Branle-bas de combat au siège social de Bayer France, à Lyon. Ce mardi, trois victimes du médicament anti-pilosité Androcur ont assigné son fabricant, Bayer, devant le tribunal de grande instance de Bobigny pour « défectuosité du médicament » et défaut d’information sur les risques encourus, en l’occurrence des tumeurs au cerveau appelées méningiomes. L’audience a été fixée au 29 mai prochain. C’est une première en France. Contacté par Mediacités, le laboratoire ne souhaite « pas communiquer sur les procédures en cours ou futures ».

Avec le scandale de l’Androcur, l’histoire semble se répéter. Comme pour le Mediator (traitement antidiabétique prescrit comme coupe-faim), le médicament de Bayer a été détourné de son usage. Seulement autorisé à être commercialisé pour des problèmes d’ « hirsutisme majeur lorsqu’ils retentissent gravement sur la vie psycho-affective et sociale » pour les femmes – autrement dit, de gros soucis de pilosité excessive – l’Androcur, à base d’acétate de cyprotérone, a été prescrit pour des problèmes d’acné et hormonaux.

Siege Bayer
Le siège de Bayer France, dans le 9e arrondissement de Lyon. Image Google Maps.

Exemple avec Nathalie Grillot. Cette Lyonnaise a pris en toute insouciance de l’Androcur de 2002 à 2017… jusqu’à ce que sa tempe grossisse soudainement. Une IRM révèle un méningiome de deux centimètres. Elle doit alors immédiatement arrêter son traitement. Car cette tumeur cérébrale contient des récepteurs hormonaux : si le médicament l’alimente, elle continue de grossir.

« Je ne suis plus capable de travailler à des horaires de bureaux classiques »

Certes 90% des méningiomes sont bénins. Mais l’opération du cerveau pour les extraire est on ne peut plus délicate. Beaucoup en ressortent épileptiques, perdent l’usage de la parole, l’équilibre, ont des maux de tête… « Je ne suis plus capable de travailler à des horaires de bureaux classiques », confie Nathalie Grillot, qui a perdu son travail d’informaticienne. « J’aimerais reprendre la voile mais je ne vais pas monter sur un bateau, j’ai déjà du mal à monter sur un trottoir », témoigne-t-elle aussi.

Cette quinqua reproche à Bayer « de ne pas avoir suffisamment informé sur les risques du médicament ». Quand son dossier sera complet, elle se joindra à la poursuite impulsée par l’Association méningiomes dus à l’acétate de cyprotérone, aide aux victimes et prise en compte des autres molécules (Amavea), créée le 26 janvier dernier, dont elle est secrétaire.

Alertes sur l'Androcur depuis 2008

Selon Charles Joseph-Oudin, l’avocat des plaignantes (déjà à l’œuvre sur le dossier du Mediator), « Bayer connaissait les risques de l’Androcur au moins depuis 2008 ». Soit depuis la publication d’une première étude de l’équipe du neurochirurgien Sébastien Froelich de l’hôpital Lariboisière, à Paris, qui alerte sur les dangers. Quand Nathalie Grillot en fait état à sa gynécologue, qui lui a prescrit Androcur, « elle est devenue plus blanche que sa blouse ». Et pour cause : Bayer réalise le service minimum, uniquement forcé d’ajouter à la notice ce risque de méningiome en 2011, à la demande de l’Agence européenne du médicament.

L’information est peu relayée. Les gynécologues, premiers prescripteurs d’Androcur ou de ses génériques, s’en remettent aux communications de leur société savante, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF)... qui a tardé à alerter sur les dangers. Or « Bayer est un partenaire historique du CNGOF », admet le laboratoire. Le groupe le finance à hauteur de 30 000 à 40 000 euros par an.

Les mises en garde sur Androcur sont transmises seulement le 6 décembre 2018, lors du congrès annuel du CNGOF, à la demande de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Celle-ci a réclamé aux sociétés savantes qu’elles informent les spécialistes sur les dangers soulignés par une nouvelle étude choc des chercheurs de l’hôpital Lariboisière, aidés de l’Assurance maladie. Ses résultats, en partie révélés en août 2018, sont effrayants : au moins 500 cas de tumeurs au cerveau provoqués par Androcur et ses génériques sont recensés en dix ans, entre 2006 et 2015.

Partenariats et professeurs "nocebo"

« Le CNGOF communique seulement à partir du moment où il y a une publication scientifique significative. Cela n’a aucun rapport avec les liens d’intérêts qu’il entretient avec les fabricants », défend Geoffroy Robin, gynécologue au CHRU de Lille, missionné pour répondre à nos questions par la société savante. Le club des spécialistes des hormones, la Société française d’endocrinologie (SFE), elle, a perçu plus de 79 000 euros de Bayer depuis 2013, selon l’outil en ligne EurosForDocs.         

 

Capture ecran EurosForDocs SFE
Liens d'intérêts SFE - Capture du site EurosForDocs.

Il s’agit de partenariats « établis avec la SFE par notre activité oncologie », selon Bayer. Interrogé sur ces liens d’intérêts, Jacques Young, endocrinologue à l’hôpital Bicêtre à Paris et membre de la SFE, estime lui aussi que « ce n’est pas parce que Bayer a financé la SFE qu’elle n’a pas communiqué avant la publication des résultats du Pr Froelich et de l’Assurance maladie en 2018. Depuis les années 2000, il y a eu des warning [alertes, ndlr]. Mais il y en a des milliers. Il fallait une étude d’ampleur pour communiquer massivement. »

Jacques Young fait partie des « Professeurs Nocebo », déjà épinglés par Mediacités [lire notre précédente enquête "Levothyrox : Jean-Louis Wémeau, le professeur lillois qui roule pour Merck"], qui ont signé une tribune attribuant le scandale du Levothyrox aux doutes des malades qui ont pris ce médicament. Tout en ayant été rémunéré par son fabricant, le laboratoire Merck.