Ce jeudi 25 juin, à 10 heures, se réunit le conseil de surveillance d’Aéroports de Lyon (ADL - la société qui exploite la plateforme Saint-Exupéry), où siège notamment Gérard Collomb en tant qu’élu métropolitain. Sera-t-il question de « suppressions de postes » ? Rien n’est moins sûr [lire l’encadré En coulisses]. C’est pourtant LE sujet qui préoccupe la direction comme les salariés d’ADL ces dernières semaines…

En janvier, Mediacités révélait la politique de réduction des effectifs à l'aéroport de Lyon, mené par Vinci Airports, filiale du géant du BTP, à l'œuvre depuis 2016 [relire notre enquête : « Aéroport Lyon Saint-Exupéry : malaise social derrière les beaux discours de Vinci »]. Une crise sanitaire plus tard, l'exploitant franchit un nouveau cap.

Le 12 juin, dans un mail dont Mediacités a pris connaissance [voir ci-dessous], le directeur d’ADL Tanguy Bertolus prévient ses salariés : un accord d'entreprise est en discussion pour réaliser des « économies sur la masse salariale ». En d’autres termes : Vinci Airports souhaite tailler dans les effectifs. Via un plan social ? A priori, non. D’après nos informations, « un accord de performance » est dans les cartons [lire plus bas]. Cette option éviterait un coûteux « plan de sauvegarde de l’emploi » (la formule officielle pour désigner un plan social), qui ferait tâche en termes d’image. Mais pas la casse sociale.

De 11,7 à 4 millions de passagers

« Les perspectives très dégradées pour les mois à venir vont avoir des impacts très forts sur l’équilibre économique de notre entreprise », écrit le patron à l’ensemble du personnel (soit 422 emplois à temps plein fin 2019). Pour la première fois, l’exploitant de « Saint-Ex » avance des chiffres concernant l’impact du coronavirus sur la fréquentation : « Moins de 4 millions de passagers [attendus] en 2020 » et « environ 7 millions en 2021 ». L’an dernier, le trafic s'établissait à 11,7 millions de passagers.

Capture mail bertolus 12 juin 2020
Extrait du mail de Tanguy Bertolus envoyé le 12 juin. Document Mediacités.

« Avec la baisse de revenus correspondant à ce très faible niveau de trafic, poursuit Tanguy Bertolus, Lyon Aéroport subirait pour l’année 2020 un résultat net négatif compris entre 20 et 30 millions d’euros. » Pour faire face, le directeur en appelle à la « responsabilité collective » : « Le sujet des économies sur la masse salariale de l’entreprise doit être étudié de façon approfondie. C’est pourquoi, nous sommes entrés en négociation avec les délégués syndicaux des trois syndicats représentatifs (CFE-CGC, CFDT et Unsa), pour tenter de conclure un accord d’entreprise dont l’objectif est d’adapter l’organisation de Lyon Aéroport à la chute de l’activité, répondre aux besoins d’économies, tout en préservant au maximum l’emploi ».

Déjà, le 6 avril, alors que les avions étaient cloués au sol, le directeur donnait le ton dans un précédent mail consulté par Mediacités : « Tous les collaborateurs placés en situation de chômage partiel seront donc indemnisés à hauteur de 84% de leur salaire net. La situation économique de l’entreprise ne permet pas de compenser la perte de salaire. C’est pourquoi, il est plus avantageux pour vous, d’un point de vue économique, de poser au maximum des congés, des RTT ».

8 millions d’euros d'économies par an

D'après deux sources internes contactées par Mediacités, Vinci Airports cherche maintenant à négocier un accord de performance collective. Ces nouveaux accords d'entreprise, créés en 2017 par les ordonnances Macron, permettent « d’aménager la durée du travail, ses modalités d'organisation et de répartition », mais aussi « d’aménager la rémunération dans le respect des salaires minima hiérarchiques » et de « déterminer les conditions de la mobilité professionnelle ou géographique interne à l'entreprise ».

Plus précisément ? Ni les syndicats, ni la direction d’ADL n'ont accepté de nous dévoiler la teneur de leurs discussions actuelles. « Aucune communication à ce sujet n’est possible pour le moment », rétorque-t-on du côté de l’entreprise, qui confirme toutefois que des négociations sont en cours. D’après nos informations, l’objectif de l’exploitant serait de réaliser 8 millions d’économies sur le personnel tous les ans. Comment ? En modifiant les contrats ou le temps de travail, ou encore en supprimant des postes.

« On a vraiment le sentiment que la crise sert de prétexte »

Une fois l'accord ratifié par la majorité des syndicats, si un salarié le refuse, la loi prévoit que « l'employeur dispose d'un délai de deux mois à compter de la notification du refus du salarié pour engager une procédure de licenciement ». « Oui, c'est la crise, réagit un salarié. Nous voulons bien faire des efforts, mais là il n'y a aucune contrepartie de la société, ni du groupe [Vinci Airports] ! Depuis qu'ils sont arrivés en 2016, ils disent qu'ils veulent atteindre 350 équivalents temps plein. On a vraiment le sentiment que la crise sert de prétexte à leur objectif. »         

Comme nous l’écrivions dans notre précédente enquête, Aéroports de Lyon a déjà commencé à tailler dans les effectifs. En septembre 2019 - bien avant l’apparition du Covid-19 -, d’après le compte-rendu d’une réunion interne obtenu par Mediacités, les représentants syndicaux interpellaient la direction : « Le dégraissage » se poursuivra-t-il en 2020 ? Oui, leur rétorquait Tanguy Bertolus dans une réponse toute en circonvolutions : « Le travail d’optimisation économique de la société a permis de dégager des moyens d’investissement forts […]. L’effort se poursuivra ».

80 millions d'euros de dividendes

Ces « efforts » permettent à ADL d'afficher de très bons résultats financiers et de très bien rémunérer ses actionnaires. Au total, la société a versé 80 millions d'euros de dividendes depuis 2016 (dont 30 millions d'euros en 2018 et 28,7 millions d'euros en 2019). Le mécanisme est rodé : les actionnaires récupèrent systématiquement 100% des bénéfices et 25% de la trésorerie. De fait, en 2015, avant sa privatisation, l'entreprise disposait d'une trésorerie confortable de 50 millions d'euros, accumulée par son ancien actionnaire majoritaire, l’État.

Ce matelas aurait pu lui permettre d'absorber le déficit annoncé en 2020. Sauf qu’il a fondu de moitié depuis que Vinci a pris les commandes de Saint-Exupéry. Pire : le 12 décembre 2019, la direction d'Aéroports de Lyon prévoyait même de distribuer le solde en dividendes. Ce jour-là, la Métropole de Lyon et la région Auvergne-Rhône-Alpes, actionnaires minoritaires, s'en émouvaient : « Les dividendes captent le report à nouveau excédentaire de 2016. Il pourrait être pertinent de faire des réserves ». Conseil judicieux : trois  mois plus tard, le trafic aérien s'arrêtait net et, avec lui, les recettes d’ADL.

Après avoir dilapidé le bas de laine et alors que la crise économique post-coronovirus commence à peine, Vinci Airports remettra-t-elle en cause sa stratégie financière ? « Celle-ci est décidée à l’unanimité de l’assemblée générale des actionnaires. Le conseil de surveillance a proposé en avril le non versement des dividendes [pour 2020]. Cette proposition sera discutée ce jeudi 25 juin », répond le service communication de la filiale. D’après diverses sources de Mediacités, les actionnaires ont choisi, en mars dernier, de ne pas toucher les 40,3 millions d'euros de dividendes initialement prévus pour l'année 2020. Reste à savoir s’ils les récupéreront en 2021...

Le conseil de surveillance qui réunit les actionnaires de la société - dont la Métropole de Lyon, le département du Rhône, la région Auvergne-Rhône-Alpes et la CCI de Lyon - se réunit ce jeudi 25 juin, selon un calendrier prévu de longue date. D'après nos informations, l'accord d'entreprise n'était pas à l'ordre du jour. Contacté, un interlocuteur du Grand Lyon chargé du suivi de l’aéroport s'en étonne et nous indique n'avoir « aucune information à ce sujet ». Du côté de la région, la vice-présidente chargée des transports Martine Guibert n'a pas répondu à nos sollicitations.

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.