Deux noms, deux fonctions. Au Progrès, notre homme s’appelle Gilles Fabien, coordinateur de la rédaction des suppléments. À la mairie d’Oullins – et dans la vie en général –, il porte le nom de Gilles Lavache, 58 ans, premier adjoint depuis 1990, conseiller métropolitain UDI et ex-conseiller général du Rhône. « Où est le problème ? », balaye aussitôt l’élu à la double identité, joint au téléphone par Mediacités. « J’écris sous pseudo. Quand j’étais à Radio France, j’étais déjà sous pseudo », se défend Gilles Lavache, dévoilant en partie un CV de journaliste invisible sur le web.

En dehors du service pour lequel le premier adjoint travaille, cette double casquette est peu connue au sein de la rédaction du Progrès, de l'avis de plusieurs journalistes pourtant bien informés, qui l'ignoraient jusqu'à ce qu'on leur pose la question. « J’ai une petite indemnité en tant qu’adjoint qui ne me permet pas de vivre, poursuit-il. Le Progrès, j’y suis tous les jours. Pour la ville, je prends du temps sur mes RTT et je vais beaucoup à la mairie en soirée. »

L’an dernier, Mediacités avait documenté en détail ce phénomène prégnant dans l’agglomération lyonnaise des journalistes recrutés par les cabinets politiques et les collectivités qui ne va pas sans poser question. Il entretient en outre un sentiment de défiance à l’encontre d’une profession – journaliste – qui n’a pas toujours… bonne presse.   

> A (re)lire notre enquête publiée en juin 2017 : "De la presse à la politique : le grand détournement des journalistes lyonnais"

La situation de Gilles Lavache/Fabien rappelle celle de Georges Ziegler, président de la Loire et longtemps chroniqueur, lui aussi masqué, de L'Essor, un hebdomadaire départemental, comme Mediacités l’avait révélé.

La double casquette ne choque nullement la direction du Progrès. « Cela ne me pose absolument pas problème, car il n’est jamais intervenu sur sa commune », affirme Xavier Antoyé, rédacteur en chef du Progrès, parfaitement au courant du cas Lavache. « D’autres journalistes sont investis dans des actions syndicales ou politiques. Cela fait aussi partie de leurs droits fondamentaux, individuels. La règle éthique, c’est qu’ils n’interviennent pas sur le territoire qui les concerne. Et il n’a jamais écrit un seul sujet politique pour Le Progrès. » A ceci près que pour Gilles Lavache, conseiller du Grand Lyon, son secteur d’élu concerne bien la Métropole et non la seule commune d’Oullins...

L’intéressé se défend de toute interférence entre ses deux rôles : « Je travaille aux suppléments, pas au quotidien. J’écris sur des thématiques qui n’ont rien à voir [avec la politique], comme les célébrités de Bourgogne – toutes mortes d’ailleurs ! –, ou la Libération de 1944 ». Pourquoi prendre alors la peine de signer sous pseudonyme ? « J’ai toujours séparé mes deux fonctions », justifie-t-il. Sur le site de la ville d’Oullins, il ne fait toutefois pas mystère de sa profession de « journaliste », mentionnée dans le trombinoscope des adjoints.

Capture d'écran du site de la ville d'Oullins.

« Le mélange des genres n’est pas possible »

Le service Suppléments du Progrès compte six journalistes permanents et plusieurs journalistes pigistes (rémunérés à l’article). Nombreux et variés, les suppléments relèvent autant de l’information, dans des hors-séries thématiques, que de la communication pour des entreprises, des collectivités locales ou des événements. La frontière entre les deux est floue. Dans les archives en ligne du Progrès, le nom de « Gilles Fabien » apparaît logiquement dans de nombreuses publications coordonnées par le journaliste, sur des sujets historiques ou de la vie quotidienne. « Gilles Fabien » compte aussi parmi les rédacteurs d’un hors-série politique, édité en 2017, sur les visites de présidents de la République à Lyon ; dans un autre supplément, il signe un article, certes anodin, sur un monument d’Oullins.

De l’autre côté du miroir, sous son vrai nom, Gilles Lavache revient régulièrement dans les pages du Progrès, en tant que premier adjoint de cette commune de 26 000 habitants au sud-ouest de Lyon. Une interview ici, une cérémonie là. Comment le quotidien local peut-il traiter de manière indépendante un de ses salariés, par ailleurs élu ? Quelles informations échangées au sein de la rédaction remontent à la municipalité d’Oullins et à son sénateur et maire pendant vingt ans (1997-2017) François-Noël Buffet ? « J’ai confiance en mes collaborateurs », répond sans ciller Xavier Antoyé.

« Je connais les journalistes mais je n’ai jamais sollicité quoi que ce soit au Progrès. Le mélange des genres n’est pas possible », affirme Gilles Lavache sans craindre la contradiction. Avant de couper court à la conversation : « Je dois vous laisser, j’ai un mariage ». A couvrir ou à célébrer ?

 

> A suivre dès mercredi prochain, le 30 mai, notre enquête sur journal le Progrès.

Mathieu Martiniere
Basé à Lyon, cofondateur de We Report, un collectif européen de journalistes indépendants, Mathieu enquête pour des médias français et européens (Mediacités, Mediapart, Les Jours, La Cité...). Il a notamment travaillé sur l'affaire Barbarin et la pédophilie dans l'Eglise catholique française, travail qui a donné lieu à la publication d'un livre (Eglise, la mécanique du silence), ou encore sur l'agence policière Interpol avec un documentaire diffusé sur Arte (Interpol, une police sous influence ?), fruit de cinq ans d'enquête.