C’était il y a deux mois et demi. C’était il y a un siècle. Ce 26 février, à quelques heures du coup d’envoi du match entre l’Olympique lyonnais et la Juventus de Turin, la polémique enfle. Fallait-il maintenir cette rencontre - et faire venir des milliers de supporters italiens dans l’agglomération lyonnaise - alors que, de l’autre côté des Alpes, le coronavirus se propage à vitesse grand V ? Interrogé sur BFM TV, Gérard Collomb « espère que le sport reprendra le dessus sur cette épidémie ». A la question de savoir s’il portera ou non un masque, le maire de Lyon esquisse un rire, comme surpris d’envisager une telle éventualité : « Non, je ne porterai pas de masque ».

Neuf semaines et plus de 25 000 morts plus tard, le 30 avril sur France info, l’ancien ministre de l’Intérieur exhorte l’Etat à rendre obligatoire le port du masque dans la rue dès le 11 mai prochain, premier jour du déconfinement progressif. Lui-même n’effectue plus une sortie sans protection sur le visage, comme ce mardi 5 mai sur le marché du quai Saint-Antoine ou, la semaine dernière, pour se rendre sur les lieux de l’incendie de la montée Bonafous. Gérard Collomb s’est converti au masque.

Mieux, il s’apprête, à partir de la semaine prochaine, à en distribuer à tous ses administrés et aux agents de la ville. Il n’est pas le seul. Nombre de maires de l’agglomération ont passé leurs propres commandes. Le président de la Métropole David Kimelfeld en promet 2 millions d’exemplaires pour les habitants du Grand Lyon. Quand, Laurent Wauquiez, à la tête de la région Auvergne-Rhône-Alpes (8 millions d’habitants), s’est engagé sur 9 millions de masques. Après la pénurie, la surabondance ?

Combien de carrés de tissu recevrez-vous ? Où, quand et comment les récupérerez-vous ? Les réponses diffèrent d’une commune à l’autre. Un point commun à toutes les distributions prévues : alors que la grande distribution dégaine, ces jours-ci, ses masques chirurgicaux aux caisses des supermarchés, les collectivités lyonnaises équiperont leur population, au plus tôt, le 11 mai. Embêtant alors que beaucoup d’habitants reprendront, à partir de cette date, le chemin de leur lieu de travail et des transports en commun. 

I - Les villes en ordre dispersé

Bidule masque1À Lyon, les non-sportifs vont avoir l’occasion de découvrir les gymnases de leur arrondissement… À partir de lundi prochain, la ville de Gérard Collomb entame la distribution de ses masques, garantis pour dix lavages, dans des salles de sports (des gymnases donc, mais aussi la piscine du Rhône ou le Palais des sports) et dans la cour de l’hôtel de ville. Pour éviter l’afflux - et minimiser les risques de propagation du virus - chacun sera invité, à partir de ce vendredi, à prendre rendez-vous via une plateforme en ligne (www.lyon.fr) ou par téléphone (04 72 10 30 30). En fonction des dates de réception des commandes des autres collectivités, la municipalité remettra également les masques de la Métropole et ceux de la région Auvergne-Rhône-Alpes (sous réserve que celle-ci accepte cette proposition de la ville). Chaque Lyonnais pourrait ainsi repartir de son gymnase avec trois masques.   

En tout, la ville a commandé 1,5 million de masques en tissu : 1,2 million prêts à l’emploi et 350 000 « à découper », ce à quoi s’attellent depuis plusieurs jours des employés municipaux du théâtre des Célestins et de l’opéra, et des bénévoles d’associations. Soit, après une rapide division, trois masques par habitant, Lyon comptant environ 520 000 âmes ? En théorie.

En pratique, les agents de la ville (ils sont un peu plus de 8600) se verront remettre six masques chacun. Et chaque Lyonnais ne pourra en retirer qu'un seul par personne. Le reste sera stocké. « En fonction de l’évolution de l’épidémie, peut-être serons-nous obligés de procéder à une nouvelle dotation des personnels municipaux dans les semaines ou mois à venir », explique l’adjoint au maire Yann Cucherat, nommé coordinateur de la grande distribution.

« On ne souhaite en aucun cas politiser les choses »

L’opération pourrait durer entre quatre et cinq semaines. « Mais on espère que ce sera bouclé en quinze jours, confie l’élu. Tout dépend aussi de l’arrivée des commandes. » La ville doit réceptionner 300 000 exemplaires d’ici à la fin de cette semaine. 200 000 la semaine prochaine. Ils ne porteront pas de logo de la ville, contrairement à ceux de la région, qui demande aux fabricants d’apposer son macaron sur l’étiquette [lire plus bas]. « Et il n’y aura pas un mot du maire glissé dans les sachets distribués, promet Yann Cucherat. On ne souhaite en aucun cas politiser les choses. »

La campagne électorale n’est pourtant pas loin… En nommant à la tête de la mission masques le candidat LREM à la mairie de Lyon, Gérard Collomb remet son poulain dans la lumière. De la visite d’un atelier de confection de masques à celle d’un marché, le binôme Collomb-Cucherat s’affiche de nouveau sur les réseaux sociaux et dans la presse comme avant le premier tour des élections le 15 mars dernier. Le serrage de mains en moins. Chez les frères-ennemis macronistes, même stratégie : le président du Grand Lyon (et candidat à sa succession) David Kimelfeld a chargé Georges Képénékian – son ticket pour la mairie de Lyon – de préparer la « stratégie de déconfinement » de la Métropole.

A Vaulx-en-Velin aussi, la bataille électorale perce derrière la distribution de masques. Alors que la maire (PS) Hélène Geoffroy a annoncé avoir commandé 50 000 masques lavables, l’un de ses adversaires aux dernières municipales, Nordine Gasmi s’est converti en humanitaire de terrain. La tête de liste de l’Union des Vaudais indépendants affirme avoir fabriqué et distribué - avec une équipe de bénévoles - près de 2000 masques en tissu ces dernières semaines.

L’élu assure avoir commandé, par ailleurs, 5000 masques chirurgicaux via des chefs d’entreprises locaux. Soit près de 7000 masques au total, distribués aux habitants en porte-à-porte, dans les boîtes aux lettres (non sans oublier d’indiquer le nom de l’association), ou même lors de “drive” organisés pour les taxis lyonnais (en filmant l’opération). Une manière de poursuivre la campagne électorale ? L’intéressé s’en défend : « Les villes comme Vaulx-en-Velin passent toujours en dernier. Il y a des morts. Notre mobilisation est un devoir, la campagne on s’en tamponne ! ». Sollicitée, Hélène Geoffroy n’a pas souhaité nous répondre avant la publication de cet article.

Bidule masque2Du côté de Villeurbanne, la municipalité a reçu, ce mardi 5 mai, les premiers masques de sa première commande de 35 000 exemplaires aux Tissages de Charlieu (une entreprise de la Loire). Elle sera distribuée à partir de la semaine prochaine : 10 000 masques seront réservés aux agents de la ville (2000 personnes environ), aux enseignants des écoles, aux personnels de crèches, etc. Les 25 000 restants seront destinés aux Villeurbannais de plus de 65 ans (recensés à partir des fichiers de la Caisse primaire d’assurance maladie). Arrivera, courant juin, une seconde commande de 40 000 masques. En parallèle, la ville des Gratte-Ciel distribuera ceux de la Métropole et de la Région, soit deux fois 150 000 masques. « On organisera cela comme à Lyon, avec un centre d’inscription et plusieurs lieux de distribution , détaille le maire (PS) Jean-Paul Bret. On commencera en fonction de la date à laquelle le Grand Lyon et la Région nous enverront leurs lots. » 

A chaque ville sa stratégie. Caluire-et-Cuire est l’une des rares à avoir décidé de distribuer ses 50 000 masques réutilisables par La Poste. Question de fiabilité, indique le cabinet du maire (LR) Philippe Cochet, qui précise utiliser les « fichiers fiscaux pour savoir combien de personnes vivent dans chaque foyer » et envoyer le nombre de masques correspondants. Pour l’occasion, la salle du conseil municipal a été transformée en centre de tri artisanal, avec une trentaine de bénévoles se relayant matin et soir pour estampiller les enveloppes. Une opération coûteuse : entre 20 et 25 000 euros pour la seule distribution postale, pour une commande initiale à 178 000 euros.

Le 5 mai, un tiers des 20 300 adresses de la commune avaient été servies. La suite des livraisons de masques de la société Boldoduc, un fournisseur installé à Dardilly à quelques kilomètres, doit arriver d’ici la fin de semaine. « Tous les Caluirards n'en auront pas un avant le 11 mai », admet le directeur de cabinet, qui mise sur une livraison complète vers le 20 du mois. « Quand nous avons passé nos commandes le 10 avril, nous ne savions pas que des millions de masques seraient disponibles dans la grande distribution. On aurait peut-être recentré nos forces sur les personnes les plus fragiles, les personnes âgées qui ne peuvent pas forcément descendre au Lidl du coin », regrette-t-il.  

« On avait déjà la liste des plus de 65 ans grâce aux boîtes de chocolats qu’on envoie en fin d’année »

« Le plus compliqué, c’est de cibler les publics prioritaires, abonde-t-on au cabinet du maire de Bron. Les gens s’imaginent qu’on sait tout, mais il n’existe pas de fichier pour les personnes malades ou désocialisées. Ce n’est d’ailleurs pas forcément souhaitable. » La commune de Jean-Michel Longueval (PS) a opté pour une stratégie mixte. Dès ce weekend, et les premiers jours du déconfinement, près de 6500 personnes âgées de plus de 65 ans seront livrées directement chez elles par des employés municipaux et des bénévoles. « On avait déjà la liste grâce aux boîtes de chocolats qu’on envoie en fin de l’année », explique le cabinet. Le reste sera distribué dans huit points de retrais (gymnases) à partir de la semaine prochaine.

Dans la commune voisine de Saint-Priest, les 48 000 masques commandés pourraient être distribués en porte-à-porte, a indiqué le maire (LR) Gilles Gascon lors d’un tchat avec les habitants. Mais l’élu préfère ne pas bercer d’illusion ses administrés. « Nous ferons tout pour organiser la distribution avant le 11 mai, croyez-le bien. Mais nous sommes dépendants des délais de fabrication de nos fournisseurs ! Je vous encourage à prendre des dispositions de votre côté, car il sera nécessaire de disposer de plusieurs masques, même réutilisables, à domicile », anticipe l’édile, réélu dans un fauteuil dès le premier tour des municipales le 15 mars dernier.

À Vénissieux, 70 000 masques ont été commandés, et près de 15 000 ont été fabriqués par des bénévoles, selon un communiqué de la municipalité. La mairie, dirigée par Michèle Picard (PCF), n’a pas souhaité répondre à nos questions mais a indiqué que des précisions devaient être données jeudi.

 

II – La Métropole et la Région peinent à tenir leurs engagements

Bidule masque3Les choix des communes en matière de distribution sont d’autant plus cruciaux que, en plus de leurs propres commandes, elles seront aussi chargées de distribuer les masques de la région Auvergne-Rhône-Alpes et de la Métropole de Lyon. Les deux collectivités, qui ont logiquement passé les plus grosses commandes du territoire, seront toutefois loin d’avoir honoré toutes leurs promesses à la date du 11 mai.

Alors que Laurent Wauquiez a annoncé à grand renfort de communication avoir commandé 9 millions de masques - soit plus d’un par habitant – pour les 4000 communes du territoire, les précieuses protections manquent encore à l’appel. « La Région en prévoit donc 150 000 pour Villeurbanne. Laurent Wauquiez nous a dit que ça arriverait à partir du 11 mai, mais on ne connait pas la date », raconte Jean-Paul Bret. Même incertitude du côté de Bron : « Tout ce qu’on sait, c’est qu’ils nous livreront en une fois », indique le cabinet de Jean-Michel Longueval. « On va les inclure dans nos courriers s’ils arrivent à temps. Sinon on fera des distributions sur rendez-vous », prévoit-on du côté de Caluire-et-Cuire.

« La distribution de ces masques est une très grosse bataille logistique. Nous faisons en sorte de les acheminer le plus vite possible mais nous ne voulions rien céder sur leur qualité. Tout le monde sera équipé mais je préfère la transparence : ça ne pourra pas se faire en une semaine », prévenait Laurent Wauquiez sur son compte Facebook le 29 avril. Coût estimé de l’opération : 30 millions d’euros. Pour le reste (quand seront disponibles les premiers masques ? Quelles villes ou départements seront fournis en premiers ?), difficile d’en savoir plus au moment du bouclage de notre article. Sollicitée par Mediacités, la région n’a pas répondu à nos questions, nous renvoyant à une communication ultérieure.

Signe distinctif, ces masques porteront le logo de la collectivité d’Auvergne-Rhône-Alpes sur l’étiquette - et non sur le dessus du masque comme pour les exemplaires d’un échantillon mis en avant sur Facebook par Laurent Wauquiez le mois dernier [voir la photo ci-dessous]. Un détail loin d’être anodin à moins d'un an des prochaines élections régionales.

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Capture d'écran, page Facebook de Laurent Wauquiez.

Autre particularité des « masques Wauquiez », la région teste leur résistance sur 50 lavages en machine. La semaine dernière, lors d’une réunion en visio-conférence avec plusieurs dizaines de maires, l’ancien patron des Républicains a surenchéri, d'après un participant : « Je suis sûr que nos masques peuvent tenir jusqu’à 100 lavages ». Ou quand Laurent Wauquiez se prend pour la Mère Denis

« Un seul masque en tissu, ne peut pas faire la semaine »

A la Métropole de Lyon aussi, les effets d’annonce se heurtent aux conséquence de la ruée vers les masques. Début avril, David Kimelfeld annonçait en avoir commandé deux millions : « Le Grand Lyon distribuera massivement des masques en tissu réutilisables à tous les habitants à la sortie du confinement », promettait-il sur Twitter. Aussitôt, la collectivité passait plusieurs commandes auprès d’une douzaine de fournisseurs, dont 200 000 masques « alternatifs » aux Tissages de Charlieu (Loire) pour 170 000 euros.

Un mois plus tard, les livraisons se font toujours attendre. Mardi 5 mai, le Grand Lyon annonçait avoir reçu 100 000 masques en tissu et estimait pouvoir les distribuer aux communes mercredi et jeudi. 800 000 autres devraient arriver le 11 mai, premier jour du déconfinement, avant d’être répartis entre les 59 communes du territoire. « Le solde arrivera dans les 15 jours qui suivront », a précisé le président du Grand Lyon lors d’une conférence de presse. Si le chiffre de 2 millions de masques commandés est toujours mentionné, le Grand Lyon communique désormais sur l’objectif - plus prudent -  de distribuer « 1,4 million de masques ». Soit un par habitant.

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Georges Képénékian et David Kimelfeld. Capture d'écran d'une télé-conférence de presse, mardi 5 mai.

En parallèle, la Métropole va aussi fournir près de 200 000 masques chirurgicaux à usage unique aux communes pour équiper le personnel (police municipale, travailleurs sociaux…) et certaines filières (ostéopathes, kinésithérapeutes, coiffeurs…). S’ajoutent également 130 000 masques confectionnés par des bénévoles encadrés par le Grand Lyon, qui seront réservés à des secteurs économiques particuliers.

Ces distributions, à des dates qui restent à fixer, seront-elles suffisantes ? Pour une utilisation correcte, plusieurs masques lavables sont nécessaires par personne. « Un seul, en tissu, ne peut pas faire la semaine. Il faut que chacun en ait un petit stock », a souligné le « Monsieur déconfinement du Grand Lyon » Georges Képénékian, ce mardi, devant la presse.

Supermarchés versus pharmacies

En attendant de pouvoir bénéficier gratuitement des masques des collectivités, les habitants du Grand Lyon peuvent toujours se tourner vers la grande distribution. Depuis lundi 4 mai, les supermarchés commercialisent massivement des masques chirurgicaux ou réutilisables. Les pharmacies, qui avaient jusqu’alors interdiction de vendre au grand public, se lancent aussi : « Pour nous cela a été chaotique. On vient de passer nos commandes », confie Véronique Nouri, présidente du syndicat des pharmaciens du Rhône (FSPF).

Pour peser sur le marché, les officines se regroupent à 30 ou 40. « En dessous de 50 000 masques, impossible de passer commande », estime la représentante. Pour cette pharmacienne, les masques livrés par les collectivités viendront compléter l’offre déjà existante. Dans la bataille actuelle, tout est bon à prendre, estime-t-elle : « Nous n’avons aucune idée des quantités qui vont être vendues. Mais ce qui est certain, c’est que ça va durer ».

Fallait-il titrer notre article sur « le retard » des collectivités lyonnaises ? La question a fait débat au sein de notre rédaction au moment de boucler notre article. Car de nos échanges avec nos différents interlocuteurs est souvent revenue l’impression que chaque collectivité a tenté de parer au plus pressé et s’est retrouvée en concurrence avec toutes les collectivités, institutions ou entreprises de France qui cherchent à s’équiper en masques auprès des mêmes fournisseurs. « On sait quand on passe la commande, mais on n’est jamais sûr de quand on la recevra », résume le maire de Villeurbanne Jean-Paul Bret. Ce « retard » traduit avant tout la précipitation dans laquelle se prépare le déconfinement du 11 mai et les limites des capacités de production de notre pays en matière de masques prophylactiques.