Pha-ra-o-nique. Le projet de Jean-Michel Aulas est pharaonique. Le site de Décines, d’une superficie de 45 hectares, n’a pas vocation à n’accueillir que le stade de l’Olympique lyonnais . Des restaurants, des hôtels, des immeubles de bureaux, un centre de loisirs… C’est un véritable « OL Land », comme on dénommait le projet au milieu des années 2000, qui doit sortir de terre. « J’ai conçu un projet aussi grand parce que c’était dans la modernité. Les autres grands clubs européens œuvrent de cette manière-là », justifie Jean-Michel Aulas.

Mais combien – au total – a coûté l’opération « grand stade de Lyon » ? Les avis divergent. « Nous avons mis 450 millions d’euros », clame le président de l’OL, qui ne prend en compte que l’argent privé investi. La Cour des comptes, elle, chiffre le financement total à 632 millions d’euros. Les opposants au stade, eux, renchérissent : ils estiment la construction à près de… 800 millions d’euros.

Comment expliquer de tels écarts ? Jean-Michel Aulas parle de son bébé comme d’une réalisation « 100% privé ». Une présentation erronée : les collectivités ont activement et financièrement participé au projet, notamment en prenant en charge tous les accès au grand stade. « La liste des équipements financés par l’argent public se trouve sur un protocole signé en 2008 avec le Sytral [le Syndicat des transports pour le Rhône et l’agglomération lyonnaise]. Parmi eux, il y a le prolongement du tramway T3, les nouvelles rames de tram, les accès nord et sud en voiture, le parking des Panettes [à Meyzieu], l’échangeur numéro 7 et bien sûr toute la viabilisation du site », détaille Jean Murard, ancien expert-comptable membre de l’association Déplacements citoyens opposée à la construction du grand stade. Il tient une liste détaillée des dépenses publiques au regard de chaque délibération du Grand Lyon et du Sytral. « J’obtiens un total de dépenses publiques de 314 millions d’euros auxquels il faut rajouter 20 millions d’euros de subvention du conseil national du sport. Résultat : 334 millions d’euros. Voilà l’argent public dépensé dans le stade de Lyon », conclut-il.

La Cour des comptes délivre une autre analyse. Pour elle, le stade de Lyon est un modèle car les collectivités se sont désengagées du risque sportif et financier en laissant ce stade se construire sur fonds privés. Cette étude [voir ci-dessous – passage sur le stade de Lyon pages 41 à 53] publiée en septembre dernier démontre pourtant que cette enceinte est de loin la plus chère de l’Euro 2016 (presque 7 000 euros par place contre 5 300 euros pour le stade de Bordeaux, construit lui aussi pour l’occasion). La Cour ne va cependant pas aussi loin que les opposants sur le montant de la dépense publique et l’estime à 202 millions d’euros. « A la Cour des comptes, il y a des gens compétents, mais ils sont loin du terrain. Certes, nos analyses sont parfois approximatives, mais nous seront toujours plus proches qu’eux car nous avons scruté toutes les dépenses une par une », rétorque Jean Murard.

 

Jean-Michel Aulas balaie ces arguments d’un revers de manche : « Les aménagements financés par l’argent public ne sont pas liés qu’au stade. Ils servent à désengorger l’est lyonnais. En ce qui me concerne, je ne suis ni donneur d’ordre, ni financier ». L’ancien maire de Meyzieu, Michel Forissier, se montre sceptique sur l’utilité de ces équipements : « Il y a fort à parier que sans le stade, la plupart de ces aménagements n’auraient pas été utiles. Il s’agit bien de travaux spécifiques au stade ».

Financement parc OL 2

Financement parc OL

Quelle que soit la manière de présenter la note, celle-ci devrait continuer de grimper…  « Les collectivités doivent désormais réaliser le maillage entre Eurexpo, le stade et l’aéroport », glisse Jean-Michel Aulas. Par ailleurs, nombre d’édiles locaux envisagent tôt ou tard l’extension du réseau de métro jusqu’au stade. La puissance publique n’a sans aucun doute pas fini de dépenser pour le grand stade de l’OL.

La mine d’or des terrains constructibles

C’est l’autre cheval de bataille des opposants : les cadeaux fonciers consentis à l’Olympique lyonnais. « Les fameux terrains vendus à l’OL pour 40 euros du mètre carré », fulmine encore l’élu écolo Etienne Tête, conseiller municipal de Lyon. La question fait toujours l’objet d’un recours – l’un des derniers sur le grand stade – devant les tribunaux : le club de Jean-Michel Aulas a-t-il acheté au juste prix les terrains du stade au Grand Lyon ? En avril 2011, l’OL – via sa société immobilière La Foncière du Montout – les achète à la communauté urbaine pour 45 euros du mètre carré. Quelques mois plus tard – surprise ! –  le plan local d’urbanisme est modifié et la zone devient « à urbaniser ». Son prix explose, le mètre carré se négocie presque dix fois plus cher. « L’opération stade va surtout rapporter à l’OL grâce à la vente de ces terrains, décrypte Etienne Tête. Il reste environ 30 hectares. Jean-Michel Aulas va s’en séparer petit à petit. Cela va durer une vingtaine d’années. L’important, c’est d’avoir de la réserve… »

Pour l’instant, les décisions de justice sur la question du prix des terrains sont favorables à Jean-Michel Aulas. Le tribunal administratif de Lyon a validé (en 2014 et 2016) l’estimation de 45 euros le mètre carré au motif que France Domaine avait tenu compte dans son calcul du caractère de zone à urbanisation différée. Les deux décisions ont fait l’objet d’appels de la part des opposants, les instructions sont en cours.

Mais revenons à Décines, où l’OL n’a donc utilisé qu’une petite partie des terrains fonciers à sa disposition (pour le stade en lui-même, les centres d’entraînement et la brasserie des Lumières de Paul Bocuse). Un hôtel est en construction et ce n’est que le début prévient Jean-Michel Aulas dans l’exercice détaillé de l’OL 2016-2017 : « Dans le courant de l’exercice 2017-2018, trois projets vont débuter : un îlot comportant un centre médical et un laboratoire d’analyses médicales, un îlot de deux immeubles de bureaux pour une surface totale de 6 000 mètres carrés et enfin un centre de loisirs de 23 000 mètres carrés comportant des activités telles que bowling, karting, laser game, fitness, foot indoor, restaurants... » Le jackpot immobilier ne fait que commencer.

Le stade pendant sa construction et les terrains autour. Image Google Maps.
Le stade pendant sa construction et les terrains alentours. Image Google Maps.

« On nous l’a fait à l’envers ! »

Un autre acteur s’imaginait grande gagnante de l’opération grand stade : la commune de Décines-Charpieu. Des quatre municipalités les plus directement impactées, c’est d’ailleurs la seule à avoir voté en faveur de ce projet (Genas, Chassieu et Meyzieu ont voté contre). Dans sa délibération, la ville de Décines insiste sur les « rentrées fiscales, impôt sur les spectacles et taxes foncières, très utiles au financement des équipements » municipaux au vu du contexte économique. Depuis, Décines a déchanté... « Avoir un stade comme celui-ci devrait nous rapporter mais ce n’est pas le cas, se désole la maire Les Républicains Laurence Fautra. Je dois payer pour l’entretien des espaces verts, pour l’éclairage des voies… Nous mettons à disposition des fonctionnaires qui passent du temps sur ces dossiers. Cela représente un coût de fonctionnement que je chiffre à 600 000 euros sur le budget 2016. »

L’élue se bat contre le club de football pour obtenir quelques compensations : « Nous mobilisons la police municipale les soirs de matchs, que l’OL prend en charge pour 100 000 euros. Le club a également créé deux terrains synthétiques sur la commune mais il m’a fallu un an et demi pour les négocier avec l’OL. Le seul point où je m’y retrouve, c’est en termes d’emploi : le stade a permis de créer 800 emplois. Un tiers d’entre eux sont occupés par des Décinois ». Jean-Michel Aulas se satisfait également de ces bons chiffres de l’emploi, allant jusqu’à affirmer que « si la région en a de meilleurs que les autres en la matière, c’est grâce à l’OL » !

Pas de quoi néanmoins soulager les finances de Décines, sur lesquelles le stade pèse plus que prévu. « La situation n’est pas bonne du tout », tonne Laurence Fautra. Il faut dire que les recettes attendues sont finalement passées sous le nez de la commune, en particulier la taxe sur les spectacles supprimée au 1er janvier 2015… un peu plus d’un an avant l’inauguration. « L’ancienne équipe municipale avait construit son business plan en calculant un revenu annuel compris entre 2 et 4 millions d’euros », rappelle l’élue. La Chambre régionale des comptes a, elle, chiffré à 4,2 millions d’euros la perte liée à la suppression de cette taxe. « Ce manque à gagner modifie substantiellement l’équilibre économique initial quelles que soient les conjonctures retenues en matière de dépense. Le projet pourrait présenter pour la commune un déséquilibre économique affectant sa situation financière », écrivaient, en octobre 2015, les magistrats. Ni l’Etat, ni le club n’ont prévu d’indemniser la commune d’une quelconque façon. « J’avais saisi le ministre des Sports, le lyonnais Thierry Braillard, reprend Laurence Fautra. Il m’a répondu sèchement qu’il ne fallait pas y compter ! On nous parle de la gloire d’avoir le stade de Lyon sur notre commune, mais la gloire ça ne nourrit pas son homme ! Sur ce coup-là, on nous l’a fait à l’envers. »

Décines attendra la construction des hôtels, des bureaux et du parc de loisirs pour récupérer une partie de la taxe foncière et espérer sortir de l’ornière. « Mais ça va prendre des lustres ! Il faudra en plus se partager le gâteau avec la Métropole. Pour signer les chèques, on est content de me trouver. En revanche, pour me renvoyer l’ascenseur, il n’y a plus personne ! Il y a eu énormément de bienveillance pour que ce stade sorte de terre et nous, nous sommes sur le fil. Nous n’avons quasiment rien obtenu de l’Euro 2016 par exemple », explose la maire. Le club, lui, a empoché la mise et pas seulement grâce à la compétition européenne.

Le supporter vache à lait

L’exercice détaillé 2016-2017 de l’OL, paru fin octobre 2017, affiche des recettes à un niveau historiquement haut : 250 millions d’euros, soit 15% de plus que l’exercice précédent et 142% de plus qu’en 2014-2015. Le grand stade explique en partie seulement ces résultats historiques : il faut aussi compter avec des séminaires d’entreprise, des concerts, des événements annexes, le «  naming  » du stade (dont le montant n’a pas été communiqué) ou encore une affluence par match légèrement supérieure, notamment en Coupe d’Europe. Comme l’atteste le graphique suivant, depuis l’inauguration du grand stade, le nombre de spectateurs augmente assez peu (+5000 spectateurs environ) pour un stade doté de 20 000 places supplémentaires. C’est surtout la dépense par personne qui a bondi de façon spectaculaire. En 2014-2015, un spectateur qui allait voir un match de l’Olympique lyonnais au stade de Gerland dépensait en moyenne 16 euros pour sa place et les « à-côtés » (buvette, boutique souvenirs…). Ce prix moyen est passé à 32 euros la saison suivante et a même grimpé à 44 euros en 2016-2017.

tableau affluence

En termes d’hospitalité, Gerland représentait l’âge de pierre ? Le « Groupama Stadium » - nom officiel du grand stade pour trois ans – c’est « la modernité ». Comparons : 6 000 places VIP contre 1800 auparavant ; 105 loges contre 39 ; 40 buvettes contre 13 ; 300 caisses automatiques contre 0… L’OL peut bien se permettre de baisser le prix de toutes les places du stade à 10 euros comme il l’a fait récemment contre Metz (53 921 spectateurs, le 29 octobre 2017), il est gagnant quand même à partir du moment où le stade est devenu un lieu de consommation.

Revers de la médaille : l’augmentation des charges de l’OL notamment liées aux personnels plus nombreux vu la taille de l’équipement (stadiers, hôtesses…) ou à la sécurité (agents de sécurité, police municipale, pompiers…). Sur les 35 rencontres de la saison dernière, l’Olympique lyonnais a dépensé près de 7 millions d’euros pour la sécurité et l’accueil. Le double de la saison précédente à Gerland.

L’explosion des droits télé représente évidemment une mine d’or pour l’OL – et tous les clubs français. Lyon a doublé ses revenus en deux ans (45,8 millions d’euros en 2015, 98,9 millions en 2017). Et ce n’est qu’un début : la négociation pour les droits télé de la période 2020-2024 est en gestation. Jean-Michel Aulas souhaite attendre un peu avant de débuter les pourparlers. Il aimerait que les droits de la Ligue 1 passent de 726 millions d’euros par an à plus d’un milliard d’euros. Les clubs les plus forts sportivement sont ceux qui bénéficient de la plus grosse part du gâteau. L’OL en sera, sauf cataclysme. « N’oubliez pas que demain, n’importe quel club de Ligue 1 peut se retrouver en CFA en un clin d’œil », nuance l’ancien directeur de Sportfive, Christophe Bouchet.

Vraiment ? Il est pourtant facile de constater que la glorieuse incertitude du sport a été gommée par l’argent investi dans celui-ci. Depuis le début des années 2000 et l’entrée de Pathé à son capital, l’Olympique lyonnais, en s’imposant comme l’un des clubs les plus riches de France, n’a jamais quitté le top 5 de la Ligue 1. L’exemple se répète avec le PSG passé sous pavillon qatari en 2011, ou avec Monaco et son propriétaire russe. Lyon a gardé son actionnaire majoritaire malgré l’entrée des chinois d’IDG Capital Partners. Et le club est entré dans une nouvelle dimension du foot-business grâce à son grand stade : il envisage de récolter, d’ici à quatre ans, 70 millions d’euros de recettes additionnelles par an grâce à cet équipement. L’incertitude sportive en sera alors une nouvelle fois réduite. Le spectacle aussi.

« Olympique lyonnais : l’histoire secrète du grand stade » est une série de Mediacités en quatre épisodes. A retrouver :

L’introduction

Episode 1 : Comment Aulas a forcé les portes de la bourse

Episode 2 : La bonne "aubaine" de l'Euro 2016

> Episode 3 : Gérard Collomb en service commandé pour l’OL