La vente de cette longue barre en travers des Pentes de la Croix-Rousse sera-t-elle le casus belli de la fin du mandat de Gérard Collomb ? Massive, un poil austère, mais pas sans majesté avec ses trois rangées de fenêtres et sa partie centrale vitrée, l’ancienne Ecole nationale des Beaux-Arts (ENBA), rue Neyret, dans le 1er arrondissement de Lyon, domine l’amphithéâtre des Trois Gaules. Propriété de la ville, le bâtiment a été promis, au printemps 2016, au Crédit agricole immobilier.

Le promoteur prévoit de le transformer en immeuble d’une quarantaine d’appartements et de l’amputer d’une aile pour laisser place à une vaste esplanade, avec terrasses de cafés. Vue imprenable sur la Presqu’île et la colline de Fourvière garantie. Voilà pour les plans sur papier glacé. Car, pour ce projet réactivé à la faveur de l’adoption récente du Plan local d’urbanisme et de l’habitat (PLU-H), le ciel n’est pas aussi dégagé que sur les vues d’architecte.

Après l’emblématique Hôtel-Dieu par les Hospices civils de Lyon, après la rue Grolée et la salle Rameau (sous bail emphytéotique) par la ville, la vente de l’ENBA est la dernière manifestation en date de la politique locale de cession du patrimoine public à des opérateurs privés. Mais elle se heurte à l’opposition farouche de la maire du 1er. Nathalie Perrin-Gilbert est bien décidée à en faire un cheval de bataille et à faire capoter les plans de son meilleur ennemi Gérard Collomb. L’opération braque aussi une partie des habitants des Pentes : ils redoutent qu’elle accélère, encore un peu plus, la gentrification du quartier. Alors même que les conditions de la transaction avec le Crédit agricole laissent songeur. Rembobinons.           

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L'école des Beaux-Arts a quitté le bâtiment depuis 2007. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Pas de mise en concurrence

Inauguré en 1960, le vaisseau dessiné par l’architecte lyonnais Paul Bellemain abrite l’école des Beaux-Arts jusqu’à son déménagement, en 2007, sur le site des Subsistances. Après ? Le bâtiment de 6000 mètres carrés tombe dans l’oubli ou presque. Le service archéologique de la ville de Lyon y occupe une partie du rez-de-chaussée. Des costumes de l’opéra y sont aussi stockés. Le reste prend la poussière. Arrive 2014 et les élections municipales. Dans ses documents de campagne, Nathalie Perrin-Gilbert ambitionne de créer dans l’ENBA « une coopérative des métiers » (ateliers de fabrication, salle de spectacle, bureaux mutualisés…). « On le pensait comme un poumon des Pentes, avec des activités qui auraient mêlé économie, culture, social et environnement », se souvient-elle. L’édile de l’arrondissement a en tête les exemples de la Belle de mai à Marseille ou du Lieu unique à Nantes.

Son équipe peaufine leurs plans, mais surprise ! En mai 2016, le maire de Lyon sort de son chapeau « son » projet. Et il est tout autre : l’ENBA sera vendu au Crédit agricole immobilier, filiale du groupe bancaire, de gré à gré, c’est-à-dire sans appel d’offres et sans mise en concurrence. « A un moment, on a cherché à optimiser l’usage de notre patrimoine, commente, laconique, Michel Le Faou, adjoint au maire de Lyon chargé de l’urbanisme et de l’habitat. Ce projet [du Crédit agricole] est arrivé par opportunité et il nous a semblé intéressant. »   

Le prix de 600 euros le mètre carré, soit 3,6 millions d’euros au total, est communiqué. Il fait grincer des dents [il en était déjà question dans l'une de nos précédentes enquêtes « Patrimoine : quand Lyon et les HCL liquident les bijoux de famille », publiée en novembre 2017]. Certes, l’édifice, qui serait partiellement amianté, nécessite de lourds travaux. Mais avec des appartements qui s’échangent facilement 4500 euros le mètre carré dans le secteur, la culbute du promoteur s’annonce prometteuse… « Nous ne souhaitons pas communiquer sur ce montant », nous éconduit la filiale du Crédit agricole. Selon toute vraisemblance, la note finale devrait être plus élevée. Michel Le Faou annonce vouloir « activer » France Domaine, une fois les études techniques terminées, pour évaluer le bien. C’est bien la moindre des choses ! Le Code général des collectivités locales (article L.2241-1) oblige toute commune de plus de 2000 habitants à délibérer en conseil municipal sur ses opérations immobilières « au vu de l’avis du service des domaines ».

« Le quartier historiquement populaire des Pentes à son tour menacé »

Dans la foulée de l’annonce de « l’accord de principe » conclu, en 2016, avec le promoteur, des habitants lancent une pétition en ligne. « Le quartier historiquement populaire des pentes de la Croix-Rousse est aujourd’hui à son tour menacé par cette mainmise sur la ville qui va accélérer le processus de gentrification déjà à l’œuvre, écrivent-ils. Nous défendons par cette pétition ce que nous considérons être l’identité de ce quartier et ce pourquoi nous y habitons : mixité sociale, vie associative et culturelle, savoir-faire et créativité, économie locale, services publics… » Le texte recueille plus de 5700 signatures virtuelles. « Les pétitionnaires oublient de dire que 30% seront des logements sociaux étudiants », grince l’adjoint à l’urbanisme.

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L'ENBA se trouve entre l'amphithéâtre des Trois Gaules, en contrebas, et l'église du Bon Pasteur. Photo : NB/Mediacités.

De 2016 à 2019, le dossier stagne. « Georges Képénékian [remplaçant de Gérard Collomb quand celui-ci était au gouvernement de mai 2017 à octobre 2018] n’avait aucune envie de le mettre à l’ordre du jour, croit savoir Nathalie Perrin-Gilbert. Je lui avais dit que, pour moi, cela aurait été une déclaration de guerre. » « Il fallait le PLU-H pour avancer », conteste Michel Le Faou. Interpellé au début de l’année par le conseil territorial du 1er arrondissement, il confirme alors que le projet du Crédit agricole est toujours valable. Reste à avaliser un changement réglementaire – c’est prévu au cours de l’été – puis à connaître l’estimation des Domaines pour enclencher la promesse de vente. Par ailleurs, une séance prévue avec l’architecte conseil de la ville de Lyon, programmée le 6 juin dernier, a été reportée. « Nous souhaitons déposer le permis de construire dans les prochains mois », confie-t-on toutefois du côté du promoteur.           

« Ce n’est pas possible que la vente se passe de gré à gré. Le sujet doit être abordé en conseil municipal et faire l’objet d’une bataille politique », prévient Nathalie Perrin-Gilbert. L’ENBA sera bien au menu d’un prochain conseil de la ville de Lyon, après la rentrée de septembre. Le conseil municipal devra acter le compromis de vente, selon Michel Le Faou. Il s’agit d’une obligation légale [lire plus haut].

En attendant, la maire du 1er tente de contourner l’hôtel-de-ville en interpellant le président de la Métropole David Kimelfeld. En mars, elle lui suggérait de prendre la main sur le dossier pour ouvrir un lieu dédié à l’Economie sociale et solidaire, une des marottes du patron du Grand Lyon. Réponse polie – « Je veillerai à ce qu’on vous tienne informée de la suite réservée à votre requête », écrit-il – mais, renseignement pris, la Métropole n’a aucunement l’intention de récupérer la patate chaude de l’ENBA.

Vers une concertation bidon ?

Dans sa réponse au conseil territorial, Michel Le Faou évoque aussi une concertation avec les résidents du quartier… pour mieux la repousser au 2ème semestre 2019. Vu les plans déjà très ficelés du promoteur, elle pourrait bien se limiter au choix de la couleur des pots de fleurs. « C’est à peu près cela… », lâche l’élu dans un rictus. Dommage, car les idées foisonnent. Ces derniers mois, deux étudiantes en architecture, Sydney Collin et Julia Dissard, ont mené une réflexion sur le devenir de l’ENBA avec La Fabrique de la ville, collectif d’habitants du 1er qui travaille sur les mutations de l’arrondissement.           

Au fil de quatre ateliers participatifs, elles ont élaboré un projet alternatif à celui du Crédit agricole. Le bâtiment de l’ENBA est préservé dans son intégrité, le toit accessible, dédié au jardinage, et une coursive imaginée pour « redonner un peu vie à la rue Neyret », expose Sydney Collin. Le lieu est multiple : à la fois maison des associations, cantine solidaire et réservé en partie à du logement d’urgence.

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Projet de Julia Dissard et Sydney Collin, au 4 mai 2019. Image sydliacossard.home.blog

Un projet de doux rêveurs ? « Des projets qui font école aujourd’hui (la Belle de mai à Marseille, les Grands voisins à Paris) montrent que des démarches alternatives peuvent aboutir », écrivent les étudiantes dans le blog retraçant leur démarche. Sur cette base, La Fabrique de la ville compte pousser les candidats aux élections municipales de mars 2020 à prendre position sur le dossier de l’ancienne Ecole nationale des Beaux-Arts. Le temps presse. Selon Michel Le Faou, « ce n’est pas impossible que la vente au Crédit agricole rentre dans la boîte avant ».

Cet article concerne la promesse :
« Construire avec les habitants un projet pour l’ancienne École nationale des Beaux-Arts »
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