Souffrance au travail, burn out en série et arrêts de travail en cascade. De septembre 2015 à mars 2019, le quotidien du Centre communal d’action sociale (CCAS) de Vaulx-en-Velin a viré au cauchemar pour nombre de ses agents. En cause, selon les témoignages et informations recueillis par Mediacités : le management autoritaire de Hafida Mouron, l'ancienne directrice de la structure, qui a fait régner la terreur parmi ses équipes pendant trois ans et demi.

D'après plusieurs de nos interlocuteurs, ses méthodes, confinant au harcèlement comme l'illustre notre enquête [lire plus bas], avaient déjà été mises en œuvre dans ses précédents postes au sein d’autres CCAS de la métropole lyonnaise. Mais, à Vaulx-en-Velin, elles ont engendré de « très grosses difficultés en interne », selon d'anciens employés, qui se sont confiés à Mediacités sous le couvert de l'anonymat. Au point de scinder les salariés en deux camps (certains ont défendu l’ex-directrice) et de provoquer de multiples arrêts de travail.

De nombreuses sources internes dépeignent une situation intenable - marquée par le suicide d'un agent de la maison, en février 2019 - que les documents en notre possession viennent largement confirmer. Une situation très éloignée de la mission initiale de ce centre communal d’une trentaine de personnes, censées accompagner les habitants les plus démunis de la commune (47 000 habitants) la plus pauvre de l'agglomération.                         

« Elle montait les employés les uns contre les autres »

« L’ancienne directrice créait des tensions, des problèmes et de la souffrance au travail parmi beaucoup de salariés », raconte un représentant du personnel de la ville, qui - signe que le dossier reste sensible - a fermement exigé l'anonymat pour nous parler. « Elle montait les employés les uns contre les autres, les convoquait sans raison », abonde une ex-employée. D'après nos informations, le malaise au CCAS était bien connu des services municipaux. Des agents en poste interrogés par Mediacités, soumis au devoir de réserve, évoquent des conditions managériales difficiles et une gestion autoritaire. « Certaines personnes allaient mal dans le service », reconnaît Alain Boghossian, chef de la section PCF de Vaulx-en-Velin, en lien avec de nombreux agents de la commune.

Jointe par écrit, Hafida Mouron s'est contentée de nous renvoyer vers la mairie... et de nous conseiller de « rester prudent sur les propos tenus par ces quelques personnes ». Pourtant, même le cabinet de la première édile (PS) Hélène Geoffroy reconnaît « d'anciennes pratiques contestables », sans s'étendre sur les agissements de l'ancienne patronne du CCAS. On préfère mettre en avant les « changements » et les « nouvelles orientations » apportées par l'élection à la tête de ce bastion communiste, en 2014, de celle qui fut secrétaire d'Etat à la Politique de la Ville sous François Hollande.

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L'hôtel de ville de Vaulx-en-Velin. Photo : CC. Camster.

Des alertes par le passé

Les « changements » évoqués ont mis beaucoup de temps à se concrétiser : il a en effet fallu attendre mars 2019 pour qu'Hafida Mouron soit écartée de la direction du CCAS. Une décision (très) tardive alors que la médecine du travail avait tiré la sonnette d’alarme depuis plusieurs années, selon les informations de Mediacités. En 2017, elle avait fait remonter au moins deux alertes auprès de la direction générale adjointe et la direction des ressources humaines de la mairie. Une procédure classique : « Quand il s’agit de faits répétés ou concernant plusieurs agents, la médecine du travail le signale auprès de l’administration générale », explique une source syndicale. 

« Madame Mouron avait déjà eu des soucis avec des salariés », raconte le représentant du personnel de Vaulx-en-Velin cité plus haut. A Corbas notamment, où cette ancienne assistante sociale a aussi dirigé le CCAS, après celui de Rillieux-la-Pape et un passage par le conseil général du Rhône. Nous avons retrouvé une ancienne agente d’une de ces structures. « J’étais sous les ordres de Madame Mouron et j’ai été harcelée pendant un an par cette personne, assure-t-elle. Je rentrais tous les soirs en pleurant. C’était des humiliations constantes : elle m’envoyait dans des réunions qui n’existaient pas et me rabaissait après devant mes collègues. Cela dépassait clairement la pression managériale. A la direction générale des services, ils la connaissaient. Je n’étais pas la seule... »

En février 2019, un cadre expérimenté du CCAS de Vaulx-en-Velin met fin à ses jours pendant un arrêt de travail. Très investi dans sa commune depuis des décennies, il était à quelques mois de la retraite. Le drame marque tous les agents municipaux. Dès le mois de mars, Hafida Mouron est écartée de la direction du CCAS, même si les deux événements ne sont pas officiellement liés. « Il travaillait bien sous les ordres de la directrice mais nous n’avons jamais su si cet agent était arrêté pour des raisons personnelles ou suite à des problématiques en lien avec la directrice », détaille une source syndicale.

Ne pas faire de vagues

« Sur ce tragique événement, la Ville ne s’exprimera pas par respect pour la mémoire et la famille de l'agent », nous répond-t-on au cabinet d’Hélène Geoffroy. Prière de ne pas faire de vagues. Un « plan de formation ambitieux engagé sur le management durable » aurait été initié pour tous les encadrants de la municipalité, précise le cabinet à Mediacités, sans détailler le contenu de ce programme. Selon les définitions, le "management durable" peut consister à intégrer le développement durable dans la gestion d'une entreprise ou à prendre en compte, dans les critères d'évaluation des managers, le taux d'absentéisme parmi leurs équipes et les risques psycho-sociaux.

La veuve de l’agent décédé ne souhaite accuser personne. « J’ai entendu beaucoup de choses, mais je n’étais pas au CCAS et rien ne me rendra mon mari. C’est terrible », confie-t-elle. Reste que la mise à l’écart d'Hafida Mouron a été décidée quelques semaines après le suicide, à la suite du déclenchement d'une enquête interne en lien avec le CHSCT. Une enquête succincte ? L’ex-collaboratrice du CCAS de Corbas a proposé son témoignage mais elle n'a jamais été rappelée par la mairie de Vaulx-en-Velin, malgré un premier contact. Aucun de nos interlocuteurs n’a souhaité ou n'a pu nous fournir les conclusions de cette enquête.

« La mairie nous a annoncé qu’elle partait pour une formation »

Officiellement, le départ de la directrice n'est pas lié à ce suicide. « La mairie nous a annoncé qu’elle partait pour une formation mais qu’elle n’était pas mise dehors, explique un représentant syndical. C’était quelque chose de poli, notamment auprès des agents, pour ne pas faire de vagues. » Début avril, la municipalité publie une annonce de recrutement pour le poste de directeur du CCAS. Les salariés, eux, restent traumatisés, comme nous l’ont confié plusieurs sources. Une cellule psychologique a été mise à leur disposition. Mais beaucoup demeurent en situation post-traumatique.

En septembre dernier, la ville a fait appel à une société extérieure pour opérer une médiation et ressouder les équipes. Quant à l’ex-directrice, son éviction a en réalité pris la forme d’un congé formation qui lui a permis de monter sa société… de conseil en management ! Sa nouvelle entreprise, vante-t-elle sur sa page LinkedIn, « contribue à libérer ce potentiel de transformation qui est en vous (...) dans le respect et la bienveillance envers les personnes ». Pas sûr que ses anciens collaborateurs approuvent le message...

Actualisation du 29 juillet 2020 :

Suite à la parution de cette enquête, nous avons reçu par recommandé le droit de réponse suivant de la part de madame Hafida Mouron. Conformément aux dispositions législatives, Mediacités le reproduit tout en maintenant intégralement ses écrits.

DR. Hafida Mouron