L’ambiance se crispe chez Pizzorno, le principal opérateur privé de collecte de déchets de la Métropole de Lyon qui poursuit son activité - cruciale - pendant le confinement. Selon les informations de Mediacités, deux salariés de l’entreprise ont été mis à pied la semaine dernière et convoqués en vue d’une mesure disciplinaire, à la suite de tensions avec la direction au sujet du manque de protection des éboueurs face au coronavirus.

Une simple esquisse de poignée de main serait à l’origine de cette mise à pied, selon les deux salariés. Ce chauffeur et son ripeur - l’ouvrier à l’arrière du camion - décrivent une scène survenue mardi 17 mars au siège local de Pizzorno, à Vénissieux : « Je rentrais de tournée, j’ai voulu serrer la main d’un collègue par réflexe. Le directeur était là et m’a réprimandé violemment », raconte l’un d’entre eux. « Il nous reprochait de ne pas suivre les consignes de sécurité, poursuit-il, alors que l’entreprise ne fait rien. Le ton est un peu monté. A 17 heures, mon supérieur m’a dit que j’étais mis à pied, sans plus d’explications. »

« Pas de masques, pas de gel... et on vient nous faire la morale ? C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! »

Même récit de la part du second salarié. « J’ai fait un “check” avec mon avant-bras, comme quand on a les mains sales. C’était mardi, je n’avais pas encore complètement conscience de la gravité de la situation, c’est vrai. Mais se faire traiter comme ça, ce n’est pas normal », raconte-t-il. « J’ai dit au directeur que, s’il avait peur, il pouvait nous mettre en chômage technique. Le ton est monté. On a deux paires de gants par semaine, pas de masque, pas de gel pour les mains, on est collés dans le camion pendant des heures et on vient nous faire des leçons de morale ? C’est l’hôpital qui se fout de la charité », s’emporte le jeune homme.

Deux jours plus tard, jeudi 19 mars, les deux salariés ont reçu par courrier une convocation les informant que Pizzorno envisageait « une mesure de sanction disciplinaire pouvant aller jusqu’au licenciement » et précisant que, « compte-tenu de la gravité des faits », les salariés était mis à pied jusqu’à la décision finale. Un entretien est prévu le 31 mars.

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Extrait du courrier de convocation reçu par les deux salariés de Pizzorno. Document Mediacités.

« Cette convocation est scandaleuse », réagit Judicaël Dissake, lui aussi ripeur chez Pizzorno et délégué syndical Solidaires. « Nos gars sont dehors toute la journée, sans protection pour ramasser les déchets des gens confinés, et on veut nous sanctionner pour non-respect des consignes ?! », s’étrangle-t-il. 

Contacté par Mediacités, le groupe Pizzorno confirme la convocation de « deux salariés qui n’ont pas respecté les consignes et les gestes barrières » à un entretien préalable à sanction disciplinaire. « Cela fait suite à leur non-respect répété, assumé et revendiqué des règles de sécurité émises par le Gouvernement », estime Pizzorno, selon qui les deux salariés «s’en sont pris verbalement à leur responsable venu leur rappeler une nouvelle fois l’importance de respecter les consignes d’hygiène et de prévention », estimant que « le groupe ne peut accepter de tels comportements dangereux » [lire les réponses intégrales de l'entreprise en fin d'article]. 

De l’eau pétillante pour se laver les mains

Dans un communiqué publié mardi 17 mars, le groupe Pizzorno Environnement, dont le siège est situé à Draguignan dans le Var, se contentait de rappeler l’importance des gestes barrières, précisant que « chacun est acteur de la lutte contre la transmission du COVID-19 ». L’entreprise disait également mettre à disposition des salariés « du savon, des solutions hydroalcooliques ou des lingettes désinfectantes (…) sur l’ensemble des sites du Groupe ».

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Pour se laver les mains, chaque équipe d'éboueurs a reçu un flacon de savon et une bouteille d'eau pétillante. Photo : DR

De l’avis de plusieurs salariés, ces mesures seraient peu appliquées dans la filiale lyonnaise. Aucun gel ne serait à disposition des éboueurs, mis à part un bidon installé dans les bureaux de la direction. « Vendredi, ils ont finalement mis du savon et de l’eau pétillante dans les camions. Quand on a demandé pourquoi de l’eau pétillante, on nous a répondu que c’était les seules bouteilles qu’ils avaient trouvées », souligne l'un des deux salariés mis à pied, photo à l’appui.

Autre mesure prise par l’entreprise : empêcher les équipes d’éboueurs de partir en tournée à trois dans un camion (un chauffeur et deux ripeurs). Depuis la semaine dernière, l’un des deux ripeurs doit se rendre sur la zone de collecte par ses propres moyens : voiture, bus… La mesure, censée permettre une distance d'un mètre entre les deux passagers restants, est problématique. Certains salariés habitent loin des lieux de collecte et se voient contraints à de longs déplacements, parfois dans des secteurs mal desservis par les transports en commun. « On nous parle de distances de sécurité. Mais je suis chauffeur, mes gars sont de toute façon avec moi dans la cabine. On se moque de nous », lâche l’un des deux salariés.

« On est le bétail qu’on jette à l’abattoir »

La collecte des déchets doit se poursuivre « quoi qu’il en coûte », lâche, amer, Judicaël Dissake. « On ne peut pas faire de télétravail ni laisser les déchets dans les rues. Mais on part au front sans protections. Certains ripeurs ont retrouvé des masques usagés dans les poubelles. On n’est pas rassurés », estime le syndicaliste. « On est le bétail qu’on jette à l’abattoir », lâche un autre salarié.

Séquelles de la grève de 2019

D’après les salariés, ces tensions sociales sont aussi l’héritage de la longue grève menée il y a un an par les salariés de Pizzorno, dans le sillage des agents public de la Métropole. Le conflit, très dur, avait été marqué par les méthodes musclées de Pizzorno pour tenter de casser le mouvement.

> (Re)lire sur Mediacités : "Grève des éboueurs de Lyon : Pizzorno tente de casser le mouvement" (avril 2019).

L’entreprise n’avait pas hésité à assigner dix salariés en justice pour exercice abusif du droit de grève. Ces derniers avaient finalement eu gain de cause au tribunal avant d’obtenir une victoire sur le plan social. Après dix-sept jours de grève, Pizzorno avait finalement accepté de céder à leurs revendications portant sur une prime et sur les conditions de travail. Les deux salariés mis à pied figuraient parmi les membres actifs de la contestation de 2019. « La direction nous a dans le collimateur depuis la grève, assure l’un d’entre eux. C’est tendu depuis des mois. On est des grandes gueules, on veut faire respecter nos droits. Ça ne plaît pas. »

Le privé moins bien loti que le public

Dans la Métropole de Lyon, la collecte des ordures ménagères est réalisée en majorité par des entreprises privées [lire notre enquête sur la privatisation du ramassage des déchets]. Pizzorno est titulaire du marché de la collecte dans les 3e, 6e et 8e arrondissements de Lyon, ainsi qu’à Bron, Villeurbanne et Vaulx‐en‐Velin. L’entreprise traîne une réputation sulfureuse, collectionnant les condamnations, les enquêtes judiciaires et est citée dans un scandale de pollution au Maroc, comme nous l’écrivions dans cette enquête sur Pizzorno.

Leur situation contraste avec ceux des agents de la Métropole de Lyon, le donneur d’ordre de Pizzorno. Les éboueurs du secteur public ont reçu la semaine dernière le renfort des agents du nettoiement du Grand Lyon, dont seulement 30% de l’activité est maintenue. Des salariés volontaires affectés habituellement au nettoyage de la chaussée ont été formés à la collecte des déchets pour permettre une rotation plus importante des équipes, qui diminuent ainsi leur exposition au virus.

Une telle mesure ne s’applique pas aux délégataires privés. « On a proposé des mesures de réduction du temps de travail mais pour l’instant rien n’a été fait », détaille Judicaël Dissake. « Nous sommes en contact avec Pizzorno. L’entreprise se doit de s’organiser », précisait le service communication de la Métropole de Lyon, joint en fin de semaine dernière, qui indiquait par ailleurs que la collectivité avait reçu des masques. A destination des agents du Grand Lyon uniquement.

[Article mis à jour le 24 mars, 8h40, avec les réponses de Pizzorno]

Les réponses de Pizzorno

Le groupe Pizzorno nous a répondu lundi soir, après la publication de cet article. Nous reproduisons intégralement nos questions et leurs réponses ci-dessous. 

Deux salariés de Pizzorno indiquent avoir été convoqués à un entretien préalable à une sanction disciplinaire, pour s'être serré la main dans l'entrepôt de Pizzorno, selon eux. Certains salariés s'indignent de cette procédure. Confirmez-vous l'existence de cette convocation et son objet ? Cette mesure vous semble-t-elle proportionnée ? 

Deux salariés qui n’ont pas respecté les consignes de protection et les gestes barrière, relayés quotidiennement par le Groupe auprès de ses collaborateurs, sont convoqués à un entretien préalable à sanction disciplinaire. Cela fait suite à leur non-respect répété, assumé et revendiqué des règles de sécurité émises par le Gouvernement et qui leur ont été rappelées plusieurs fois par leur responsable. Ils ont en effet clairement indiqué qu’ils étaient libres de faire comme ils voulaient et qu’il n’étaient pas obligés de suivre ces règles. De plus, ces derniers s’en sont pris verbalement à leur responsable venu leur rappeler une nouvelle fois l’importance de respecter les consignes d’hygiène et de prévention. Alors que notre pays traverse une crise sanitaire d’une ampleur exceptionnelle, chacun d’entre nous est acteur de la protection de tous en respectant notamment le confinement et les gestes barrière, et le Groupe ne peut accepter de tels comportements dangereux alors que des dizaines de personnes meurent chaque jour de ce virus. D’ailleurs, nous rappelons systématiquement dans nos communications internes que les consignes officielles « ne sont pas optionnelles et doivent être suivies par l’ensemble des collaborateurs ».

Une partie de vos salariés estiment par ailleurs que leurs conditions de travail ne les protègent pas suffisamment face à l'épidémie : absence de gel, ripeurs contraints de se rendre par eux-mêmes sur leur zone de collecte, risques sanitaires liés à la collecte... Quelles mesures ont été mises en place parmi vos agents de la Métropole de Lyon pour les protéger en cette période ? 

Le Groupe adapte continuellement son organisation afin de poursuivre son activité fondamentale pour la salubrité publique. Des mesures sont ainsi prises et adaptées régulièrement en fonction des situations sur le terrain et des nouvelles consignes officielles. PIZZORNO Environnement fournit soit du gel hydro-alcoolique, soit des lingettes hydro-alcooliques, soit du savon et de l’eau pour l’ensemble de ses agents. Nous sommes continuellement en lien avec nos exploitations et nos fournisseurs afin de nous assurer des livraisons de produits d’hygiène et ainsi pouvoir palier rapidement à tout problème éventuel d’approvisionnement. Le Groupe a en outre demandé à ses exploitations de mettre en place de nombreuses mesures, notamment :

  • échelonner les tournées afin de réduire les risques de regroupements à la prise de poste et dans les vestiaires,
  • organiser les tournées afin de ne pas avoir plus de 2 personnes en cabine,
  • afficher les consignes d’hygiène et de prévention et rappel des gestes barrières,
  • nettoyer les cabines avec des produits désinfectants…

Il est également demandé aux agents de terrain, qui sont tous dotés de matériel de sécurité dont des gants, d’utiliser si nécessaire au maximum les pelles et les balais afin de limiter les contacts avec les déchets ou encore de se tenir éloignés de la trémie lors des vidages.

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).