Selon nos informations, ils n’étaient plus que onze, ce lundi 23 mars. La crise du coronavirus a vidé de ses occupants le centre de rétention administrative (CRA) de Lyon Saint-Exupéry, où sont détenus des étrangers en situation irrégulière en attente d’expulsion. En début de semaine dernière, ils étaient plus d’une centaine à dormir dans cet ancien hôtel Formule 1 situé à quelques encablures des pistes de l’aéroport. 148, affirme même à Mediacités, Mohamed, un Tunisien de 33 ans libéré jeudi 19 mars après deux mois d’enfermement. Contactée, la préfecture du Rhône refuse de communiquer le moindre chiffre.

Dans ce huis clos cerné de barbelés, la situation était devenue ubuesque. Les personnes retenues y sont en attendant un vol pour leur pays d’origine. Or, les liaisons aériennes internationales ont fermées les unes après les autres (le 13 mars avec le Maroc, le 17 avec l’Algérie…). La suspension des visites et la promiscuité au sein du CRA de Saint-Exupéry, pas vraiment réputé pour ses conditions de vie [(re)lire notre enquête « En attente d’expulsion à Lyon Saint-Exupéry : "On nous traite comme des criminels !" »], ont exacerbé les tensions au point de provoquer, la semaine dernière, une grève de la faim assez suivie (interrompue depuis, à la faveur des libérations).

« C’était le grand stress, témoigne Mohamed. On pensait tous à la maladie. Les policiers aussi avaient peur de l’attraper. Mais eux avaient des protections. Dans le centre, à part des affiches [avec des consignes d’hygiène], rien n’avait changé. Aucune mesure de sécurité particulière… » « Toutes les mesures de précaution ont été prises au CRA, pour les retenus comme pour les personnels », contredit la communication officielle de la préfecture, dans une réponse laconique adressée à Mediacités. « Les personnes qui auraient pu être placées au CRA mais présentant des symptômes ont ainsi bénéficié d’une assignation à résidence », ajoute-t-on.

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Le CRA se trouve à proximité immédiate de l'aéroport. Photo : NB/Mediacités.

Les libérations se sont multipliées ces derniers jours - une cinquantaine pour le seul 21 mars. « Dans la grande majorité des cas, cela fait suite à des demandes de remises en liberté déposées par Forum réfugiés [l’association assurait, jusqu’à samedi dernier, une assistance juridique auprès des « retenus »]. Selon les textes, une personne ne doit être placée en CRA que pour le temps strictement nécessaire à son expulsion. Le préfet ne tirait pas les conséquences de la fermeture des frontières d’un grand nombre de pays et du fait que les consulats et ambassades ne délivrent plus de laisser-passer », détaille l’avocate Safiha Messaoud, spécialisée en droit des étrangers.

Dans une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur, plusieurs associations, dont Forum réfugiés, réclament « la fermeture temporaire » de ces centres de rétention. Elles considèrent que les détenus « très vulnérables au regard du Covid-19 (…) ne peuvent à l’évidence être protégés en CRA » et insistent sur « les risques graves en termes de santé publique, tant pour les personnes qui s’y trouvent que pour l’objectif national d’endiguement de l’épidémie ». C’est aussi la position du Contrôleur général des lieux de privation de liberté qui s’alarme d’une « absence totale d’information de la population retenue », de « la promiscuité » ou encore « d’un défaut complet de protection ».

Des vœux pieux ? Alors que des dizaines de détenus en sortaient, le CRA de Saint-Exupéry a reçu de nouveaux pensionnaires : trois ce vendredi et deux autres ce lundi, selon Safiha Messaoud. Tous sortaient de maisons d’arrêt. « On marche sur la tête ! », s’insurge l’avocate.

Trois cuisines pour 100 personnes

La promiscuité, c’est aussi le défi de ce centre d’hébergement de Lyon qui accueille des demandeurs d’asile. « Ici, la notion de confinement n’a pas beaucoup de sens. Nous n’avons que trois cuisines pour 100 personnes, les chambres font 7 mètres carrés, avec parfois des mères et leurs enfants dedans, et la plupart n’ont pas de sanitaires. Leurs occupants utilisent des douches et toilettes collectives », décrit une salariée qui souhaite rester anonyme.

Pour les migrants présents à Lyon, la donne s’est encore complexifiée avec une procédure de demande d’asile perturbée. Après avoir fermée le 16 mars ( mise à jour, 25 mars 2020 ), la Plateforme d’accueil des demandeurs d’asile (Pada – première étape pour un migrant qui souhaite demander l’asile), gérée par Forum réfugiés, a ré-ouvert le lendemain pour « continuer d’assurer un service minimum », selon la direction de l’association. « Mais tout est paralysé d’un point de vue administratif car il est très difficile de concilier l’accès au droit d’asile avec les enjeux sanitaires », commente un professionnel de Forum réfugiés qui requiert également l’anonymat. Cette préoccupation fait l’objet d’un communiqué de l’association, publié mardi 24 mars, qui exhorte les autorités à maintenir « possible » l’accès à la demande d’asile. « Nous avons un public fragile, beaucoup de gens malades, à la rue. Si on les met dans une salle d’attente, c’est problématique », ajoute notre interlocuteur.  

« Notre problème du moment, c’est l’approvisionnement alimentaire »

Dans les squats, on organise le confinement avec les moyens du bord. A l’ancien collège Maurice Scève (4e arrondissement de Lyon), où environ 400 étrangers ont trouvé refuge, une pièce a été aménagée pour les potentiels malades. La semaine dernière, un résident qui avait de la fièvre y a fait un séjour (il ne présenterait toutefois pas les symptômes du Covid-19 d’après les infirmières qui tiennent des permanences hebdomadaires au collège). « Notre problème du moment, c’est l’approvisionnement alimentaire », pointe un membre du collectif qui se mobilise pour les occupants du squat. La « cuisine centrale » de Maurice Scève préparait jusqu'à présent 150 repas le soir, beaucoup de migrants mangeant à l’extérieur, notamment à la soupe populaire. Les déplacements étant désormais limités, le collectif espère réussir à doubler le nombre de repas par jour sur place.

« Rester dans une chambre avec quatre ou six personnes, c’est compliqué », confie Ousmane (le prénom a été modifié), arrivé au squat de la Croix-Rousse en février 2019. Depuis quelques jours, et pour le temps du confinement, il est logé chez une connaissance à Saint-Priest. « Mes amis du collège sont très inquiets face au coronavirus, mais ils n’ont pas le choix », ajoute-t-il.

D'Ebola au Covid-19

Quai Arloing (9e arrondissement), dans un immeuble qui abrite environ 70 étrangers, dont plusieurs familles, on s’inquiète surtout pour l’hygiène. « On nous a apporté du savon et de l’eau de Javel, mais on va manquer de désinfectant tôt ou tard », redoute Eugène, qui vit dans ce squat ouvert en juillet 2019. « Notre problème aujourd’hui, c’est l’hygiène », souligne, comme en écho, un membre du collectif de l’Espace communal de la Guillotière (ECG).

Ce squat situé dans le 7e arrondissement compte une dizaine de migrants. Les militants qui les accompagnent tentent de mettre en place des protocoles d’hygiène pour le quotidien. Via un « salon » créé sur Discord, un logiciel prisé des gamers, les équipes des différents squats de Lyon s’échangent infos et conseils sanitaires. « On se coordonne, reprend notre interlocuteur de l’ECG. Vivent dans les squats des personnes fragiles d’un point de vue immunitaire, des gens faibles qui viennent d’effectuer un long voyage dans des conditions difficiles. »

« Certains prennent les choses à la rigolade, poursuit-il. L’un d’eux m’a dit : "J’ai survécu à Ebola, le coronavirus ne me fait pas peur !". Sauf qu’on sait que s’ils sont infectés et hospitalisés, ce sera compliqué pour eux, car clairement, les sans-papiers ne seront pas prioritaires. Et si les hôpitaux se mettent à trier les malades… »