas, le nouveau ministre des Sports est tout aussi opposé que sa prédécesseur à l’entrée en bourse des clubs de football. « Pour moi, la bourse et le football sont deux mondes distincts. Je ne voulais pas que l’argent levé en bourse finance l’achat des joueurs », explique aujourd’hui l’ancien ministre, interrogé par Mediacités. Un deuxième élément renforce son opposition : l’OL a beau avoir embarqué dans sa croisade européenne sept autres clubs français, il est en définitive le seul, en 2002, à rêver d’une entrée en bourse. Jean-François Lamour se refuse à modifier la législation dans l’intérêt unique de l’Olympique lyonnais. Un rapport commandé par le gouvernement à Jean-Pierre Denis, le président de la Banque de développement des PME, achève de le convaincre.

Les bons conseils du beau-père de Lamour

Epine supplémentaire dans le pied de Jean-Michel Aulas, « la bulle internet éclate en plein dans cette période, souligne Bastien Drut, économiste du sport. A partir de 2003, beaucoup de clubs européens se retirent de la cotation car ils commencent à perdre de l’argent. Certains seront ensuite rachetés par des milliardaires. L’OL, qui réclame son introduction en bourse, est à contretemps. » Ses dirigeants n’en ont cure. D’autant plus que leur patience paye enfin. En mars 2004, la Commission européenne met en demeure le gouvernement français : en refusant l’entrée en bourse des clubs de football, la France ne respecte pas la libre circulation des capitaux et viole donc le droit communautaire. Mais le gouvernement Raffarin rechigne toujours à modifier la loi. Un deuxième avis européen tombe en décembre 2005 : il faut changer la législation rapidement sous peine de poursuites devant la Cour de justice européenne et d’amendes. Jean-François Lamour tente alors de ne pas perdre la face : « J’ai fini par me plier aux injonctions de la Commission. Jean-Michel Aulas a beaucoup poussé dans cette affaire-là, c’est certain. Toutefois, j’ai passé un deal moral avec lui : l’argent levé en bourse ne devait pas financer l’achat des joueurs mais permettre la construction d’un stade. Et il a tenu sa parole ».

La loi qui remet la France dans les clous du droit européen est discutée au parlement en octobre 2006. Mais, en coulisses, tout est déjà réglé pour une introduction de l’OL en bourse au plus vite. Le sénateur communiste du Rhône, Guy Fischer (décédé en 2014) s’en offusque à l’époque dans l’hémicycle : « Seulement trois jours après le conseil des ministres, le président Aulas avait déjà choisi les établissements financiers, les avocats d'affaires spécialisés et monté son dossier. Il était au courant des décisions avant même que celles-ci ne soient annoncées ». Le calendrier est serré : la loi entre en vigueur le 1er janvier 2007 ; l’OL entre en bourse le 9 février. A l'ouverture, son action s’échange à 24 euros ; elle en vaut aujourd’hui… 2,99 euros [cours au 5 décembre 2017]. Jean-François Lamour ne s’en étonne pas : « A l’époque, j’avais demandé à mon beau-père qui est supporter de l’OL s’il savait que ses actions n’allaient rien lui rapporter. Il m’avait répondu : "Je m’en fiche, je suis un supporter invétéré, je veux le grand stade". C’est un peu comme les socios à Barcelone ». La comparaison de l’ancien ministre est un peu hâtive quand on connaît l’influence des 170 000 socios du FC Barcelone dans les décisions du club. Rien à voir avec celle des 12 000 petits porteurs lyonnais. Sans compter que ces derniers ont vu leur investissement de départ s’effondrer de 90%.

Argent levé, début des oppositions

Au total, l’Olympique lyonnais lève 93 millions d’euros en bourse. Seulement. Jean-Michel Aulas est très loin du compte pour s’engager dans la construction d’un stade alors évaluée entre 350 et 450 millions d’euros. A ce montant s’ajoute celui des accès chiffrés, eux, entre 150 et 180 millions d’euros. L’OL se résout à emprunter et son dirigeant pousse l’actionnaire Pathé à mettre la main à la poche. « Au total, j’ai quand même mis 120 millions d’euros et Jérôme Seydoux [propriétaire de Pathé] a investi à peu près autant », précise Jean-Michel Aulas. C’est juste, mais ce n’est pas tout à fait complet et précis.

En 2013, pour financer son grand stade, le club lyonnais procède à une opération « Osrane ». En langage boursier, il s’agit d’une émission obligataire qui sera rémunérée en actions à la fin de l’opération, en 2023. Les actionnaires de référence que sont Pathé et ICMI, la holding personnelle de Jean-Michel Aulas, détiennent la très large majorité de ces osranes (plus de 80% en 2017). Mais contrairement à son acolyte Seydoux, le président de l’OL ne dispose pas d’une surface financière à la hauteur de ses ambitions : ICMI contracte deux emprunts bancaires en juillet 2013 d'un montant total de 31,5 millions d'euros . Ce montage financier à l’aide d’osranes se caractérise par une relative stabilité – contrairement aux actions, les mouvements de ces obligations sont très rares. Toutefois, entre juin et décembre 2015, une partie d’entre elles (13 335 osranes pour une valeur totale de 2 millions d’euros) effectue, selon nos informations, un aller-retour entre ICMI et Pathé. Ce mouvement indique que Jérôme Seydoux a fait crédit pendant six mois à Jean-Michel Aulas. Pas totalement à perte puisque ICMI rachète, en décembre, les 13 335 osranes à un prix unitaire légèrement supérieur (159 euros contre 150) au prix de vente du mois de juin : Pathé empoche ainsi 120 000 euros d'intérêts. « C'est la méthode Aulas : toute sa vie il a monté des coups sans argent, sans jamais craindre de s’endetter », commente un expert de la situation financière du club de foot.

« Soit les Chinois se sont fait avoir, soit ils misent sur du très long terme »

Mais ce n’est pas encore suffisant. Fin 2015, l’OL est à la recherche d’un nouveau partenaire financier. Le club prospecte en Asie. Comme Mediacités l’a révélé en mai dernier sur la base des Football Leaks, le géant chinois Fosun est un temps pressenti. C’est finalement un autre acteur chinois, le fonds IDG Capital Partners, qui entre au capital de l’OL en décembre 2016 à hauteur de 20% pour 100 millions d’euros.

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Incongruité lors de la transaction : l’investisseur chinois achète des osranes à 305,34 euros pièce alors que les rares qui s’échangeaient à l’époque l'étaient autour de 190 euros. « Soit les Chinois se sont fait avoir, soit ils misent sur du très long terme », commente une source. Quoi qu’il en soit, Jean-Michel Aulas sort enfin de la zone de turbulences financières. « C’est sûr que c’était moins risqué de rester à Gerland… J’aurais mieux dormi pendant dix ans ! », conclut-il.

Dix ans en arrière, l’OL est encore loin d’avoir réuni la somme nécessaire au grand stade, mais le club cherche un emplacement. Le choix se révèle particulièrement épineux. Les sites de Pusignan et de Vénissieux sont d’abord étudiés. Ce sera finalement celui de Décines-Charpieu, retenu en 2007. « Le choix de Gérard Collomb », se souvient le sénateur du Rhône Les Républicains Michel Forissier, ancien maire de Meyzieu. Un choix qui est loin de faire l’unanimité. Le site est grand mais situé à proximité d’une rocade déjà largement embouteillée. De plus, l’accès en transports en commun s’avère difficile. Plusieurs associations s’opposeront frontalement au projet : Déplacements citoyens, Carton rouge (créée en mai 2007), les Gones pour Gerland, l’association des contribuables Canol… Les contestations ralentiront le projet et repousseront la construction du stade de plusieurs années. Mais, en cette année 2007, une bataille plus discrète débute pour Jean-Michel Aulas : celle d’associer la réalisation de son grand dessein à l’organisation de l’Euro 2016… Une nouvelle étape de l'histoire secrète du grand stade de Lyon à lire dans l’épisode 2 : « La bonne "aubaine" de l’Euro 2016 ».

« Olympique lyonnais : l’histoire secrète du grand stade » est une série de Mediacités en quatre épisodes. A retrouver :

> L’introduction

> Episode 2 : La bonne "aubaine" de l’Euro 2016

> Episode 3 : Gérard Collomb en service commandé pour l’OL

> Episode 4 : Dépenses publiques, pactole privé