La somme n’apaisera pas les urgentistes des Hospices civils de Lyon (HCL), rassemblés en mouvement inter-hospitalier après quatre mois de grève, au premier semestre 2018, pour protester contre le manque de moyens… D’après nos informations, le deuxième Centre hospitalier universitaire de France a dépensé ces trois dernières années (de 2015 à 2017) plus de deux millions d’euros en audits auprès de trois cabinets privés : McKinsey, CapGemini et KPMG. La direction de l’établissement a refusé de commenter ces chiffres, mais elle a tout de même tenu à les justifier : « Il s’agit d’appuis externes visant à terminer le plan de modernisation lancé en 2009, intitulé Cap 2013 et qui prévoyait une transformation en profondeur de l’établissement ».        

Ces deux millions d’euros ne sont certes qu’une goutte d’eau dans le budget annuel de 1,7 milliard d’euros des HCL. Ils représentent toutefois, à titre d’exemple, les salaires annuels d’environ 45 infirmières diplômées d’Etat, charges comprises. Surtout, ils s’ajoutent à de précédentes dépenses de même nature, notamment entre 2009 et 2011. Ces années-là, toujours selon nos informations, le CHU lyonnais a déboursé un peu plus de 9 millions d’euros. Soit un total d’au moins 11 millions d’euros ces dix dernières années.         

Un déficit de 94 millions d'euros

Il faut justement remonter dix ans en arrière pour comprendre cet appétit pour les audits. Fin 2008, les HCL se réveillent avec un déficit de 94 millions d’euros. En cause, d’après un médecin qui requiert l’anonymat : la généralisation de la tarification à l’acte en début d’année. « Nous n’étions pas du tout préparés à ce nouveau mode de financement, se souvient-il. Les tarifs votés au niveau national n’étaient pas à la hauteur de ce qu’il fallait pour faire tourner un CHU. Et puis, nous n’avions pas la culture de déclarer tous nos actes. On était là pour soigner, pas pour coder des actes afin de se faire rembourser. Beaucoup d’agents oubliaient de déclarer leurs activités. Cela a fait chuter l’enveloppe globale. » En juin 2010, la Cour régionale des comptes évoquait déjà dans un rapport l’incapacité des HCL à « s’adapter à la réforme du mode de financement des établissements de santé mise en place depuis 2004, qui impliquait d’ajuster les dépenses aux recettes désormais dépendantes de l’activité ».                 

Conséquence, les HCL mettent en œuvre dès 2009 une profonde réorganisation qui se traduit par des suppressions de postes et par des cessions de patrimoine dont celle, très symbolique – et rentable –, de l’Hôtel-Dieu. Mais aussi celles de l’Antiquaille ou de la blanchisserie centrale [à (re)lire notre enquête « Patrimoine : quand Lyon et les HCL liquident les bijoux de famille »]. Le directeur général adjoint Julien Samson conduit la thérapie de choc. Ce jeune énarque, ancien conseiller pour la protection sociale de Nicolas Sarkozy, a laissé en interne le souvenir d’un « cost killer ». « Chaque jour, il devait économiser 300 000 euros sur le budget des HCL et il s’est attelé à la tâche avec volonté. C’était un homme déterminé », se rappelle un cadre des services centraux du CHU. 

« Ils nous observaient, parfois avec un chronomètre à la main »

Julien Samson – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – s’entoure de plusieurs cabinets privés (McKinsey déjà, mais aussi Eurogroup consulting, Ineum consulting et Roland Berger strategy). « Triple objectif, déclare-t-il alors dans les Echos. Amélioration de l’efficacité, de la qualité et des conditions de travail. Nous nous inscrivons dans une démarche de "lean management" [Mediacités publiera le 16 mai une enquête sur les effets de ce mode de gestion du personnel à l’hôpital Edouard-Herriot]. » Des témoignages croisés d’agents ayant participé aux audits menés par le cabinet McKinsey racontent l’importance accordée à la productivité du personnel hospitalier. « Ils nous observaient, parfois avec un chronomètre à la main, nous demandaient pourquoi nous faisions des détours, pourquoi nous allions chercher le matériel si loin… Il n’y avait pas de partage d’idées comme on a voulu le faire croire dans ces années-là », raconte une ancienne technicienne de laboratoire du site d’Edouard-Herriot qui se souvient de ces hommes « en costumes noirs qui contrastaient au milieu des blouses blanches ». « Ils étaient obsédés par la perte de temps, par les temps morts, raconte une autre technicienne. On leur expliquait que tout ne pouvait pas se rationaliser, même dans un laboratoire. Mais quand ils ont rendu leur rapport, celui-ci estimait qu’un tiers de nos journées n’étaient pas travaillées. »

Quid de l’efficacité de ces audits ? Si on s’en tient au résultat financier des HCL, c’est une franche réussite. Entre 2008 et 2016, le déficit du budget principal est passé de 94 millions d’euros à 3 millions d’euros. Mieux, le budget 2017 est excédentaire de 7,5 millions d’euros, brandit la direction des HCL. « Le redressement est indéniable, salue le cadre déjà cité. Mais à quel prix a-t-il été réalisé ? Je reste persuadé qu’on aurait pu se passer de la majeure partie de ces audits car on avait déjà la compétence en interne. Nous avons, au sein des HCL, un niveau de matière grise hors du commun. On est aussi capable de discuter avec d’autres établissements, d’aller voir ce qui se passe à l’étranger. Des chantiers de modernisation étaient déjà dans les tuyaux. Ces audits ont juste permis d’aller plus vite. »

Evolution du résultat financier des HCL.

Un peu cher "la com' interne" ? 

Les HCL pouvaient-ils s’éviter de dépenser autant en prestations d'études ? Pour Pascal Dupas, secrétaire régional CGT Santé, « les cabinets d’audits venaient simplement appuyer la volonté de la direction. Ils validaient auprès des agents les réformes exigées par les pouvoirs publics ». Et le même d'ajouter : « Cela fait un peu cher la communication interne ». Du côté de la direction des HCL, on rétorque que « le plan de transformation nécessitait l’appui d’expertises externes, notamment pour améliorer le fonctionnement des urgences, des blocs opératoires et la restructuration des activités de biologie ».

Pas sûr que l’ensemble des soignants l’entendent de cette oreille. D’après un document interne que Mediacités s’est procuré, un tiers de l’effort budgétaire réalisé entre 2008 et 2014, soit 8,5 millions d’euros, a porté sur la masse salariale. Dans un rapport de 2017, la Chambre régionale des comptes affinait ce constat : « Entre 2010 et 2015, près de 540 ETP [« équivalent temps plein » ; soit une baisse de 3,13%] ont été supprimés […], les catégories les plus touchées par ces baisses d’effectifs ont été les personnels techniques, soignants et administratifs. »

Evolution des effectifs des HCL.

Et les deux autres tiers de l’effort ayant permis ce spectaculaire redressement budgétaire ? Malgré nos sollicitations, la direction des HCL n’a pas souhaité fournir une réponse détaillée à cette question. Le rapport de la Chambre régionale des comptes note tout de même qu’entre 2010 et 2015, les hospices civils « ont doublé leur marge brute d’exploitation (de 62,1 millions d’euros à 124 millions d’euros) ». Une performance financière qui repose à la fois sur « la maîtrise des charges de personnel », mais également sur une « réelle progression de l’activité hospitalière (+10%) et de ses produits annexes. » Et notamment le développement des services de conciergerie hospitalière [lire l’encadré ci-dessous "La vie après McKinsey"]…

A SUIVRE

> Rendez-vous mercredi prochain, le 16 mai, pour notre enquête sur l'hôpital Edouard-Herriot. 

 

En commençant notre enquête sur l’hôpital Edouard-Herriot, nous n’avions pas prévu d’écrire également un article sur les dépenses des Hospices civils de Lyon auprès des cabinets d’audits. Mais à force d’entendre nos interlocuteurs mentionner le cabinet McKinsey, nous nous sommes penchés sur le sujet. Il nous a fallu frapper à de nombreuses portes pour compiler les sommes engagées en audits par le CHU. Aucun des cabinets (McKinsey, CapGemini, KPMG) n’a donné suite à nos demandes d’interviews. Sollicité pour un entretien sur les HCL qu’il préside, le maire de Lyon Georges Képénékian n’a pas souhaité s’exprimer. Sujet sensible ? La direction du CHU nous a fourni par mail quelques réponses d’ordre général quant aux audits mais n’a pas souhaité confirmer les chiffres des dépenses. Enfin, contacté par le biais de son nouvel employeur, le laboratoire pharmaceutique GSK, Julien Samson, ancien directeur général adjoint des HCL, ne nous a pas répondu.

Happytal : la vie après McKinsey

Pour redresser ses comptes, le deuxième CHU de France a, entre autres nombreuses mesures, optimisé le recours aux chambres individuelles. Prestation « de confort », la chambre individuelle est facturée entre 45 et 60 euros la nuit. Mais elle n’est pas prise en charge par la Sécurité sociale, sauf dans les rares cas où le patient doit être isolé pour raisons médicales. Ce sont les mutuelles et complémentaires qui la prennent en charge. « Auparavant, lorsque les patients occupaient une chambre seule, l’hôpital ne se souciait pas vraiment de se faire payer par les mutuelles. La direction a réalisé qu’il y avait là un réel manque à gagner », confie un membre de l’administration.

Pour y remédier, les HCL ont missionné la société Happytal, moyennant une rétribution en fonction du nombre de chambres individuelles occupées. Spécialiste des conciergeries d’hôpital, cette société a été fondée en 2013 par Romain Revellat et Pierre Lassarat. Les deux œuvraient auparavant chez… McKinsey, l’un des principaux cabinets embauchés par le CHU de Lyon pour rétablir sa santé financière. Pierre Lassarat « effectuait notamment des missions auprès d’institutions hospitalières », souligne le site Internet d’Happytal au sujet du deuxième « happy fondateur ».

« La création d’Happytal est avant tout liée à leurs expériences personnelles, défend Laeticia Fouquet, directrice de la communication d’Happytal. En tant qu’aidants, ils ont vécu la difficulté d’accompagner des proches hospitalisés à distance. » Avant de reconnaître : « Leur passage dans un cabinet de conseil, il y a quelques années, leur a permis de confirmer lors d' une étude pour l'hôpital public , qu'il y avait un réel besoin des patients sur les dimensions non médicales comme le confort de la chambre ou la qualité gustative des repas ».         

Du coiffeur à l’envoi d’un bouquet de fleurs en passant par la livraison du journal, Happytal offre une palette de services aux patients. « Le problème, c’est que cette offre ne s’applique pas à tous puisqu’elle repose sur les mutuelles et les dépenses directes des malades. Happytal introduit une inégalité périphérique au soin à l’intérieur de l’hôpital. Si vous avez les moyens, vous êtes bien coiffés, bien apprêtés… Si vous ne les avez pas, vous êtes en vrac, déplore un cadre des HCL sous le couvert de l’anonymat. A l’heure où les infirmiers et aides-soignants se plaignent de ne pouvoir faire les toilettes correctement, on imagine ce que cela implique. » Faux, bondit Céline Chaux-Bardyn, attachée de presse des HCL : « L’hôpital public prend tout le monde en charge aujourd’hui, et pour pouvoir continuer à le faire, il est important que nous ayons des rentrées d’argent. La mise à disposition de ces services, tout comme les parkings payants, nous aide à maintenir l’équilibre. »        

La manne des chambres individuelles fonctionne désormais à plein. Si le pourcentage de la rétribution d’Happytal reste confidentiel, la Chambre régionale des comptes indique dans un rapport de l’an dernier qu’en 2015 – première année du partenariat entre la société de conciergerie et les HCL – les produits issus de la majoration pour chambre particulière avaient plus que doublé : 15,2 millions d’euros contre 6,9 millions en 2010. Le tableau ci-dessous (tiré du rapport d’observations définitives de ce rapport) détaille l’évolution des produits annexes  au budget principal. Une évolution en grande partie imputable au développement de la conciergerie Happytal ayant permis le déploiement de services à la carte pour les patients.                 

Produits annexes des HCL. Document CRC.

 

En interne, des soignants s’émeuvent que le prestataire ait accès aux affiliations mutuelle des patients. Laeticia Fouquet balaie ces craintes et assure qu’aucune donnée médicale n’est transmise à la société : « Happytal fait remplir un formulaire de demande de chambre individuelle au patient, qu’il remet ensuite à l’hôpital. Il y a effectivement le nom de la mutuelle dessus mais nous ne l’utilisons pas. Nous demandons aux gens de vérifier eux-mêmes que la majoration est prise en charge par leur complémentaire et la facturation est toujours réalisée par l’établissement. »

Pour autant, Happytal connaît bien les unités dans lesquelles se trouvent les patients placés en chambre individuelle et de quelle discipline médicale ils relèvent puisque les agents de la société viennent les solliciter directement dans leur chambre. « Nous organisons effectivement des tournées, concède la communicante de la société, car toute demande de chambre individuelle donne droit à une réduction de 15 euros sur nos prestations. » « C’est vraiment chercher la petite bête !, rétorque-t-on du côté du CHU. Cette conciergerie nous permet d’offrir un meilleur service et de nous hisser au niveau du privé. Et cela fonctionne aussi pour les professionnels qui sont contents de se faire livrer du pain juste avant de rentrer chez eux, ou de pouvoir déposer leurs chaussures à réparer. »

La formule a, quoi qu’il en soit, le vent en poupe : en moins de dix ans, Happytal s’est implanté dans une cinquantaine de sites hospitaliers en France et emploie plus de 200 salariés.