"Je serai un maire au milieu des Lyonnaises et des Lyonnais », déclarait, au soir de sa victoire, l’écologiste Grégory Doucet. « Convaincre les habitants du Grand Lyon que cette assemblée fortement renouvelée représente les citoyens de la Métropole », martelait, de son côté, Bruno Bernard, après son élection à la présidence de la collectivité le 2 juillet dernier. La vague verte qui a déferlé dans les urnes a profondément renouvelé nos représentants locaux. Avec respectivement 52,4% des voix et neuf circonscriptions métropolitaines gagnées sur 14, Grégory Doucet et Bruno Bernard président des assemblées dans lesquelles ils disposent de confortables majorités. Celles-ci comptent de nombreux citoyens jamais élus jusqu’à présent… à commencer par le maire de Lyon lui-même.                 

Si, malgré l’abstention astronomique, l’ensemble des conseillers municipaux et métropolitains représentent leurs administrés par la grâce de l’élection, sont-ils pour autant représentatifs de leur population ? Pour répondre à cette question, Mediacités s’est plongé pendant des heures dans les documents de campagne, la presse locale ou les réseaux sociaux afin de compiler les professions des élus sortis des urnes le 28 juin dernier. Nous les avons ensuite classés en nous appuyant sur la nomenclature de l’Institut national des statistiques et des études économiques (Insee) des catégories socioprofessionnelles (CSP) qui divisent la population en huit groupes : Agriculteurs exploitants ; Artisans, commerçants, chefs d’entreprises ; Cadres et professions intellectuelles supérieures ; Professions intermédiaires ; Employés ; Ouvriers ; Retraités ; Autres personnes sans activité professionnelle.                           

Restait à comparer la répartition des CSP des élus avec la composition de l’ensemble de leurs administrés. Voici le résultat pour le conseil municipal de Lyon.

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C’est la donnée la plus marquante : notre étude révèle une surreprésentation des CSP+ et notamment des cadres au sein du conseil municipal. 67% des nouveaux élus appartiennent à la catégorie « Cadres et professions intellectuelles » - dont le maire EELV Grégory Doucet, cadre dans le secteur humanitaire - contre seulement 19,2% des Lyonnais. Même constat, dans une moindre ampleur, pour les « professions intermédiaires » (professeurs des écoles ou en lycée professionnel, infirmiers libéraux, chargées de mission, directeur d’association…) qui constitue 17% de population locale mais qui sont représentées par un quart des élus municipaux.

La proportion d’édiles de la catégorie « Artisans, commerçants et chefs d’entreprise » est, elle aussi, largement surreprésentée car deux fois plus élevée que celle de l’ensemble de la population. Dans le détail, dans ce groupe, on compte bien plus souvent d’élus-chefs d’entreprise que d’élus-artisans. « L’homogénéité sociale pose problème à cause de la faible diversité des points de vue. Cela entame la capacité à se projeter dans les situations vécues par les habitants du territoire », commente Guillaume Gourgues, maître de conférences en sciences politiques à l’université Lumière Lyon 2.

« Les ouvriers ont été quasiment exclus de tous les types de représentation politique »

L’étude des professions des nouveaux élus met aussi en exergue une quasi-absence des catégories socioprofessionnelles les plus populaires. Aucun demandeur d’emploi ne siège à la mairie. Les employés et les ouvriers représentent un peu moins de 20% de la population de Lyon. Vu le poids démographique de ces deux catégories, en cas de représentativité parfaite, quinze élus devraient en être issus au conseil municipal. Or, on n’en trouve sur les bancs de la mairie de Lyon qu’un seul qui rentre dans la case « ouvrier », en l’occurrence la cuisinière Marie Alcover (élue de la majorité du 9e arrondissement). Et aucun employé parmi les 73 conseillers.

« Les ouvriers ont été quasiment exclus de tous les types de représentation politique imaginable, reprend Guillaume Gourges. Les mandats d’élus locaux, et notamment celui de maire, étaient historiquement un peu plus ouverts que les autres aux ouvriers et aux employés. C’est de moins en moins le cas, sous l'effet de la professionnalisation politique qui a eu la peau de la représentativité. »

> (Re)lire par ailleurs notre entretien avec le sociologue Michel Koebel : « Municipales : "Le pouvoir n'appartient plus au peuple" ».

Si, à l’évidence, la composition du conseil municipal présidé par Gregory Doucet pêche par son manque de représentativité, les élus du cru 2020 font tout de même (un peu) mieux que ceux de la précédente mandature : 77% des élus de l’ancien conseil municipal de Gérard Collomb étaient issus de la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures ».

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Particularité majeure de la nouvelle assemblée, elle ne compte que 16 élus de l’ancien conseil (soit 22%), parmi lesquels Gérard Collomb, Sylvie Palomino ou encore Georges Képénékian. Le renouvellement impulsé par la nouvelle majorité se double d’une féminisation des postes clefs au sein de l’exécutif. C’est le cas de la première adjointe Audrey Henocque (directrice des ressources humaines) déléguée aux finances, de la 3e adjointe Chloé Vidal (directrice de recherche), chargée de la démocratie locale, de la prospective et de la vie étudiante, de Camille Augey (entrepreneure dans le vin) à l’emploi et l’économie durable, ou encore de Nathalie Perrin-Gilbert (ancienne maire du 1er arrondissement de Lyon) à la culture.

Ce renouvellement municipal se manifeste aussi par un rajeunissement des édiles. Selon notre recensement, on ne retrouve plus de retraités parmi les nouveaux élus alors qu’ils représentaient 7% des conseillers lors du mandat 2014-2020.

De nombreux enseignants parmi les verts

En comparant la composition du nouveau conseil municipal avec le précédent, on remarque aussi une légère diversification des CSP. La proportion des « professions intermédiaires », dans laquelle on retrouve par exemple les professeurs des écoles, les infirmiers ou les inspecteurs de police, est beaucoup plus importante dans la nouvelle assemblée lyonnaise (25% contre 5% auparavant). « C’est une évolution intéressante par rapport à l'ère Collomb, considère Christophe Chabrot, enseignant à l’université Lyon 2 et spécialiste de la démocratie locale, à qui nous avons présenté nos résultats. Ces classes intermédiaires sont un lien entre les électeurs et les élus, ils sont dans une tranche moyenne : ils connaissent à la fois les riches et les pauvres, les cultivés et les moins diplômés. »

Le phénomène s’explique assez simplement selon l’universitaire Guillaume Gourgues : « Les enseignants sont historiquement plus nombreux chez les verts. On retrouve dans leurs rangs une sociologie militante assez classique des forces politiques de gauche ».

A la Métropole : des cadres, des cadres et encore des cadres

Les élus de la Métropole de Lyon ne sont guère plus représentatifs de leurs administrés... Les proportions observées dans l’assemblée dirigée par Bruno Bernard (chef d’entreprise) restent sensiblement les mêmes que celle du conseil municipal de Lyon, même si le poids des cadres y est encore plus écrasant.

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Autre différence, quelques retraités, comme Monique Guérin, Nicole Sibeud ou Véronique Moreira, siègent au Grand Lyon. La similitude entre les deux conseils, en matière de CSP, n’étonne pas Guillaume Gourgues. « Aujourd'hui, même être élu dans les plus petites communes de la Métropole est un enjeu politique considérable. Et plus les enjeux sont importants, plus les professionnels de la politique et les catégories sociaux professionnelles supérieures colonisent les mandats », analyse-t-il.                           

« On manque d’ouvriers et on le regrette, reconnaît Axel Marin, ex-directeur de campagne de Bruno Bernard, aujourd’hui secrétaire général du groupe EELV à la Métropole. Nous n’avons pas recruté nos candidats sur la base des CV, en fonction des diplômes ou de la profession, mais sur la motivation et l’engagement sur les questions environnementales et l’envie de porter notre projet. » Le collaborateur, qui avait lui-même candidaté pour la mairie de Meyzieu, confie que les écologistes « souhaitent s’améliorer » en matière de représentativité.

« La non-représentativité n’est pas un problème, c’est un risque »

Des élus locaux à l'image de leur population sont-ils forcément gages d’un meilleur fonctionnement des institutions locales ? « On a tendance à penser que les représentants doivent être connectés à leurs électeurs et, pour cela, leur ressembler. C’est une approche sociologique mais ce n’est absolument pas une nécessité juridique, souligne Christophe Chabrot. La non-représentativité n’est pas un problème, c’est un risque. Pour pallier ce risque, il faut qu’il y ait une vraie connexion entre les élus et les électeurs. C’est ça qui est très compliqué. »

L’universitaire insiste sur la nécessité d’une société civile riche et active qui travaille de concert avec la majorité en place : « Il faut pour cela impliquer les corps intermédiaires : les associations de quartier, les associations de commerçants, tout ce qui peut représenter une société civile qui n’est pas simple à saisir. Penser la politique autrement que par les institutions ».

Mener des politiques d’inclusion des citoyens dans leur diversité à défaut qu’ils prennent les rênes, comme une alternative à la faible représentativité des nouveaux élus ? « Personne n’attendait véritablement que l'ascension des écologistes à Lyon provoque une rupture sociologique dans la composition du personnel politique, conclut Guillaume Gourges. Cela reste d'une grande stabilité. Les classes populaires restent les grandes absentes. »

On ne s’invente pas statisticien pour l'Insee aussi facilement… La catégorisation des professions nous a parfois mis dans un certain embarras. Que faire par exemple du statut de « personne exerçant un mandat politique » qui entre bel et bien dans la nomenclature de l'Insee et qui correspond à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures ? Nous avons fait le choix de l’adjoindre aux femmes et hommes qui n’exercent plus de profession en dehors de leurs mandats depuis des années et dont la politique est devenue l’activité essentielle ou exclusive, à l’instar de Gérard Collomb, du député LREM Yves Blein, de la sénatrice centriste Michèle Vullien ou du maire LR de Tassin-la-Demi-Lune Pascal Charmot.

Peut-être avez-vous été étonné de lire que le conseil municipal de Lyon ne compte aucun retraité, alors qu’y siègent l’ancien professeur de lettres Gérard Collomb (73 ans) ou encore l’ancien médecin Georges Képénékian (71 ans) ? Nous avons classé l’un comme l’autre - respectivement maire et premier adjoint au moment de l’élection - dans la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures » au titre de l’exercice de leur mandat politique [lire plus haut]. De fait, la conduite des affaires publiques représentait jusqu’à présent l’essentiel de leur occupation. Ce choix a prévalu pour d’autres, comme l’ancien avocat Richard Brumm (il a quitté son cabinet en 2014), chargé des finances à la ville comme à la Métropole jusqu’en juin.

Une autre subtilité des CSP mérite qu’on s’y attarde… Tous les enseignants et professeurs ne sont pas logés à la même enseigne. Si les profs en lycée professionnel sont classés dans « les professions intermédiaires », les professeurs en lycée général sont eux rangés dans « les cadres et professions intellectuelles supérieures ». Attention, la migraine vous guette !

À noter, enfin, que sur les plus de 200 élus étudiés, les professions de seulement deux d’entre eux manquent à l’appel : celle d’Ivan Revel (élu municipal du 6e arrondissement) et celle de Messaouda El Faloussi (élue métropolitaine de la circonscription Porte des Alpes). Nous avons cherché à joindre l’un et l’autre sans succès.

Par souci de transparence, vous trouverez ci-dessous le tableau des CSP des élus au format pdf. Pour le télécharger en formal Excel, vous pouvez cliquer ici.

Donnees CSP