Le Médipôle aura-t-il une deuxième Imagerie par résonance magnétique (IRM) ? Dans le paquebot hospitalier qui a ouvert ses portes en janvier dernier à Villeurbanne, la question est au centre de toutes les préoccupations. Pas seulement pour des raisons techniques ou de prise en charge des patients… Elle illustre les ambigüités qui entourent l’ouverture du « plus grand hôpital privé de France »  – ce regroupement sur un même site de sept établissements mêle des cliniques mutualistes du groupe Résamut et des cliniques du groupe Capio (racheté en 2018 par Ramsay Générale de Santé). Elle est enfin symptomatique des tensions provoquées par l’arrivée du Médipôle dans le paysage lyonnais.   

Ouvrons le dossier. Avant même d’accueillir son premier patient, la super-clinique de Villeurbanne connaît un (gros) couac. En décembre, l’Agence régionale de santé (ARS) lui refuse l’implantation de la seconde IRM. Raison invoquée : l’Est lyonnais n’est pas prioritaire contrairement à d’autres secteurs du département moins équipés. Imapôle, la société chargée de l’imagerie médicale au sein du Médipôle, contre-attaque : elle conteste la décision devant le tribunal administratif, en s’attachant au passage les services du ténor du barreau Alain Jakubowicz. Stratégie payante ! Le 30 janvier dernier, le juge des référés suspend l’arrêté de l’ARS et enjoint celle-ci de réexaminer la demande d’autorisation de la seconde IRM [voir le document ci-dessous]. Au cœur des débats, le protocole tripartite signé en 2013 par l’ARS, Résamut et la clinique du Tonkin (du groupe Capio) qui prévoyait la présence de deux IRM.

Tribunal administratif-IRM Medipole

« Alors que l’IRM du Tonkin était déjà saturée, en avoir une seule pour le Médipôle est une hérésie, affirme le docteur Reza Etessami, responsable d’Imapôle. L'appareil fonctionne de 6h30 à 20h, soit 72 heures par semaine. Nous sommes obligés de prioriser les patients, ce qui peut retarder l’évaluation technique précédant le traitement d’un cancer par exemple. » A la barre du tribunal administratif, Me Jakubowicz a carrément dénoncé « un scandale sanitaire ». « Je suis confiant quant à la décision que prendra l’ARS, reprend néanmoins Reza Etessami. La commission spécialisée de l’organisation des soins [Csos, l’organe consultatif sur lequel s’appuie l’ARS] a reconnu, le 7 février dernier, que nous étions dans nos droits tant d’un point de vue juridique que médical. » Reste que le nombre d’IRM par département est contingenté. Le dernier schéma régional d’organisation de la santé prévoyait ainsi six attributions dans le Rhône pour huit demandes. Or le juge des référés a refusé de suspendre l’autorisation d’un troisième appareil à la clinique Trénel de Sainte-Colombe, dans le sud du département… qui ne compte que 116 lits.

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Dans les couloirs du Médipôle. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Comme si l’ARS n’assumait pas son choix

Le tribunal administratif tranchera sur le fond en juin. Mais dans cette affaire, c’est la position de l’ARS qui interroge. L’agence est à l’origine de ce rapprochement entre le privé mutualiste et le privé lucratif. Elle a même participé au financement du mastodonte – 200 millions d’euros au total – à hauteur de 30 millions d’euros. En contrepartie, elle exigeait que la création du Médipôle permette la suppression de 150 lits. Paradoxe : aujourd’hui, elle justifie son refus de la seconde IRM en invoquant une concentration de matériel d’imagerie plus importante dans l’Est lyonnais que dans le sud du département. Comme si elle n’assumait pas totalement le choix fait à l’époque et les conséquences de la naissance la clinique géante… Pour toute explication sur cette aide publique conséquente à un projet privé, l’ARS renvoie d’ailleurs au communiqué [voir document ci-dessous] qu’elle a publié à ce propos en… 2012 !

CP-Medipole

Troisième protagoniste, en coulisses, du bras de fer autour de l’IRM : les Hospices civils de Lyon. Le deuxième CHU de France a, lui, obtenu simultanément deux des six nouvelles IRM (du Rhône) accordées par l’ARS. Une pour l’hôpital neurologique, quasi-voisin du Médipôle, et l’autre pour l’hôpital de la Croix-Rousse. Si c’est la commission citée plus haut qui propose les attributions d’autorisation à l’Agence régionale de santé, dans le petit monde hospitalier, on évoque mezza voce la réaction « extrêmement virulente » des HCL face aux demandes du nouveau venu et leur volonté d’entraver le développement de ce concurrent direct. Rien d’étonnant dans un secteur où les « parts de marché » sont extrêmement disputées. L’allongement des délais d’attente pour l’imagerie au Médipôle peut se traduire par un départ des patients vers l’hôpital Edouard-Herriot ou le centre Léon-Bérard.

« Dans toutes les grandes agglomérations, on observe une compétition acharnée qui a été exacerbée par la tarification à l’activité (T2A) . Elle va encore s’intensifier avec l’effet "établissement neuf" provoqué par l’ouverture du Médipôle. Entre ce nouvel établissement, les HCL et l’hôpital privé Mermoz [propriété également de Ramsay Générale de Santé, 332 lits], c’est le choc des titans », constate Christophe Pascal, directeur de l’Institut de formation et de recherche sur les organisations sanitaires et sociales (Ifross) à Lyon-3. « Les Hospices risquent de perdre des séjours et donc de voir leurs recettes diminuer », pronostique-t-il.   

A (RE)LIRE > 

https://www.mediacites.fr/interview/2018/07/09/hopital-la-logique-business-sest-superposee-a-la-logique-publique/

« Une attitude hyper-cynique de l’Etat »

Mais pourquoi diable alors l’ARS – donc l’Etat – a-t-elle financé ce concurrent de l’hôpital public ? Remontons en 2011. Cette année-là, arrive à la tête de l’agence régionale Christophe Jacquinet. Ni énarque ni médecin, il possède un profil atypique pour ce poste de « préfet de la santé ». Auparavant, il a notamment passé neuf ans à la Générale de Santé devenue depuis le premier groupe de cliniques privées en France sous le nom de Ramsay Générale de Santé. C’est lui qui va mettre sur les rails le rapprochement qui aboutira au Médipôle avant d’être brutalement démis de ses fonctions en 2014 par le gouvernement. En cause, deux dossiers sur lesquels il s’est opposé publiquement d’une part à l’ancien président de région Jean-Jack Queyranne (sur l’avenir du centre médico-scolaire de la MGEN dans l’Ain), d’autre part au maire et alors président du Grand Lyon Gérard Collomb (sur la modernisation de l’hôpital Edouard-Herriot). Le tout sur fond de « performance hospitalière ». Depuis, Christophe Jacquinet s’est reconverti dans le consulting.

A l’époque, ses détracteurs ont perçu à travers son action « une attitude hyper cynique de l’Etat ». De fait, la manœuvre consistait à encourager le rapprochement du privé mutualiste et du privé lucratif en conditionnant des aides que chacun demandait séparément afin de moderniser leurs établissements vieillissants. « Jacquinet a tenu ses promesses, juge sous le couvert de l’anonymat une personne qui a travaillé sur le dossier et qui salue l’action de l’ancien directeur de l’ARS. Il est venu en personne devant le conseil d’administration de Résamut pour les convaincre de voter ce rapprochement. » Le groupe mutualiste se montrait particulièrement frileux dans un premier temps. « Les réticences des administrateurs portaient plus sur l’implantation à Villeurbanne, alors qu’un terrain avait déjà été acquis à Décines, que sur le rapprochement avec Capio qui, lui, inquiétait plutôt les salariés », se souvient notre interlocuteur.

La coloc’ hospitalière

Les promoteurs du projet vantent alors le médipôle de Bourgoin-Jallieu. Inauguré en 2011, l’établissement faisait figure de vitrine de la recomposition de l’offre de soins voulue par l’Etat. Il rassemble sur un même site le centre hospitalier et la clinique Saint-Vincent-de-Paul avec une passerelle entre les deux établissements afin de faciliter les flux des patients et des personnels. Le schéma pressenti pour Villeurbanne était alors le même avant qu’il n’évolue vers un ensemble beaucoup plus intégré. Au Médipôle, le patient ne distingue pas ce qui relève de la mutualité de ce qui relève du groupe Capio. Et pourtant, les deux entités demeurent distinctes.

« C'est comme une "coloc". Ce sont les mêmes fluides qui alimentent les locaux mais nous disposons de deux compteurs séparés, de deux commissions médicales d’établissement (CME), expliquaient en chœur le 3 janvier dernier, lors d’une présentation de l’établissement, Marie Mancilla et Nicolas Carrié qui dirigent respectivement la partie mutualiste et la partie privée. On a souvent parlé du mariage de la carpe et du lapin à l’occasion de ce rapprochement. Certes, les rapports ont été tendus au début mais à partir du moment où l’on parle de la prise en charge du patient, il est plus facile de s’entendre que, par exemple, sur l’aspect financier... Les décisions étant prises à parité, nous recherchons le consensus. Le processus est certainement un peu plus long mais le résultat meilleur. »

Même si « la mutualité a fait son coming out médico-économique depuis longtemps », comme le formule Yves Mataix, le président de la CME mutualiste, les différences ne manquent pas. Les médecins de Résamut sont salariés tandis qu’ils exercent en libéral chez Capio. La mutualité pratique des tarifs de secteur 1 alors que pour la partie privée la personne hospitalisée peut se retrouver en secteur 2 (honoraires libres). « Le patient qui entre au Médipôle via un service géré par Résamut comme les urgences reste ensuite en secteur 1 quelle que soit la spécialité vers laquelle il est ensuite transféré », assure Marie Mancilla. Pas de mauvaise surprise donc a priori. D’autant que, selon ses dires, 90% des libéraux ont signé l’Option pratique tarifaire maîtrisée (Optam) qui limite les dépassements d’honoraires.

« Supprimer des lits, c’est prendre le virage de l’ambulatoire »

Anachronique ? Comment justifier le regroupement de sept entités hospitalières à l’heure où la lutte contre les déserts médicaux s’impose dans le débat ? « Supprimer des lits, c’est prendre le virage de l’ambulatoire. L’objectif aujourd’hui, c’est que plus de 60% des actes chirurgicaux s’effectuent sans hospitalisation, rappelle Christophe Pascal. Le système français reposant sur deux piliers – public et privé –, l’Etat privilégie la répartition de l’offre de soins et accompagne financièrement les restructurations qui visent à rendre les établissements plus performants qu’ils soient privés ou publics. » Un regroupement permet évidemment de mutualiser les coûts avec un plateau technique unique tournant à plein régime. « Une plus grande palette de spécialités sur un même site améliore la compétence collective », note l’universitaire.

C’est sans surprise ce que vante le Médipôle. Il se targue de proposer dans un seul et même endroit la plupart des spécialités, à l’exception des greffes, de la chirurgie cardiaque pédiatrique et du traitement des brûlés. L’établissement dispose ainsi d’une nouvelle unité neuro-vasculaire qui était jusqu’ici l’apanage de l’hôpital neurologique. Un site unique limite également les transports pour le patient – et donc les coûts pour la Sécu – quand, du côté des HCL, les allers-retours entre Edouard-Herriot et Neuro-Cardio peuvent être fréquents.

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Des fleurs mais pas de chauffage

Au Médipôle, les premières semaines ont connu leur lot de désagréments. Au-delà des cas individuels comme ce patient qui a trouvé dans sa chambre un bouquet de fleurs pour l’accueillir mais pas de chauffage, le standard téléphonique externalisé a concentré les critiques. La faute, paraît-il, à un afflux de patients plus important que prévu. La période de rodage en somme. L’enjeu à moyen terme est ailleurs et tient en un mot : cohabitation. L’établissement de Villeurbanne doit réussir à faire travailler au quotidien des personnels aux statuts différents et assurer la fluidité du parcours médical malgré l’imbrication des spécialités.

Prenons quelques exemples. Résamut possède en interne un volant de personnel infirmier dédié au remplacement des absences tandis que Capio fait intervenir des intérimaires. Le premier salarie ses Agents des services hospitaliers (ASH) et les forme pour favoriser le lien social avec les patients au-delà de l’entretien des locaux. Le second a externalisé cette fonction, ce qui peut générer du turnover et une méconnaissance des spécificités du milieu hospitalier par les agents. Même la part de cantine qui doit être facturée aux salariés a fait l’objet d’âpres discussions… Un sacré micmac ! Les différences de statuts peuvent-elles susciter des jalousies ? Côté mutualité, on se sent à l’aise en s’estimant manifestement mieux disant. Chez Capio, les (rares) syndiqués n’ont pas donné suite à nos demandes d’interviews.

« Le Médipôle est un outil de travail remarquable mais il faut que les hommes s’entendent »

Pour la répartition des spécialités, c’est un peu l’inverse. Le projet a nourri beaucoup d’inquiétudes chez quelques anciens cadres de la mutualité. À Capio, la chirurgie, la réanimation, les soins intensifs, la médecine aigüe (cardiologie), le plateau technique, la dialyse et SOS main. À Résamut, les urgences, la médecine, les soins de suite et de réadaptation, et la maternité. Parmi les blouses blanches, certains en ont vite conclu que le groupe privé prenait tout ce qui était rentable et lucratif, laissant à la mutualité les activités déficitaires.

Difficile d’être aussi affirmatif. Certes, la chirurgie se programme et permet d’organiser la production avec des actes techniques qui rapportent plus que le suivi d’une personne âgée polypathologique durant un mois. Mais les urgences – qui sont la porte d’entrée vers l’hospitalisation – peuvent perturber l’activité programmée. Quant à la maternité, « c’est un produit d’appel, rappelle Christophe Pascal. Si l’accouchement est réussi, on s’imagine que les mères reviendront se faire soigner dans l’établissement, tout comme leurs enfants ou leurs proches ». Surtout, les derniers chiffres du ministère de la Santé montrent que dans les cliniques privées, les soins de suite sont plus rentables que le MCO (médecine, chirurgie, obstétrique).

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Le Médipôle a ouvert ses portes en janvier, à Villeurbanne. Photo : N.Barriquand/Mediacités

« Au-delà de deux mille accouchements annuels, une maternité peut être bénéficiaire si l’hospitalisation moyenne ne dépasse pas 3,5 jours. Pour que les urgences marchent, il faut également que l’hospitalisation derrière soit rapide. La chirurgie est certes lucrative mais Capio ne peut pas fonctionner si les soins de suite ne sont pas assurés en aval, commente un spécialiste qui a travaillé au rapprochement de Capio et Résamut. Bref, la réussite des uns est liée à celle des autres. Le Médipôle est un outil de travail remarquable qui concentre tout sur place mais il faut que les hommes s’entendent. Tous les ingrédients sont réunis pour que la mayonnaise prenne et tous les aléas pour qu’elle tourne au vinaigre. »