Ils étaient un millier. Ce jeudi 14 février, famille, amis, collègues, voisins, élus et anonymes ont rendu hommage lors d’une marche blanche à Clara et à sa fille Anna, 4 ans . Les deux femmes ont péri dans l’incendie de leur appartement, samedi 9 février dernier, situé au-dessus de la boulangerie du 125, route de Vienne, dans le 8e arrondissement de Lyon. Ce soir-là, une explosion dévaste le commerce peu après 20h30 puis les flammes gagnent l’ensemble de l’immeuble de deux étages. Dès le lendemain, le parquet de Lyon privilégie « la piste criminelle et l’hypothèse d’un acte volontaire ». L’enquête est confiée à la direction interrégionale de la police judiciaire (DIPJ). Et selon nos informations, une juge d’instruction a depuis été saisie.                 

Après le temps du recueillement, celui des interrogations. Celles des habitants de ce quartier du Grand Trou, celles des proches des victimes. Les témoignages recueillis par Mediacités convergent vers une question : les forces de l’ordre ont-elles suffisamment pris au sérieux les signes annonciateurs du drame ? Car depuis l’automne, la boulangerie avait été visée à plusieurs reprises. Début décembre, quelques semaines après l’ouverture du commerce, un homme au volant d’une camionnette fonce en marche arrière dans l’immeuble puis tente de mettre le feu à son véhicule avant de s’enfuir en courant. Plus tard en janvier, deux voitures sont incendiées devant le pas-de-porte.

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Le local de la boulangerie, route de Vienne, soufflé par l'explosion. Photo : NB/Mediacités.

Sur place, les témoignages que nous avons recueillis dépeignent une situation inquiétante. Le quartier coincé entre la voie ferrée qui sépare 7ème et 8e arrondissements et le nouveau cimetière de la Guillotière cumule les problématiques lourdes. En témoigne l’effondrement de trois immeubles en quinze jours au printemps dernier. Mais le Grand Trou est aussi aux prises avec un groupe de dealers connus des services de police.

« Voilà comment ça se passait entre le flic et le voyou ! »

« C’est Chicago ici ! », lâche un commerçant. Lui et d’autres riverains mentionnent un groupe d’une dizaine de personnes gravitant autour d’un local sur le trottoir face à la boulangerie, d’où ils revendaient de la drogue. Un habitué du quartier renchérit : « Ils faisaient régner leur loi sur cette portion de la route de Vienne. Certains soirs, ils coupaient même la circulation pour mener leur petit bonhomme de business. Ils faisaient aussi péter des fusées. Bref, ils emmerdaient tout le monde. » « Musique à fond, voiture de luxe… C’était le squat 24 heures sur 24, et quand on leur faisait une remarque, ils répondaient qu’ils étaient chez eux, se désole un autre commerçant. Et ce ne sont pas tous des gamins. Certains ont la quarantaine. »

Jeudi dernier, en marge de la marche blanche, le beau-père de Clara tance sérieusement Gérard Collomb devant témoins, lors d’une rencontre en petit comité dans l’école Philibert-Delorme que fréquentait sa petite-fille Anna. « Les interventions des policiers se limitaient à venir échanger quelques mots avec l’un des chefs de la bande, lance le beau-père au maire de Lyon. Ils se serraient la main et puis les agents repartaient. Voilà comment ça se passait entre le flic et le voyou ! » Des riverains de la boulangerie nous confirment ce genre de scène. « On voyait les flics passer voir les gars et puis plus rien pendant un mois », raconte un commerçant.

Planque chez Clara

La police nationale est parfaitement au courant de ce qui se joue sur cette portion de la route de Vienne. L’un des proches de la victime affirme que des policiers sont venus planquer chez Clara qui « régulièrement » leur signalait ce qu'elle observait dans la rue. Les fenêtres de son appartement donnaient directement sur la zone où opéraient les revendeurs. Le même s’insurge : « Après l’incendie des deux véhicules en janvier, deux policiers en civil portant des brassards sont montés dans son appartement en pleine journée, au vu et au su de tous et donc des dealers en face. »

Egalement pris à partie, jeudi dernier, par le beau-père de la victime, l’adjoint à la Sécurité Jean-Yves Sécheresse, reconnaît que le quartier ne va pas bien. « Les dealers, ce n’est pas ce qui manque malheureusement, même si là, ça dysfonctionne seulement à cause d’une poignée d’individus. Le GOM [le Groupe d’opération mobile de la police municipale, qui intervient notamment de nuit] passe régulièrement là-bas. Je demande aussi au Préfet délégué à la sécurité que des moyens de la police de sécurité du quotidien soient attribués au Grand Trou. »

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Rassemblement pour la marche blanche, jeudi 14 février, en hommage à Clara et Anna. Photo : NB/Mediacités.

Contacté par Mediacités, la DIPJ chargée de l’enquête se refuse à tout commentaire. Le parquet de Lyon, lui, se borne à répondre que « les investigations se poursuivent activement », mais que « toute communication serait de nature à nuire à l’enquête en cours ». Jean-François Grillet, directeur de Rezo 1901, gestionnaire de la Maison des associations installée route de Vienne, est plus loquace. Pour lui, la jeune femme qu'il avait vue récemment dans une réunion - « elle était très inquiète par ce qu'il se passait en bas de chez elle » - a été la « victime collatérale » d’une « haine aveugle ». Ici, « les habitants ont l’impression d’être en dehors des radars, délaissés ».

Dès 2017, le responsable associatif avait alerté par écrit Gérard Collomb, alors ministre de l’Intérieur, « sur la dégradation des conditions de vie et pour lui demander d’intervenir plus fortement ». « Cela a été suivi d’effet pendant un temps : une présence policière accrue, des interpellations… Mais ça n’a pas duré », regrette-t-il. Sur les grilles qui barrent la route de Vienne aux abords de l’immeuble calciné, des dizaines de fleurs, des T-shirts avec la photo de Clara, Anna et Julien, et des petits mots ont été accrochés. Sur une banderole, il est aussi écrit « Justice pour une famille détruite ».

Erratum 20 février, 10h45 - Nous avions écrit dans un premier temps que Gérard Collomb avait été interpellé par le père de Clara. Il s'agit en fait de son beau-père (le mari de sa mère), avec lequel la victime entretenait des relations comme celles d'une fille avec son père.   

Mise à jour, 21 février, 16h50. Le parquet de Lyon a confirmé jeudi avoir ouvert une information judiciaire le 15 février au sujet de l'incendie ayant entraîné la mort de Clara et de sa fille. Selon le parquet, un possible complice, a été placé en garde-à-vue le 13 février, soit quatre jours après le drame, avant d'être mis en examen le 15 février et placé en détention provisoire. « Les investigations se poursuivent activement en vue de l'interpellation du principal suspect », un homme de 50 ans, détaille le parquet, qui précise que « en l'état actuel, aucun élément ne laisse penser que les victimes étaient personnellement visées par cet acte criminel ».